‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 182 sur 276 · DEUXIÈME EXTRAIT DE CHARLEVOIX · texte numérisé non relu

DEUXIÈME EXTRAIT DE CHARLEVOIX

Il y avoit déjà plusieurs années que les Chichacas, à l’instigation de quelques Anglois, avoient formé le dessein de détruire de telle sorte toute la colonie de la Louisiane, qu’il n’y restât pas un seul François. Ils avoient conduit leur intrigue avec un si grand secret, que les Illinois, les Acansas et les Thonicas, à qui ils n’avoient pas osé le communiquer, parce qu'ils savoient que leur attachement pour nous étoit à toute épreuve, n’en avoient pas eu le moindre vent. Toutes les autres nations y étoient entrées; chacune devoit faire main basse sur tous les habitants qu’on lui avoit marqués, et toutes devoient frapper le môme jour, à la même heure. Les Tchactas mêmes, la plus nombreuse nation de ce continent, et de tout temps nos alliés, avoient été gagnés, du moins ceux de l’est, qu’on appelle la grande nation ; ceux de l'ouest, ou la petite nation, n’y avoient point pris de part, mais ils gardèrent longtemps le secret, et ce ne fut que par hasard qu'ils le découvrirent, et lorsqu'il étoit déjà trop tard pour donner avis à tout le monde de se tenir sur ses gardes.

M. Perrier ayant appris que les premiers avoient quelque démêlé avec M. Diron d’Artaguette, lieutenant du roi et commandant au fort de la Maubile, fit inviter les chefs de toute la nation à le venir trouver à la Nouvelle- Orléans, leur faisant espérer une entière satisfaction sur tous leurs griefs. Ils y vinrent, et après qu'ils se furent expliqués sur le sujet qui les avoit fait appeler, ils dirent au commandant général que la nation étoit charmée qu'il lui eût envoyé un officier pour résider dans leur pays, et qu’il les eût invités à le venir voir. Ils n’en dirent pas davantage, mais ils s’en retournèrent fort disposés 4° à manquer de parole aux Chichacas, à qui ils avoient promis de détruire toutes les habitations qui dépendoient du fort de la Maubile; en second lieu, à faire en sorte que les Natchez exécutassent Jeur projet, C’est ce que les Natchez leur ont depuis reproché en face et en présence des Fran— çois, sans qu'ils aient osé le nier. On n’a jamais douté que leur dessein n'ait été de nous obliger d’avoir recours à eux, et par ce moyen de profiter et de ‘e que nous leur donnerions pour les engager à nous secourir, et du butin qu'ils feroient sur les Natchez. |

Ainsi le commandant général étoit, sans le savoir, à la veille de voir une partie de la colonie détruite par des ennemis dont il ne se défioit point, et

trahi par les alliés sur lesquels il croyoit pouvoir compter, et qui étoient en effet une de ses grandes ressources, mais qui vouloient profiter de nos malheurs. Au reste, il étoit d'autant plus aisé à ceux que les Chichacas avoient mis dans leurs intérêts de réussir dans leurs projets, qu'aucune habitation françoise n'étoit à l'épreuve d’une surprise et d’un coup de main. Il y avoit bien en quelques endroits des forts, mais, à l'exception de celui de la Maubile, ils n'étoient que de pieux dont les deux tiers étoient pourris; et eussent-ils été en état de défense, ils ne pouvoient garantir de la fureur des sauvages qu'un petit nombre d'habitations voisines. On étoit d'ailleurs partout dans une sécurité qui auroit mis ces barbares en état de massacrer tous les François jusque dans les places les mieux gardées, comme il arriva le 28 de novembre aux Natchez, de la manière que je vais dire.

M. de Chépar, qui commandoit dans ce poste, s’étoit un peu brouillé avec ces sauvages; mais il paroït que ceux-ci avoient porté la dissimulation jusqu'à lui persuader que les François n’avoient point d'alliés plus fidèles qu'eux.

Le jour destiné pour l'exécution du complot général n’étoit point encore venu; mais deux choses déterminèrent les Natchez à l’anticiper : la première est qu'il venoit d'arriver au débarquement quelques bateaux assez bien pourvus de marchandises pour la garnison de ce poste, pour celle des Yazous, et pour plusieurs habitants, et qu'ils vouloient s'en emparer avant que la distribution s’en fit, la seconde, que le commandant avoit reçu la visite de MM. Kolly père et fils, dont la concession n’étoit pas éloignée de là, et de plusieurs autres personnes considérables; car ils comprirent d'abord qu’en prétextant d'aller à la chasse pour donner à M. de Chépar de quoi régaler ses hôtes, ils pourroient s'armer tous, sans qu'on se défiât de rien. Ils en firent la proposition au commandant; elle fut agréée avec joie, et sur-le-champ ils allèrent traiter avec les habitants pour avoir des fusils, des, balles et de la poudre, qu'ils payèrent comptant.

Cela fait, ils se répandirent, le lundi 28, de grand matin, dans toutes les habitations, publiant qu'ils alloient partir pour la chasse, observant d'être partout en plus grand nombre que les François. Ils chantèrent ensuite le calumet en l'honneur du commandant et de sa compagnie, après quoi ils retournèrent chacun à leur poste. Un moment après, au signal de trois coups de fusil tirés consécutivement à la porte du logis de M. de Chépar, ils firent main basse en même temps partout. Le commandant et M. Kolly furent tués des premiers. Il n’y eut de résistance que dans la maison de M. de La Loire des Ursins , commis principal de la compagnie des Indes, où il y avoit huit hommes. On s’y battit bien. Huit Natchez y furent tués, six François le furent aussi; les deux autres se sauvèrent. M. de La Loire venoit de monter à cheval : au premier bruit qu’il entendit, il voulut retourner chez lui, mais il fut arrêté par une troupe de sauvages, contre lesquels il se défendit assez longtemps, jusqu'à ce que, percé de plusieurs coups, il tomba mort, après avoir tué quatre Natchez. Ainsi, ces barbares perdirent en cet endroit douze hommes, mais ee fut tout ce que leur coûta leur trahison.

Avant que d'exécuter leur coup, ils s’étoient assurés de plusieurs nègres, entre lesquels étoient deux commandants. Ceux-ci avoient persuadé aux autres qu'ils seroient libres avant les sauvages; que nos femmes et nos enfants seroient leurs esclaves, et qu'ils n'auroient rien à craindre des autres postes, parce que le massacre se feroit en même temps partout. Il paroît * néanmoins que le secret n’avoit été confié qu’à un petit nombre.

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Dans l'Avertissement placé à la tête du premier volume des OEuvres complètes (édition de 1829), j'ai dit : « J'ai longtemps fait des vers avant de descendre à la prose. Ce n'étoit qu'avec regret que M. de Fontanes m'avoit vu rononcor aux Musos : moi-même je ne les ai quittées que pour exprimer plus rapidement des vérités que je croyois utiles, »

Dans la Préface des ouvrages politiques, j'ai dit : « Les Muses furent l'objet du culte de ma jeunesse ; ensuite je continuai d'écrire en prose avec un penchant égal sur des sujots d'imagination, d'histoire, de politique et même do finances, Mon premier ouvrage, l'Essai historique, est un long traité d'histoire ot de politique. Dans le Génie du Christianisme, la politique se retrouve partout, et je n'ai pu me défendre de l’introduire jusque dans l’Itinérare et dans les Martyrs. Mais par l'impossibilité où sont les hommes d'accorder deux aptitudes à un même esprit, on ne voulut sortir pour moi du préjugé commun qu'à l'apparition de la Monarchie selon la Charte, »

Vous avez fait beaucoup do vers, me dira-t-on : goit; mais sont-ils bons ? Voilà toute la question pour le public.

Jo sais fort bion que ce n'est pas à moi, mais au public à trancher cette question. Je ne pourrois appuyer mes espérances que sur une autorité grave

à la vérité, mais pout-ôtre lascinée par les illusions de l'amitié. Je vais préut, 34

senter quelques observations dont je ne prétends faire aucune application à ma personne : je le dis avec sincérité, et j'espère qu’on le croira.

Les grands poëtes ont été souvent de grands écrivains en prose ; qui peut le plus peut le moins : mais les bons écrivains en prose ont été presque toujours de méchants poëtes. La difficulté est de déterminer, lorsqu'on écrit aussi facilement en prose qu’en vers, et en vers qu’en prose, si la nature vous avoit fait poëte d’abord et prosateur ensuite, ou prosateur en premier lieu et poëte après.

Si vous avez écrit plus de vers que de prose, ou plus de prose que de vers, on vous range dans la catégorie des écrivains en vers ou en prose, d’après le nombre et le succès de vos ouvrages.

Si l’un des deux talents domine chez vous, vous êtes vite classé.

Si les deux talents sont à peu près sur la même ligne, à l'instant on vous en refuse un, par cette impossibilité où sont les hommes d'accorder deux aptitudes à un méme esprit, comme je l’ai déjà remarqué. On vous loue même excessivement de ce que vous avez pour déprécier ce que vous avez encore, mais ce qu’on ne veut pas reconnoître ; on vous élève aux nues pour vous rabaisser au-dessous de tout. L’envie est fort embarrassée, car elle se voit obligée d'accroître votre gloire pour la détruire, et si le résultat lui fait plaisir, le moyen lui fait peine

Répétez, par exemple, jusqu’à satiété que presque tous les grands talents politiques et militaires de la Grèce, de l'Italie ancienne, de l'Italie moderne, de l'Allemagne, de l'Angleterre, ontaété aussi de grands talents littéraires, vous re parviendrez jamais à convaincre de cette vérité de fait la partie médiocre et envieuse de notre société. Ce préjugé barbare qui sépare les talents n’existe qu’en France, où l’'amour-propre est inquiet, où chacun croit perdre ce que son voisin possède, où enfin on avoit divisé les facultés de l'esprit comme les classes des citoyens. Nous avions nos trois ordres intellectuels, le génie politique, le génie militaire, le génie littéraire, comme. nous avions nos trois ordres politiques, le clergé, la noblesse et le tiers état; mais dans la constitution des trois ordres intellectuels, il étoit de principe qu’ils ne pouvoient jamais se trouver réunis dans la même chambre, c’est-à-dire dans la même tête.

Le gouvernement public dont nous jouissons maintenant fera disparoître peu à peu ces notions dignes des Velches. Il étoit tout simple que dans une monarchie militaire, où l’on n’avoit besoin ni de l’étude politique, ni de l’éloquence de la tribune, les lettres parussent un amusement de cabinet ou une : occupation de collége. Force sera aujourd’hui de reconnoître que le consul

Le

Cicéron étoit non-seulement un grand orateur, mais encore un grand écrivain, comme César étoit un grand historien et un grand poëte.

De ces considérations (que, pour le dire encore une fois, je présente dans un intérêt général, nullement dans celui de ma vanité), je passe à l'historique de mes poésies.

Si j'avois voulu tout imprimer, le public n’en auroit pas été quitte à moins de deux ou trois gros volumes. Je faisois des vers au collége, et j'ai continué d'en faire jusqu’à ce jour : je me suis gardé de les montrer aux gens. Les Muses ont été pour moi des divinités de famille, des Lares que je n’adorois qu’à mes foyers. <

Les poésies, en très-petit nombre, que je me suis déterminé à conserver sont divisées en deux classes, savoir : les poésies échappées à ma première Jeunesse, et celles que j'ai composées aux différentes époques de ma vie. J'en ai marqué les dates autant que possible, afin qu’on püt suivre dans mes vers, comme on a suivi dans ma prose, l’ordre chronologique des idées et le développement graduel de l'art.

Tous mes premiers vers, sans exception, sont inspirés par l'amour des champs ; ils forment une suite de petites idylles sans moutons, et où l’on trouve à peine un berger. J'ai compris les vers de 1784 à 1790 sous ce titre : Tableaux de la Nature. Je n’ai rien ou presque rien changé à ces vers : composés à une époque où Dorat avoit gâté le goût des jeunes poëtes, ils n’ont rien de maniéré, quoique la langue y soit quelquefois fortement invertie; ils sont d’ailleurs coupés avec une liberté de césure que l'on ne se permettoit guère alors. Les rimes sont soignées, les mètres variés, quoique disposés à se former en dix syllabes. On retrouve dans ces essais de ma Muse des descriptions que j'ai transportées depuis dans ma prose.

C'est dans ces idylles d’une espèce nouvelle que le lecteur rencontrera les premières lignes qui aient jamais été imprimées de moi. Le neuvième tableau fut inséré dans l’Almanach des Muses de 1790 ; il y figure à la page 205 sous ce titre, que je lui ai conservé : l'Amour de la campagne, par le chevalier de C#%, On en parla dans la société de Ginguené, de Lebrun, de Chamfort, de Parny, de Flins, de La Harpe et de Fontanes, avec lesquels j'avois des liaisons plus ou moins étroites. Je prenois mal mon temps pour faire Ma veille des armes dans l’Almanach des Muses; on étoit déjà en pleine révolution, et ce n'étoit plus avec des quatrains qu’on pouvoit aller à la renommée.

Voici ce que je lis dans les Mémoires inédits de ma vie, au sujet de mon début dans la carrière littéraire. Après avoir fait le tableau des diverses sociétés de Paris à cette époque et le portrait des principaux acteurs, je dis :

« On me demandera : Et l’histoire de votre présentation, que devint-elle ? — Elle resta à. — Vous ne chassâtes donc plus avec le roi après avoir monte dans les carrosses? — Pas plus qu'avec l'empereur de la Chine. — Vous ne retournâtes donc plus à la cour? — J'allai deux fois jusqu'à Sèvres, et revins à Paris. — Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position et de celle de votre frère ? — Aucun. — Que faisiez-vous donc ? — Je m'ennuyois. — Ainsi vous ne vous sentiez aucune ambition ? — Si fait : à force d’intrigues et de soucis, je parvins, par la protection de Delisle de Sales, à la gloire de fairo insérer dans l'Almanach des Muses une idylle (l'Amour de la campagne) dont l'apparition me pensa faire mourir de crainte et d'espérance. »

Au retour de l’émigration, mon ami M. de Fontanes, qui connoissoit mos secrets poétiques, m’engagea à laisser insérer dans le Mercure les vers inti= tulés la Forét. Tandis que j'étois à Londres, M. Peltier avoit publié dans son journal mon imitation de l’élégie de Gray sur un Cimelière de campagne. Cette imitation a été réimprimée, en 4828, dans les Annales romantiques. Les autros pièces ont été publiées pour la première fois, en 1828, dans l'édition de mos Œuvres complètes.

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