‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 260 sur 276 · AARON, NADAB, ARZANE · texte numérisé non relu

AARON, NADAB, ARZANE

ARZANE, à Nadab.

Ma présence est ici sans doute inattendue ; Mais pardonnez, Nadab, si la fille des rois Demande à vous parler pour la dernière fois.

On dit que dans ces lieux, écoutant votre père, Recevant ses conseils, cédant à sa colère,

Vous allez, par ma mort, noblement consentir Au pardon qu'on promet à votre repentir.

Voilà ce que Dathan s’est hàté de m'apprendre. A des reproches vains je ne sais point descendre ; Je dédaigne la vie, et je viens seulement Entendre mon arrêt, subir mon jugement.

NADAB

Arzane!

AARON

Quelle femme insolente et rebelle Ose mêler sa voix à la voix paternelle?

Du sang et du devoir respecte le lien, Mon fils.

ARZANE

Nadab , aussi ne me devez-vous rien ?

Moi, des rois d’Amalec et la veuve et la fille, Je vous livrois mes dieux, mon peuple et ma famille, Falloit-il, puisque enfin vous vouliez m’immoler, Par des aveux trompeurs chercher à me troubler, À ternir sur mon front l'éclat du diadème?

Soupçonner mon amour! j’en appelle à vous-même : Que diriez-vous , Arzane, en cet affreux moment, Si je vous accusois de me tromper ?

ARZANE, surprise ct troublée.

Comment!

Qui? moi?

MOISE

AARON, à Nada.

N’en doute pas, c’est le ciel qui t’inspire.

A perdre les Hébreux cette étrangère aspire, Sans partager ta flamme. Altier, dur et moqueur, Son regard a trahi le secret de son cœur.

Elle te hait, Nadab, comme elle haït ta race. Aussitôt qu’à tes yeux elle aura trouvé grâce, Tu la verras, quittant un langage suspect, Redevenir pour toi la veuve d’Amalec.

Tes fils, dignes enfants de cette digne mère, Sortiront de son sein en maudissant leur père ; Et peut-être, effaçant le crime de Caïn, Ils dèveront sur toi leur parricide main.

ARZANE, à part,

Ne laissons pas la haine altérer mon visage.

Haut.

Le ciel lit mieux au fond de ce cœur qu’on outrage. - Aaron auroit-il dit la triste vérité?

Que son reproche, hélas! n’étoit-il mérité!

Je m'égare… NADAB.

Achevez !

ARZANE

Un dieu qui m'humilie Me force à révéler ma honte et ma folie.

Cruel, quand, sans remords, tu manques à ta foi...

AARON, l'interrompant.

Nadab, crains des aveux.qui ne trompent que toi. ARZANE.

Jusqu'au fond du tombeau bénissant ta mémoire. AARON, l'interrompant.

Regarde-la, mon fils, pour cesser de la croire.

AGTE IV, SOÈNE . 3 629

ARZANE

Je ne regretterai, dans le sombre séjour,

Que de ne pouvoir plus t’exprimer mon amour ! NADAB.

Aveux délicieux! douce et divine flamme,

Qui pénètre et descend dans le fond de mon âme! Qu'est-ce que l'univers au prix d’un tel bonheur? Et qu’importent Moïse et toute sa grandeur,

Et les desseins du ciel et le sort de la terre? Nadab sûr d’être aimé redevient téméraire.

AARON

Quel blasphème est sorti.de ta bouche, Ô Nadab !

Arzane s'incline aux pieds d'Aaron; Aaron la repousse

Fuis, exécrable enfant de Loth et de Moab, Et reçois pour présent de l’hymen qui s'apprête La malédiction dont je frappe ta tête!

Arzane se releve.

NADAB, égaré tout le reste de la scène.

Arzane le prend par la main.

Femme, as-tu disparu? Ta main brûle ma main.

ARZANE

Des tentes d’Israel c’est ici le chemin.

AARON

N’engage pas mon fils dans le sentier du crime. NADAB.

Arzane, suis mes pas. Évite cet abime.

J'entends gronder la foudre, et la terre a tremblé.

AARON

Malheureux, par l'enfer ton esprit est troublé. NADAB.

Silence! c’est sa voix; c’est la voix de Moïse. AARON.

Il te montre la terre à tes aïeux promise.

NADAB

I] fait rouler du Nil les flots ensanglantés,

L'ange pâle des morts se tient à ses côtés,

Le feu du ciel descend sur ma tête profane.

AARON

Demeure avec Aaron.

NADAB

Il a maudit Arzane.

AARON

Il bénira Nadab.

NADAB

Rejeté loin du port, D’Arzane désormais je partage le sort.

AARON

Ne revendique point l’anathème d’un père.

J’anéantis l'arrêt lancé dans ma colère, S'il atteint jusqu’à toi.

NADAB

Vous ne le pouvez plus :

Par le Dieu paternel vos vœux sont entendus.

(Il suit Arzane.) Astarthé, qu’à tes chants notre union s'achève ; Marchons: l’autel est prêt et l'aurore se lève. AARON.

Arrête !

NADAB

I est trop tard!

AARON

Viens!

NADAB

Je suis entraîné.

AARON

Dieu te pardonnera.

NADAB

Vous m'avez condamné.

AARON, à Marie, qui s'avance à la tête des chœurs.

Ma sœur, secourez-moi! Priez tous! Au prophète, Pour racheter mon fils, je vais offrir ma tête.

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