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un magasin, et y entretient un commis principal, qui n’a pas encore beaucoup d'occupation.
Parmi un grand nombre de concessions particulières, qui sont déjà ici en état de rapporter, il y en a deux de la première grandeur, je veux dire de quatre lieues en carré ; l'une appartient à une société de Malouins, qui l'ont achetée de M. Hubert, commissaire ordonnateur et président du conseil de la Louisiane ; l’autre est à la compagnie, qui y a envoyé des ouvriers de Clairac pour y faire du tabac. Ces deux concessions sont situées de manière qu'elles forment un triangle parfait avec le fort, et la distance d’un angle à l'autre est d’une lieue. À moitié chemin des deux concessions est le grand village des Natchez. J'ai visité avec soin tous ces lieux, et voici ce que j' ge ai remar-
qué de plus considérable
La concession des Malouins est bien placée; il ne lui manque, pour tirer parti de tout son terrain, que des nègres ou des engagés. J'aimerois encore mieux les seconds que les premiers : le temps de leur service expiré, ils deviennent des habitants, et augmentent le nombre des sujets naturels du roi, au lieu que ceux-là sont toujours des étrangers; et qui peut s'assurer qu'à force de se multiplier dans nos colonies, ils ne deviendront pas un jour des ennemis redoutables ? Peut-on compter sur des esclaves qui ne nous sont attachés que par la crainte et pour qui la terre même où ils naissent n'a jamais le doux nom de patrie?
La première nuit que je passai dans cette habitation, il y eut, vers les neuf heures du soir, une grande alarme; j'en demandai le sujet, et on me répondit qu’il y avoit dans le voisinage une bête d’une espèce inconnue, d’une grandeur extraordinaire, et dont le eri ne ressembloit à celui d'aucun animal que nous connoissions. Personne n’assuroit pourtant l'avoir vue, et on ne jugeoit de sa taille que par sa force : elle avoit déjà enlevé des moutons et des veaux et étranglé quelques vaches. Je dis à ceux qui me faisoient ce récit qu'un loup enragé pouvoit faire tout cela, et quant au cri, qu’on s’y trompoit tous les jours. Je ne persuadai personne : on vouloit que ce fût une bête monstrueuse; on venoit de l'entendre, on y courut armé de tout ce qu’on trouva sous sa main, mais ce fut inutilement.
La concession de Ja compagnie est encore plus avantageusement située que celle des Malouins. Une même rivière arrose l’une et l’autre, et va se décharger dans le fleuve, à deux lieues de celle-là, à laquelle une magnifique cyprière de six lieues' d’étendue fait un rideau qui en couvre tous les derrières. Le tabac y a très-bien réussi, mais les ouvriers de Clairac s'en sont presque tous retournés en France.
J'ai vu dans le jardin du sieur Le Noir, commis principal, de fort beau coton sur l'arbre, et un peu plus bas on commence à voir de l'indigo sauvage. On n’en a pas encore fait l'épreuve, mais il y a beaucoup d'apparence qu’il ne réussira pas moins que celui qu’on a trouvé dans l’île de Saint-Domingue, où il est aussi estimé que celui qu'on y a transplanté d’ailleurs; et puis l'expérience nous apprend qu’une terre qui produit naturellement cette plante est fort propre à porter l’étrangère qu'on y veut semer.
Le grand village des Natchez est aujourd'hui réduit à fort peu de cabanes : la raison qu’on m'en à apportée est que les sauvages, à qui leur grand-chef a droit d'enlever tout ce qu'ils ont, s’éloignent de lui le plus qu'ils peuvent, et par là plusieurs bourgades de cette nation se sont formées à quelque distance de celle-ci. Les Sioux, leurs alliés et les nôtres, en ont aussi établi une dans leur voisinage.
Les cabanes du grand village dal Natchez, le seul que j'aie vu, sont en forme de pavillon carré, fort basses et sans fenêtres ; le faite est arrondi à peu près comme un four. La plupart sont couvertes de feuilles et de paille de maïs ; quelques-unes sont construites d’une espèce de torchis qui me parut assez bon, et qui est revètu en dehors et en dedans de nattes fort minces. Celle du grand-chef est fort proprement crépie en dedans ; elle est aussi plus grande et plus haute que les autres, placée sur un terrain un peu élevé et isolée de toutes parts. Elle donne sur une grande place, qui n’est pas des plus régulières et a son aspect au nord. J'y trouvai pour tout meuble une couche de planches fort étroite, élevée de terre de deux ou trois pieds; apparemment que quand le grand-chef veut se coucher, il y étend une natte ou quelque peau.
Il n’y avoit pas une me dans le village : tout le monde étoit allé dans une bourgade voisine, où il y avoit une fête, et toutes les portes étoient ouvertes ; mais il n’y avoit rien à craindre des voleurs, car il ne restoit partout que les quatre murailles. Ces cabanes n'ont aucune issue pour la fumée; néanmoins toutes celles où j'entrai étoient assez blanches. Le temple est à côté de celle du grand-chef, tourné vers l’orient, et à l'extrémité de la place, Il est composé des mêmes matériaux que les cabanes, mais sa figure est différente : c'est un carré long, d'environ quarante pieds sur vingt de large, avec un toit tout simple, de la figure des nôtres. Il y a aux deux extrémités comme deux girouettes de bois, qui représentent fort grossièrement deux aigles.
La porte est au milieu de la longueur du bâtiment, qui n’a point d’autres ouvertures ; des deux côtés il y a des bancs de pierre. Les dedans répondent parfaitement à ces dehors rustiques. Trois pièces de bois, qui se joignent par les bouts, et qui sont placées en triangle, ou plutôt également écartées les unes des autres, occupent presque tout le milieu du temple et brûlent lentement. Un sauvage, que l’on appelle le gardien du temple, est obligé de les attiser et d'empêcher qu’elles ne s'éteignent. S'il fait froid, il peut avoir son feu à part, mais il ne lui est pas permis de se chauffer à celui qui brûle en l'honneur du soleil. Ce gardien étoit aussi à la fête; du moins je ne le vis point, et ses tisons jetoient une fumée qui nous aveugloit.
D'ornements, je n’en vis aucun ni rien absolument qui dût me faire connoître que j'étois dans un temple. J'y aperçus seulement trois ou quatre caisses rangées sans ordre, où il y avoit quelques ossements secs, et par lerre quelques têtes de bois un peu moins mal travaillées que les deux aigles du toit. Enfin, si je n’y eusse pas trouvé du feu, j'eusse cru que ce temple étoit abandonné depuis longtemps ou qu'il avoit été pillé. Ces cônes enveloppés
de peaux, dont parlent quelques relations; ces cadavres des chefs, rangés en cercle dans un temple tout rond, et terminé en manière de dôme; cet autel, etc., je n’ai rien vu de tout cela : si les choses étoient ainsi du temps passé, elles ont bien changé depuis.
Peut-être aussi, car il ne faut condamner personne que quand il n’y a aucun moyen de l’excuser, peut-être, dis-je, que le voisinage des François a fait craindre aux Natchez que les corps de leurs chefs et tout ce que leur temple avoit de plus précieux ne courussent quelque risque s'ils ne les transportoient pas ailleurs, et que le peu d'attention qu'on apporte présentement à bien garder ce temple vient de ce qu’on l'a dépouillé de ce qu'il avoit de plus sacré pour ces peuples. Il est pourtant vrai que contre la muraille, vis-à-vis de la porte, il y avoit une table, dont je ne pris pas la peine de mesurer les dimensions, parce que je ne soupçonnois point que ce fût un autel : on ma assuré depuis qu’elle a trois pieds de haut, cinq de long et quatre de large.
On m'a ajouté qu’on y fait un petit feu avec des écorces de chêne, et qu'il ne s'éteint jamais; ce qui est faux, car il n’y avoit alors ni feu ni rien qui fit connoître qu'on y en eût jamais fait. On dit encore que quatre vieillards couchent tour à tour dans le temple pour y entretenir ce feu; que celui qui est de garde ne doit point sortir pendant les huit jours qu’il doit être en faction ; qu’on a soin de prendre de la braise allumée des bûches qui brûlentrau milieu du temple pour mettre sur l’autel; qu’il y a douze hommes entretenus pour fournir des écorces de chène; qu’il y a des marmousets de bois et une figure de serpent à sonnettes, aussi de bois, qu’on met sur l'autel, et auxquels on rend de grands honneurs; que quand le chef meurt, on l’enterre d’abord, et que quand on juge que les chairs sont consumées, le gardien du temple les exhume, lave les ossements, les enveloppe de ce qu'il peut avoir de plus précieux, et les met dans de grands paniers faits de cannes, qu’il ferme bien; qu’il enveloppe ces paniers de peaux de chevreuil très- propres et les place devant l'autel, où ils restent jusqu’à la mort du chef régnant; qu'alors il renferme ces ossements dans l’autel même, pour faire place au dernier mort. |
Je ne puis rien dire sur ce dernier article, sinon que je vis quelques ossements dans une ou deux caisses, mais qu'ils ne faisoient pas la moitié d’un corps humain, qu’ils me paroissoient bien vieux, et qu’ils n’étoient point sur ka table qu'on dit être l'autel. Quant aux autres articles, 1° comme je n'ai été que de jour dans le temple, j’ignore-ce qui s'y passe la nuit; % il n’y avoit aucun garde dans le temple quand je l'ai visité. J’y aperçus bien, comme je l'ai déjà dit, quelques marmousets, mais je n’y remarquai point de figure de serpent.
Quant à ce que j'ai vu dans des relations, que ce temple est tapissé et
-son pavé couvert de nattes de cannes; qu'on y met ce qu’on a de plus propre -et qu’on y apporte tous les ans les prémices de toutes les récoltes, il en faut
assurément rabattre beaucoup : je n'ai jamais rien vu de plus maussade, de plus malpropre, qui fût plus en désordre : les büches brüloient sur la terre ‘ue, et je n’y aperçus point de nattes, non plus qu'aux murailles. M. Le Noir,
avec qui j'étois, me dit seulement que tous les jours on mettoit au feu une nouvelle bâche, et qu'au commencement de chaque lune on en faisoit la provision pour tout le mois. Il ne le savoit pourtant que par ouï-dire, car c’étoit la première fois qu’il voyoit ce temple aussi bien que moi.
Pour ce qui regarde la nation des Natchez en général, voici ce que j'en pus apprendre. On ne voit rien dans leur extérieur qui les distingue des autres sauvages du Canada et de la Louisiane. Ils font rarement la guerre et ne mettent point leur gloire à détruire des hommes. Ce qui les distingue plus particulièrement, c’est la forme de leur gouvernement, tout à fait despotique ; une grande dépendance, qui va même jusqu’à une espèce d’esclavage dans les sujets ; plus de fierté et de grandeur dans les chefs, et leur esprit pacifique, qui cependant s’est un peu démenti depuis plusieurs années.
Les Hurons croient aussi bien qu'eux leurs chefs héréditaires issus du soleil; mais il n’y em a pas un qui voulüt être son valet, ni le suivre dans l’autre monde pour y avoir l’honneur de le servir, comme il arrive souvent parmi les Natchez. Garcilaso de la Vega parle de cette nation comme d’un peuple puissant, et il n’y a pas six ans qu’on y comptoit quatre mille guerriers. Il paroît qu’elle étoit encore plus nombreuse du temps de M. de La Salle, et même lorsque M. d’'Iberville découvrit l'embouchure du Mississipi. Aujourd'hui les Natchez ne pourroient pas mettre sur pied deux mille combattants. On attribue cette diminution à des maladies contagieuses, qui ces dernières années ont fait parmi eux de grands ravages.
Le grand-chef des Natchez porte le nom de soleil, et c’est toujours, comme parmi les Hurons, le fils de sa plus proche parente qui lui succède. On donne à cette femme la qualité de femme-chef; et quoique pour l'ordinaire elle ne se mêle pas du gouvernement, on lui rend de grands honneurs. Elle a même, aussi bien que le soleil, droit de vie et de mort : dès que quelqu'un a eu le malheur de déplaire à l’un ou à l’autre, ils ordonnent à leurs gardes, qu’on nomme allouez, de le tuer. Va me défaire de ce chien, disent-ils; et ils sont obéis sur-le-champ. Leurs sujets et les chefs mêmes des villages ne les abordent jamais qu’ils ne les saluent trois fois, en jetant un cri qui est une espèce de hurlement; ils font la même chose en se retirant, et se retirent en marchant à reculons. Lorsqu'on les rencontre, il faut s'arrêter, se ranger du chemin, et jeter les mêmes cris dont j'ai parlé, jusqu’à ce qu'ils soient passés. On est aussi obligé de leur porter ce qu’il y a de meilleur dans les récoltes, dans le produit de la chasse et dans celui de la pêche. Enfin, personne, non pas même leurs plus proches parents et ceux qui composent les familles nobles, lorsqu'ils ont l'honneur de manger avec eux, n’a droit de boire dans le même vase ni de mettre la main au plat.
Tous les matins, dès que le soleil paroît, le grand-chef se met à la porte de sa cabane, se tourne vers lorient et hurle trois fois en se prosternant jusqu’à terre. On lui apporte ensuite un calumet, qui ne sert qu’en cette occasion : il fume, et pousse la fumée de son tabac vers l’astre du jour, puis il fait la même chose vers les trois autres parties du monde. Il ne reconnoît sur la terre de maître que le soleil, dont il prétend tirer son origine, exerce
un pouvoir sans bornes sur ses sujets, peut disposer de leurs biens et de leur vie, et, quelques travaux qu’il leur commande, ils n’en peuvent exiger aueun salaire.
Lorsque le chef ou la femme-chef meurent, tous leurs allouez sont obligés de les suivre en l’autre monde; mais ils ne sont pas les seuls qui ont cet honneur, car c’en est un, et qui est fort recherché. Il y a tel chef dont la mort coûte la vie à plus de cent personnes, et on m'a assuré qu’il meurt peu de Natchez considérables à qui quelques-uns de leurs parents, de leurs amis ou de leurs serviteurs, ne fassent pas cortége dans le pays des âmes. Il paroît, par les diverses relations que j'ai vues de ces horribles cérémonies, qu’elles varient beaucoup. En voici une des obsèques d'une femme-chef, que je tiens d’un voyageur qui en fut témoin, et sur la sincérité duquel j'ai tout lieu de compter.
Le mari de cette femme n’étant pas noble, c’est-à-dire de la famille du soleil, son fils aîné l’étrangla selon la coutume; on vida ensuite la cabane de tout ce qui y étoit, et on y construisit une espèce de char de triomphe, où le corps de la défunte et celui de son époux furent placés. Un moment après, on rangea autour de ces cadavres douze petits enfants que leurs parents avoient aussi étranglés par ordre de l’aînée des filles de la femme-chef, et qui succédoit à la dignité de sa mère. Cela fait, on dressa dans la place publique quatorze échafauds ornés de branches d’arbre et de toiles, sur lesquelles on avoit peint différentes figures. Ces échafauds étoient destinés pour autant de personnes qui devoient accompagner la femme-chef dans l’autre monde. Leurs parents étoient tous autour d'elles, et regardoient comme un grand honneur pour leurs familles la permission qu’elles avoient eue de se sacrifier ainsi. On s’y prend quelquefois dix ans auparavant pour obtenir cette grâce, et il faut que ceux ou celles qui l'ont obtenue filent eux-mêmes la corde avec laquelle ils doivent être étranglés.
Is paroissent sur leurs échafauds revêtus de leurs plus riches habits, portant à la main droite une grande coquille. Leur plus proche parent est à leur droite, ayant sous son bras gauche la corde qui doit servir à l'exécution et à la main droite un casse-tête. De temps en temps il fait le cri de mort, et à ce cri les quatorze victimes descendent de leurs échafauds et vont danser toutes ensemble au milieu de la place, devant le temple et devant la cabane de la femme-chef. On leur rend ce jour-là et les suivants de grands respects : ils ont chacun cinq domestiques, et leur visage est peint en rouge. Quelques-uns ajoutent que pendant les huit jours qui précèdent leur mort ils portent à la jambe un ruban rouge, et que pendant tout ce temps-là c’est à qui les régalera. Quoi qu’il en soit, dans l’occasion dont je parle, les pères et les mères qui avoient étranglé leurs enfants les prirent entre leurs mains, et se rangèrent des deux côtés de la cabane; les quatorze personnes qui étoient aussi destinées à mourir s’y placèrent de la même manière, et ils étoient suivis des parents et des amis de la défunte, tous en deuil, c’est-à-dire les cheveux coupés. Tous faisoient retentir les airs de cris si affreux, qu'on eût dit que tous les diables étoient sortis des enfers pour venir hurler en cet
DU PAYS DES NATCHEZ. b19
endroit. Cela fut suivi de danses de la part de ceux qui devoient mourir et de chants de la part des parents de la femme-chef.
Enfin, on se mit en marche. les pères et mères qui portoient leurs enfants morts paroissoient les premiers, marchant deux à deux : ils précédoient immédiatement le brancard où étoit le corps de la femme-chef, que quatre hommes portoient sur leurs épaules. Tous les autres venoient après, dans le même ordre que les premiers. De dix pas en dix pas ceux-ci laissoient tomber leurs enfants par terre; ceux qui portoient le brancard marchoient dessus, puis tournoient tout autour d'eux, en sorte que quand le convoi arriva au temple ces petits corps étoient en pièces.
Tandis qu’on enterroit dans le temple le corps de la femme-chef, on déshabilla les quatorze personnes qui devoient mourir, on les fit asseoir par terre devant la porte, chacune ayant deux sauvages, dont l'un étoit assis sur $e8 genoux et l’autre lui tenoit les bras par derrière. On leur passa une corde au cou, on leur couvrit la tête d’une peau de chevreuil, on leur fit avaler trois pilules de tabac et boire un verre d’eau, et les parents de la femmechef tirèrent des deux côtés les cordes en chantant jusqu’à ce qu’elles fussent étranglées. Après quoi on jeta tous ces cadavres dans une même fosse qu'on couvrit de terre.
Quand le grand-chef meurt, s’il a encore sa nourrice, il faut qu’elle meure aussi. Mais il est arrivé plusieurs fois que les François, ne pouvant empêcher cette barbarie, ont obtenu la permission de baptiser les petits enfants qui devoient être étranglés, et qui par conséquent n'accompagnoient pas ceux en l'honneur desquels on les immoloit dans leur prétendu paradis.
Nous ne connoissons point de nation, dans ce continent, où le sexe soit plus débordé que dans celle-ci. 11 est même forcé par le soleil et les chefs subalternes à se prostituer à tout venant, et une femme, pour être publique, n’en est pas moins estimée. Quoique la polygamie soit permise et que le nombre des femmes qu’on peut avoir ne soit pas limité, ordinairement chacun n’a que la sienne : mais il peut la répudier quand il veut, liberté dont iln’y a pourtant guère que les chefs qui fassent usage. Les femmes sont assez bien faites pour des sauvages ot assez propres dans leur ajustement et dans tout ce qu’elles font. Les filles de la famille noble ne peuvent épouser que des hommes obscurs, mais elles sont en droit de congédier leur mari quand bon leur semble, et d'en prendre un autre, pourvu qu’il n’y ait point d'alliance entre eux.
Si leurs maris leur font une infidélité, elles peuvent leur faire casser la tête, et elles ne sont point sujettes à la même loi. Elles peuvent même avoir autant de galants qu’elles le jugent à propos, sans que le mari puisse le trouver mauvais : c'est un privilége attaché au sang du soleil. Il se tient debout, en présence de) sa femme, dans une posture respectueuse; il ne mange point avec elle; il la salue du même ton que ses domestiques : le seul privilége que lui procure une alliance si onéreuse, c’est d’être exempt de travail et d’avoir autorité sur ceux qui servent son épouse.
Les Natchez ont deux chefs de guerre, deux maîtres des cérémonies pour
. le temple, deux officiers pour régler ce qui se doit pratiquer dans les traités
de paix ou de guerre; un qui a l'inspection sur les ouvrages, et quatre autres qui sont chargés d’ordonner tout dans les festins publics. C’est le grand-chef qui donne ces emplois, et ceux qui en sont revêtus sont respectés et obéis comme il le seroit lui-même. Les récoltes se font en commun; le soleil en marque le jour et convoque le village. Vers la fin de juillet, il indique un autre jour pour le commencement d’une fête qui en dure trois et qui se passe en jeux et en festins.
Chaque particulier y contribue de sa chasse, de sa pêche et de ses autres provisions, qui consistent en maïs, fèves et melons. Le soleil et la femmechef y président, dans une loge élevée et couverte de feuillages : on les y porte dans un brancard, et le premier tient en sa main une manière de sceptre orné de plumages de diverses couleurs. Tous les nobles sont autour d'eux dans une posture respectueuse. Le dernier jour, le soleil harangue l'assemblée : il exhorte tout le monde à remplir exactement ses devoirs, surtout à avoir une grande vénération pour les esprits qui résident dans le temple, et à bien instruire les enfants. Si quelqu'un s’est signalé par quelque action de zèle, il fait son éloge. Il y a vingt ans que le feu du ciel ayant réduit le temple en cendres, sept ou huit femmes jetèrent leurs enfants au milieu des flammes pour apaiser les génies; le soleil fit aussitôt venir ces héroïnes, leur donna publiquement de grandes louanges, et finit son discours en exhortant les autres femmes à imiter dans l’occasion un si bel exemple.
Les pères de famille ne manquent jamais d'apporter au temple les prémices de tout ce qu’ils recueillent, et on fait de même de tous les présents qui sont offerts à la nation. On les expose à la porte du temple, dont le gardien, après les avoir présentés aux esprits, les porte chez le soleil, qui les distribue à qui bon lui semble. Les semences sont pareillement offertes devant le temple avec de grandes cérémonies; mais les offrandes qui s'y font de pains et de farine, à chaque nouvelle lune, sont pour le profit des gardiens du temple.
Les mariages des Natchez ne diffèrent presque pas de ceux des sauvages du Canada : la principale différence qui s’y trouve consiste en ce qu'ici le futur époux commence par faire aux parents de la fille les présents dont on est convenu, et que les noces sont suivies d’un grand festin. La raison pour laquelle il n’y a guère que les chefs qui aient plusieurs femmes, c’est que, pouvant faire cultiver leurs champs par le peuple, sans qu’il leur en coûte rien, le nombre de leurs épouses ne leur est point à charge. Les chefs se marient avec encore moins de cérémonie que les autres. Ils se contentent de faire avertir les parents de la fille sur laquelle ils ont jeté les yeux qu'ils la mettent au nombre de leurs femmes, mais ils n’en gardent qu’une ou deux dans leurs cabanes; les autres restent chez leurs parents, où leurs maris les visitent quand il leur plaît. La jalousie ne règne point dans ces mariages ; les Natchez se prêtent même sans façon leurs femmes, et c'est apparemment
de là que vient la facilité avec laquelle ils les congédient pour en prendre d’autres.
Lorsqu'un chef de guerre veut lever un parti, il plante dans un endroit marqué pour cela deux arbres ornés de plumes, de flèches et de casse-tôte, le tout peint en rouge, aussi bien que les arbres, qui sont encore piqués du côté où l’on veut porter la guerre. Ceux qui veulent s’enrôler se présentent au chef, bien parés, le visage barbouillé de différentes couleurs, et lui déclarent le désir qu’ils ont de pouvoir apprendre sous ses ordres le métier des armes ; qu'il sont disposés à endurer toutes les fatigues de la guerre et prèts à mourir, s’il le faut, pour la patrie.
Quand le chef a le nombre de soldats que demande l'expédition qu’il médite, il fait préparer chez lui un breuvage qui se nomme la médecine de la querre. C'est un vomitif fait avec une racine bouillie dans l’eau : on en donne à chacun deux pots, qu'il faut avaler tout de suite et que l’on rend presque aussitôt avec les plus violents efforts. On travaille ensuite aux préparatifs, et, jusqu'au jour fixé pour le départ, les guerriers se rendent soir et matin dans une place où, après avoir dansé et raconté leurs beaux faits d'armes, chacun chante sa chanson de mort. Ce peuple n’est pas moins superstitieux sur les songes que les sauvages du Canada : il n’en faut qu'un de mauvais augure pour rebrousser chemin quand on est en marche.
Les guerriers marchent avec beaucoup d'ordre et prennent de grandes précautions pour camper et pour se rallier. On envoie souvent à la découverte, mais on ne pose point de sentinelles pendant la nuit : on éteint tous les feux, on se recommande aux esprits, et on s'endort avec sécurité, après que le chef a averti tout le monde de ne point ronfler trop fort et d’avoir toujours près de soi ses armes en bon état. Les idoles sont exposées sur une perche penchée du côté des ennemis ; et tous les guerriers, avant que de s’aller coucher, passent les uns après les autres, le casse-tête à la main, devant ces prétendues divinités. Ils se tournent ensuite vers le pays ennemi, et font de grandes menaces que le vent emporte souvent d’un autre côté.
Il ne paroît pas que les Natchez exercent sur leurs prisonniers, durant la marche, les cruautés qui sont en usage dans le Canada. Lorsque ces malheureux sont arrivés au grand village, on les fait chanter et danser plusieurs jours de suite devant le temple, après quoi ils sont livrés aux parents de ceux qui ont été tués durant la campagne. Ceux-ci, en’ les recevant, fondent en pleurs; puis, après avoir essuyé leurs larmes avec les chevelures que les guerriers ont rapportées, ils se cotisent pour récompenser ceux qui leur ont fait présent de leurs esclaves, dont le sort est toujours d’être brûlés.
Les guerriers changent de nom à mesure qu'ils font de nouveaux exploits ; ils les reçoivent des anciens chefs de guerre, et ces noms ont toujours quelque rapport à l'action par laquelle on à mérité cette distinction ; ceux qui pour la première fois ont fait un prisonnier ou enlevé une chevelure doivent pendant un mois s'abstenir de voir leurs femmes et de manger de la viande. Ils s'imaginent que s'ils y manquoient, les âmes de ceux qu'ils ont tués ou brülés les feroient mourir, ou que la première blessure qu’ils recevroient seroit
mortelle, ou du moins qu’ils ne remporteroient plus aucun avantage sur leurs ennemis. Si le soleil commande ses sujets en personne, on à grand soin qu'il ne s'expose pas trop, moins peut-être par zèle pour sa conservation qu'à cause que les autres chefs de guerre et les principaux du parti seroient mis à mort pour ne l'avoir pas bien gardé.
Les jongleurs des Natchez ressemblent assez à ceux du Canada et traitent les malades à peu près de la même façon. Ils sont bien payés quand le malade guérit mais. s’il meurt, il leur en coûte souvent à eux-mêmes la vie. Il ya dans cette nation une autre espèce de jongleurs, qui ne courent pas moins de risques que ces médecins : ce sont certains vieillards fainéants, qui, pour faire subsister leurs familles sans être obligés de travailler, entreprennent de procurer la pluie ou le beau temps, selon les besoins. Vers le printemps on se cotise pour acheter de ces prétendus magiciens un temps favorable aux biens de la terre. Si c’est de la pluie qu’on demande, ils se remplissent la bouche d’eau, et avec un chalumeau dont l'extrémité est percée de plusieurs trous comme un entonnoir, ils soufflent en l'air du côté où ils aperçoivent quelque nuage, tandis que, le chichikoué d'une main et leur Manitou de l'autre, ils jouent de l’un et lèvent l’autre en l'air, invitant, par des cris affreux, les . nuages à arroser les campagnes de ceux qui les ont mis en œuvre.
S'il est question d'avoir du beau temps, ils montent sur le toit de leurs cabanes, font signe aux nuages de passer outre; et si les nuages passent el se dissipent, ils dansent et chantent autour de leurs idoles, puis avalent de la fumée de tabac et présentent au ciel leurs calumets. Tout le temps que durent ces opérations, ils observent un jeüne rigoureux et ne font que danser et chanter. Si on obtient ce qu'ils ont promis, ils sont bien récompensés; s'ils ne réussissent pas, ils sont mis à mort sans miséricorde. Mais ce ne sont pas les mêmes qui se mêlent de procurer la pluie et le beau temps : leurs génies, disent-ils, ne peuvent donner que l’un ou l’autre.
Le deuil, parmi ces sauvages, consiste à se couper les cheveux, à ne se point peindre le visage, et à ne se point trouver aux assemblées ; mais j'ignore combien il dure. Je n'ai pu savoir non plus s’ils célèbrent la grande Fête des Morts dont je vous ai donné la description; il paroît que dans cette nation, où tout est en quelque façon esclave de ceux qui commandent, tous les honneurs mortuaires sont pour ceux-ci, surtout pour le soleil et pour la femmechef.
Les traités de paix et d’alliance se font avec beaucoup d'appareil, et le grand-chef y soutient toujours sa dignité en véritable souverain. Dès qu'il est averti du jour de l’arrivée des ambassadeurs, il donne ses ordres aux maitres des cérémonies pour les préparatifs de leur réception, et nomme ceux qui doivent nourrir tour à tour ces envoyés, car c’est aux dépens de ses sujets qu'il fait tous les frais de l'ambassade. Le jour de l'entrée des ambassadeurs chacun a sa place marquée selon son rang; et quand ces ministres sont à cinq cents pas du grand-chef, ils s'arrêtent, et chantent la paix.
Ordinairement l'ambassade est composée de trente hommeset de six femmes. Six des meilleures voix marchent à la tête du cortége, et entonnent; les autres
suivent, et le chichikoué sert à régler la mesure. Quand le soleil fait signe aux ambassadeurs d'approcher, ils se remettent en marche; ceux qui portent le calumet dansent en chantant, se tournent de tous côtés, se donnent de grands mouvements et font quantité de grimaces et de contorsions. Ils recommencent le même manége autour du grand-chef quand ils sont arrivés auprès de lui; ils le frottent ensuite avec leur calumet depuis les pieds jusqu à la tête, puis ils vont rejoindre leur troupe.
Alors ils remplissent un calumet de tabac, et, tenant du feu d’une main, ils avancent tous ensemble vers le grand-chef, et lui présentent le calumet allumé. Ils fament avec lui, poussent vers le ciel la première vapeur de leur tebac, la seconde vers la terre et la troisième autour de l'horizon. Cela fait, ils présentent leurs calumets aux parents du soleil et aux chefs subalternes. Ils vont ensuite frotter de leurs mains l'estomac du soleil, puis ils se frottent euxmêmes tout le corps; enfin, ils posent leurs calumets sur des fourches, vis-àvis le grand-chef, et l’orateur de l’ambassade commence sa harangue, qui dure une heure.
Quand il a fini, on fait signe aux ambassadeurs, qui jusque là étoient demeurés debout, de s'asseoir sur des bancs placés pour eux près du soleil, lequel répond à leur discours et parle aussi une heure entière. Ensuite un maître des cérémonies allume un grand calumet de paix, et y fait fumer les ambassadeurs, qui avalent la première gorgée. Alors le soleil leur demande des nouvelles de leur santé ; tous ceux qui assistent à l'audience leur font le même compliment; puis on les conduit dans la cabane qui leur est destinée, et où on leur donne un grand repas. Le soir du même jour le soleil leur rend visite; mais quand ils le savent prèt à sortir de chez lui pour leur faire cel honneur, ils le vont chercher, le portent sur leurs épaules dans leur logis et le font asseoir sur une grande peau. L’un d’eux se place derrière lui, appuie ses deux mains sur ses épaules, et le secoue assez longtemps, tandis que les autres, assis en rond par terre, chantent leurs belles actions à la guerre.
Ces visites recommencent tous les matins et tous les soirs, mais à la dernière le cérémonial change. Les ambassadeurs plantent un poteau au milieu de leur cabane, et s’asseyent tout autour : les guerriers qui accompagnent le soleil, parés de leurs plus belles robes , dansent, et tour à tour frappent le poteau, et racontent leurs plus beaux faits d’armes; après quoi ils font des présents aux ambassadeurs. Le lendemain ceux-ci ont, pour la première fois, la permission de se promener dans le village, et tous les soirs on leur donne des fêtes, qui ne consistent que dans des danses. Quand ils sont sur leur départ, les maîtres de cérémonies leur font fournir toutes les provisions dont ils ont besoin pour leur voyage, et c’est toujours aux dépens des particuliers.
La plupart des nations de la Louisiane avoient autrefois leur temple aussi bien que les Natchez, et dans tous ces temples il y avoit un feu perpétuel. II semble même que les Maubiliens avoient sur tous les peuples de cette partie de la Floride une espèce de primatié de religion, car c’étoit à leur feu qu’il falloit rallumer celui que, par négligence ou par malheur, on avait laissé
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éteindre. Mais aujourd’hui le temple des Natchez est le seul qui subsiste, et il est en grande vénération parmi tous les sauvages qui habitent dans ce vaste continent, et dont la diminution est aussi considérable et a été encore plus prompte que celle des peuples du Canada, sans qu’il soit possible d’en savoir la véritable raison. Des nations entières ont absolument disparu depuis quarante ans au plus. Celles qui subsistent encore ne sont plus que l'ombre de ce qu’elles étoient lorsque M. de La Salle découvrit ce pays.