‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 18 sur 276 · Sorte de pâte de maïs · texte numérisé non relu

Sorte de pâte de maïs

24. ATALA. ” cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui pourtant ne venoit pas de la crainte du bûcher : « Vierge, vous êtes digne « des premières amours, et vous n'êtes pas faite pour les dernières. « Les mouvements d’un cœur qui va bientôt cesser de battre répon « droient mal aux mouvements du vôtre. Comment mêler la mort et « la vie? Vous me feriez trop regretter le jour. Qu'un autre soit plus « heureux que moi, et que de longs embrassements unissent la liane « et le chêne! »

« La jeune fille me dit alors : « Je ne suis point la Vierge des der- «nières amours. Es-tu chrétien? » Je répondis que je n’avois point trahi les Génies de ma cabane. À ces mots, l'Indienne fit un mouvement involontaire. Elle me dit : « Je te plains de n'être qu'un méchant «idolàtre. Ma mère m'a faite Chrétienne ; je me nomme Atala, fille « de Simaghan aux bracelets d’or et chef des guerriers de cette «troupe. Nous nous rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé. » En prononçant ces mots, Atala se lève et s'éloigne. » |

Ici Chactas fut contraint d'interrompre son récit. Les souvenirs se pressèrent en foule dans son âme: ses yeux éteints inondèrent de larmes ses joues flétries : telles deux sources cachées dans la profonde nuit de la terre se décèlent par les eaux qu'elles laissent filtrer entre les rochers.

« O mon fils! reprit-il enfin: tu vois que Chactas est bien peu sage, malgré sa renommée de sagesse ! Hélas! mon cher enfant, les hommes ne peuvent déjà plus voir, qu'ils peuvent encore pleurer ! Plusieurs jours s’écoulèrent ; la fille du Sachem revenoit chaque soir me parler. Le sommeil avoit fui de mes yeux, et Atala étoit dans mon cœur comme le souvenir de la couche de mes pères.

« Le dix-septième jour de marche, vers le temps où l’éphémère sort des eaux, nous entrâmes sur la grande savane Alachua. Elle est environnée de coteaux qui, fuyant les uns derrière les autres, portent, | S'élevant jusqu'aux nues, des forêts étagées de copalmes, de citroners, de magnolias et de chênes verts. Le chef poussa le cri d'arrivée, et la troupe Campa au pied des collines, On me relégua à quelque distance , au bord d’un de ces puits naturels si fameux dans les Flo-. rides. J'étois attaché au pied d’un arbre; un guerrier veilloit impatiemment auprès de moi. J’avois à peine passé quelques instants dans ce lieu, qu’Atala parut sous les liquidambars de la fontaine, « Chas- «seur, dit-elle au héros muscogulge, si tu veux poursuivre le che- « vreuil, je garderai le prisonnier. » Le guerrier bondit de joie à cette parole de la fille du chef; il s’élance du sommet de Ja colline, et allonge ses pas dans la plaine,

« Étrange contradiction du cœur de l’homme! Moi qui avois tant désiré de dire les choses du mystère à celle que j’aimois déjà comme. le soleil, maintenant interdit et confus, je crois que j'eusse préféré d’être jeté aux crocodiles de la fontaine à me trouver seul ainsi avec Atala. La fille du désert étoit aussi troublée que son prisonnier ; nous gardions un profond silence ; les Génies de l'amour avoient dérobé nos paroles. Enfin Atala, faisant un effort, dit ceci : « Guerrier, vous êtes « retenu foiblement; vous pouvez aisément vous échapper. » À ces mots, la hardiesse revint sur ma langue; je répondis : « Foiblement «retenu, Ô femme...! » Je ne sus comment achever. Atala hésita quelques moments, puis elle dit : « Sauvez-vous. » Et elle me détacha du tronc de l'arbre. Je saisis la corde, je la remis dans la main de la fille étrangère , en forçant ses beaux doigts à se fermer sur ma chaîne. « Reprenez-la ! reprenez-a! » m'écriai-je. — « Vous êtes un insensé, « dit Atala d’une voix émue. Malheureux! ne sais-tu pas que tu seras « brûlé? Que prétends-tu? Songes-tu bien que je suis la fille d’un « redoutable Sachem ? » — « Il fut un temps, répliquai-je avec des « larmes , que j'étois aussi porté dans une peau de castor aux épaules « d’une mère. Mon père avoit aussi une belle hutte, et ses chevreuils « buvoient les eaux de mille torrents; mais j'erre maintenant sans « patrie. Quand je ne serai plus, aucun ami ne mettra un peu d'herbe « sur mon Corps pour le garantir des mouches. Le corps d’un étran- « ger malheureux n’intéresse personne. »

« Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la fontaine. «Ah! repris-je avec vivacité, si votre cœur parloit comme le « mien! Le désert n'est-il pas libre? Les forêts n’ont-elles point de « replis où nous cacher? Faut-il donc, pour être heureux, tant de « Choses aux enfants des cabanes! O fille plus belle que le premier « songe de l'époux! à ma bien-aimée! ose suivre mes pas. » Telles furent mes paroles. Atala me répondit d’une voix tendre : « Mon jeun « ami, vous avez appris le langage des blancs; il est aisé de trompe « une Indienne. » — « Quoi! m'écriai-je, vous m'appelez votre jeune « ami! Ah! si un pauvre esclave... » — « Eh bien, dit-elle en se pen- « chant sur moi, un pauvre esclave. » Je repris av Ur : « Qu'un « baiser l’assure de ta foi! » Atala écouta ma prière me un faon semble pendre aux fleurs de lianes roses, qu'il saisit de sa langue délicate dans l’escarpement de la montagne, ainsi je restai suspendu aux lèvres de ma bien-aimée.

« Hélas! mon cher fils, la douleur touche de près au plaisir! Qui eût pu croire que le moment où Atala me donnoit le premier gage de son amour seroit celui-là même où elle détruiroit mes espérances?

Cheveux blanchis du vieux Ghactas, quel fut votre étonnement lorsque la fille du Sachem prononça ces paroles! « Beau prisonnier, j'ai folle- « ment cédé à ton désir; mais où nous conduira cette passion ? Ma «religion me sépare de toi pour toujours. O ma mère! qu’as-tu « fait?... » Atala se tut tout à coup, et retint je ne sus quel fatal secret près d'échapper à ses lèvres. Ses paroles me plongèrent dans le désespoir. «Eh bien! m'écriai-je, je serai aussi cruel que vous : je ne « fuirai point. Vous me verrez dans le cadre de feu; vous entendrez « les gémissements de ma chair et vous serez pleine de joie, » Atala saisit mes mains entre les deux siennes. « Pauvre jeune idolàtre, «s'écria-t-elle, tu me fais réellement pitié! Tu veux donc que je «pleure tout mon cœur? Quel dommage que je ne puisse fuir avec «toi! Malheureux a été le ventre de ta mère, Ô Atala! Que ne te jettestu au crocodile de la fontaine? »

« Dans Ce moment même, îes crocodiles, aux approches du coucher du soleil, commencçoient à faire entendre leurs rugissements. Atala me dit : « Quittons ces lieux. » J'entraînai la fille de Simaghan au pied des coteaux qui formoient des golfes de verdure en avançant leurs promontoires dans la savane. Tout étoit calme et superbe au désert. La cigogne crioit sur son nid; les bois retentissoient du chant monotone des caiïlles, du sifflement des perruches, du mugissement des bisons et du hennissement des cavales siminoles.

« Notre promenade fut presque muette. Je marchois à côté d’Atala ; elle tenoit le bout de la corde que je l’avois forcée de reprendre. Quelquefois nous versions des pleurs, quelquefois nous essayions de sourire. Un regard tantôt levé vers le ciel, tantôt attaché à la terre, une oreille attentive au chant de l'oiseau, un geste vers le soleil couchant, une main tendrement serrée, un sein tour à tour palpitant, tour à tour tranquille, les noms de Chactas et d’Atala doucement répétés par intervalle... O première promenade de l'amour ! il faut que votre souvenir soit bien puissant, puisque après tant d'années d’infortune vous remuez encore le cœur du vieux Chactas!

Qu'ils sont incompréhensibles les mortels agités par des passions! Je venois d'abandonner le généreux Lopez, je venois de m'exposer à tous les dangers pour être libre: dans un instant le regard d’une femme avoit changé mes goûts, mes résolutions, mes pensées! Oubliant mon pays, ma mère, ma cabane et la mort affreuse qui m'attendoit, j'étois devenu indifférent à tout ce qui n’étoit pas Atala. Sans force pour m'élever à la raison de l'homme, j'étois retombé tout à coup dans une espèce d'enfance: et loin de pouvoir rien faire pour me

soustraire aux maux qui m'attendoient, j’aurois eu presque besoin qu’on s'occupät de mon sommeil et de ma nourriture.

«Ce fut donc vainement qu'après nos courses dans la savane, Atala, se jetant à mes genoux, m'invita de nouveau à la quitter. Je lui protestai que je retournerois seul au camp si elle refusoit de me rattacher au pied de mon arbre. Elle fut obligée de me satisfaire, espérant me convaincre une autre fois.

«Le lendemain de cette journée, qui décida du destin de ma vie, on s'arrêta dans une vallée, non loin de Cuscowilla, capitale des Siminoles. Ces Indiens, unis aux Muscogulges, forment avec eux la confédération des Creeks. La fille du pays des palmiers vint me trouver au milieu de la nuit. Elle me conduisit dans une grande forêt de pins, et renouvela ses prières pour m’engager à la fuite. Sans lui répondre, je pris sa main dans ma main, et je forçai cette biche altérée d’errer avec moi dans la forêt. La nuit étoit délicieuse. Le Génie des airs secouoit sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respiroit la foible odeur d’ambre qu’exhaloïent les crocodiles couchés cous les tamarins dés fleuves. La lune brilloit au milieu d’un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendoit sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisoit entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois : on eût dit que l’âme de la solitude soupiroit dans toute l'étendue du désert.

« Nous aperçûmes à travers les arbres un jeune homme qui, tenant à la main un flambeau, ressembloit au Génie du printemps parcourant les forêts pour ranimer la nature; c'étoit un amant qui alloit s’instruire de son sort à la cabane de sa maîtresse.

« Si la vierge éteint le flambeau, elle accepte les vœux offerts ; si elle se voile sans l’éteindre, elle rejette un époux.

« Le guerrier, en se glissant dans les ombres, chantoit à demi-voix ces paroles :

« Je devancerai les pas du jour sur le sommet des Montagnes pour « chercher ma colombe solitaire parmi les chênes de la forêt.

« J'ai attaché à son cou un collier de porcelaines! ; on y voit trois « grains rouges pour mon amour, trois violets pour mes craintes, trois. « bleus pour mes espérances. '

« Mila a les yeux d’une hermine et la chevelure légère d’un champ « de riz: sa bouche est un coquillage rose garni de perles; ses deux « seins sont comme deux petits chevreaux sans tache, nés au même- « jour, d’une seule mire.

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