‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 171 sur 276 · LETTRE DE RENÉ A CÉLUTA · texte numérisé non relu

LETTRE DE RENÉ A CÉLUTA

Au désert, la trente-deuxième neige de ma naissance.

« Je comptois vous attendre aux Natchez; j'ai été obligé de partir subitement sur un ordre des sachems. J'ignore quelle sera l'issue de mon voyage : il se peut faire que je ne vous revoie plus. J'ai dû vous paroître si bizarre, que je serois fâché de quitter la vie sans m'être justifié auprès de vous.

« Jai reçu de l’Europe, à mon retour de la Nouvelle-Orléans, une lettre qui m'a appris l’accomplissement de mes destinées : j’ai raconté mon histoire à Chactas et au père Souël : la sagesse et la religion doivent seules la connoître.

« Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse; ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé, trop aimé : l'ange qui m’environna de sa tendresse mystérieuse ferma pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence. Tout amour me fit horreur : un modèle de femme étoit devant moi, dont rien ne pouvoit approcher ; intérieurement consumé de passions, par un contraste

inexplicable je suis demeuré glacé sous la main du malheur. ILE 29

« Céluta, il y a des existences si rudes qu’elles semblent accuser la Providence et qu’elles corrigeroient de la manie d’être. Depuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des Chagrins : j'en portois le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se méloit à tous mes sentiments; je me reprochois jusqu’à ces joies nées de la jeunesse et fugitives comme elle.

« Que fais-je à présent dans le monde, et qu'y faisois-je auparavant ? J'étois toujours seul, alors même que la victime palpitoit encore au pied de l'autel. Elle n’est plus, cette victime ; mais le tombeau ne m'a rien Ôté : il n’est pas plus inexorable pour moi que ne l’étoit le sanctuaire. Néanmoins je sens que quelque chose de nécessaire à mes jours à disparu. Quand je devrois me réjouir d’une perte qui délivre deux âmes, je pleure; je demande, comme si on me l’avoit ravi, CG que je ne devois jamais retrouver; je désire mourir; et dans une autre vie une séparation qui me tue n’en continuera pas moins l’éternité durante.

« L’éternité ! peut-être, dans ma puissance d'aimer, ai-je compris ce mot incompréhensible. Le ciel a su et sait encore, au moment même où ma main agitée trace cette lettre, ce que je pouvois être : les hommes ne m'ont pas connu.

« J'écris assis sous l'arbre du désert, au bord d’un fleuve sans nom, dans la vallée où s'élèvent les mêmes forêts qui la couvrirent lorsque les temps commencèrent. Je suppose, Céluta, que le cœur de René s’ouvre maintenant devant toi : vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme ? Il sort de ce cœur des flammes qui manquent d’aliment, qui dévoreroient la création sans être rassasiées, qui te dévoreroient toimême. Prends garde, femme de vertu! recule devant cet abime : laisse-le dans mon sein! Père tout-puissant, tu m'as appelé dans la solitude; tu m'as dit : « René! René! qu’as-tu fait de ta sœur? » Suis-je donc Caïn? »

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