‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 19 sur 276 · Sorte de coquillage · texte numérisé non relu

Sorte de coquillage

« Puisse Mila éteindre ce flambeau! Puisse sa bouche verser sur lui «une ombre voluptueuse! Je fertiliserai son sein. L'espoir de la «patrie pendra à sa mamelle féconde, et je fumerai mon calumet de « paix sur le berceau de mon fils.

(Ah! laissez-moi devancer les pas du jour sur le sommet des mon- « lagnes pour chercher ma colombe solitaire parmi les chênes de la « forêt! »

«Ainsi chantoit ce jeune homme, dont les accents portèrent le trouble jusqu’au fond de mon âme et firent changer de visage à Atala. Nos mains unies frémirent l’une dans l’autre. Mais nous fûmes distraits de cette scène par une scène non moins dangereuse pour nous.

« Nous passämes auprès du tombeau d’un enfant, qui servoit de limites à deux nations. On l’avoit placé au bord du chemin, selon l'usage, afin que les jeunes femmes, en allant à la fontaine, pussent attirer dans leur sein l’âme de l’innocente créature et la rendre à la patrie. On y voyoit dans ce moment des épouses nouvelles qui, désirant les douceurs de la maternité, cherchoïent, en entr'ouvrant leurs lèvres, à recueillir l'âme du petit enfant, qu’elles croyoient voir errer sur les fleurs. La véritable mère vint ensuite déposer une gerbe de mais et des fleurs de lis blanc sur le tombeau. Elle arrosa la {erre de son lait, s’assit sur le gazon humide et parla à son enfant d’une voix attendrie :

«Pourquoi te pleuré-je dans ton berceau de terre, Ô mon nouveau- «né! Quand le petit oiseau devient grand , il faut qu’il cherche sa «nourriture, et il trouve dans le désert bien des graines amères. Du « moins tu as ignoré les pleurs; du moins ton cœur n’a point été «exposé au souflle dévorant des hommes. Le bouton qui sèche dans « son enveloppe passe avec tous ses parfums, comme toi, à mon fils! « avec toute ton innocence. Heureux ceux qui meurent au berceau : ils « n’ont connu Que les baisers et les souris d’une mère ! »

« Déjà subjugués par notre Propre Cœur, nous fûmes accablés par ces images d'amour et de maternité, qui .sembloient nous Poursuivre dans ces solitudes enchantées. J'emportai Atala dans mes bras au fond : de la forêt, et je lui dis des choses qu'aujourd'hui je chercherois en vain sur mes lèvres. Le vent du midi, mon cher fils, perd sa chaleur en passant sur des montagnes de glace. Les souvenirs de l'amour dans le cœur d’un vieillard sont comme les feux du jour réfléchis par l’orbe paisible de la lune, lorsque le soleil est couché et que le silence plane sur Ja hutte des sauvages. e

« Qui pouvoit sauver Atala ? qui pouvoit l'empêcher de succomber à

la nature? Rien qu’un miracle, sans doute; et ce miracle fut fait! La fille de Simaghan eut recours au Dieu des chrétiens ; elle se précipita sur la terre, et prononça une fervente oraison, adressée à sa mère et à la Reine des vierges. C'est de ce moment, Ô René! que j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religion qui dans les forêts, au milieu de toutes les privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés ; de cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, suit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le secret des bois, et l’absence des hommes, et la fidélité des ombres, Ah! qu’elle me parut divine, la simple sauvage, l’ignorante Atala, qui à genoux devant un vieux pin tombé, comme au pied d’un autel, offroit à son Dieu des vœux pour un amant idolâtre ! Ses veux levés vers l’astre de la nuit, ses joues brillantes des pleurs de la religion et de l'amour, étoient d’une beauté immortelle. Plusieurs fois il me sembla qu'elle alloit prendre son vol vers les cieux; plusieurs fois je crus voir descendre sur les rayons de la lune et entendre dans les branches des arbres ces Génies que le Dieu des chrétiens envoie aux ermites des rochers, lorsqu'il se dispose à les rappeler à lui, J'en fus affligé, car je craignis qu’Atala n’eût que peu de temps à passer sur la terre,

« Cependant elle versa tant de larmes, elle se montra si malheureuse, que j'allois peut-être consentir à m'éloigner, lorsque le cri de mort retentit dans la forêt. Quatre hommes armés, se précipitent sur moi : nous avions été découverts ; le chef de guerre avoit donné l'ordre de nous poursuivre.

« Atala, qui ressembloit à une reine pour l'orgucil de la démarche, dédaigna de parler à ces guerriers. Elle leur lança un regard superbe, et se rendit auprès de Simaghan,

« Elle ne put rien obtenir. On redoubla mes gardes, on multiplia mes chaînes, on écarta mon amante, Cinq nuits s'écoulent, et nous apercevons Apalachucla, situé au bord de la rivière Chata-Uche, Aussitôt on me couronne de fleurs; on me peint le visaged'azur et de vermillon ; on m'attache des perles au nez et aux oreilles et l’on me met à la main un chichikoué",

« Ainsi paré pour le sacrifice, j'entre dans Apalachucla aux cris répétés de la foule. C’en étoit fait de ma vie, quand tout à coup le bruit d’une conque se fait entendre, et le Mico, ou chef de la nation, ordonne de s'assembler.

« Tu connois, mon fils, les tourments que les sauvages font subir aux prisonniers de guerre. Les missionnaires chrétiens, au péril de

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