ACTE IV, SCÈNE IV. l
NADAB
Ne cherchez plus le fils sorti de votre sang,
Un noir feu me consume et s'attache à mon flanc, J'offre de tous les maux l’assemblage bizarre ;
Je pleure, je souris, et ma raison s’égare ;
Je touche également aux vertus, aux forfaits ;
Des sépulcres, la nuit, je viole la paix;
Altéré de combats, quelquefois j'en frissonne.:. J'irois du Roi des rois attaquer la couronne !
Puis, reprenant soudain des sentiments plus doux, Je songe à votre peine, et je gémis sur vous. Longtemps dans ce chaos je tourne, je me lasse. Enfin, quand mon délire et s’apaise et s’efface, Dans mon cœur éclairé d’un tendre et nouveau jour, Je ne retrouve plus que mon funeste amour.
AARON
Formidable peinture ! étrange frénésie!
Serois-tu donc, Nadab, la victime choisie?
Reviens, prodigue enfant, à tes champs nourriciers.
Si le ciel te frappoit, parjure à tes foyers!
Sur ma tête plutôt que ton péché retombe.
Moi, marqué pour la mort, je creuserois la tombe
De cet enfant chéri dont les saintes douleurs
À mon dernier linceul réservoient quelques pleurs!
Jeune guerrier, ma main desséchée et débile
Viendroit t’ensevelir dans ce sable stérile!
Mes os à ce penser ont tressailli d’effroi.
Dieu d'Abraham, Dieu fort, Dieu bon, épargne-moi!
Ne me demande pas, souveraine Justice,
Même pour m'éprouver, un cruel sacrifice : ;
Je me dirois toujours, tremblant et peu soumis :
« Si l’ange va tarder, que deviendra mon fils? »
Je n’ai point, j'en conviens, la fermeté d'un père;
J'ai plutôt la foiblesse et le cœur d’une mère.
Rachel pleura ses fils au tombeau descendus ;
Rien ne la consola, parce qu'ils n’étoient plus. NADAB.
Père compatissant !
AARON
Enfant de ma tendresse, III. 40
’ MOISE
N'es-tu pas le soleil qui charme ma vieillesse?
La lumière du jour, le doux rayon des cieux,
Qui réchauffe mon cœur, qui réjouit mes yeux?
Si Nadab à ton joug, Seigneur, est indocile,
Tout homme est ton ouvrage, et tout homme est fragile. Dans ta miséricorde attends le criminel.
O Dieu ! sois patient : n’est-tu pas éternel?
Malheur à moi! d’Aaron je vois couler les larmes! Il faut de l’étrangère oublier tous les charmes. Mon père, entre tes bras recueille ton enfant ; Sur ton paisible sein presse mon sein brûlant ; Que j'y trouve un asile, et que dans la tempête Tes bénédictions reposent sur ma tête.
AARON
Honneur de mes vieux ans, couronne de mes jours, Donne à ton repentir un large et libre cours;
Laisse à ton père Aaron achever la victoire:
Nadab , tu t’attendris; tes pleurs feront ma gloire. Prie avec moi le Dieu que tu voulois quitter :
Il prie.
« Dieu clément, contre nous cesse de t'irriter ; Recois dans ton bercail la brebis égarée,
Par des loups ravissants à moitié déchirée. »
As-tu prié, mon fils? Es-tu calmé? Sens-tu
Cette tranquillité que nous rend la vertu?
Moïse nous attend prosterué sur la pierre ;
Viens avec le prophète achever ta prière.
Gravissons du Sina le roc silencieux,
Et pour trouver la paix rapprochons-nous des cieux.
J1 entraîne Nadab, et tout à coup il aperçoit Arzane.
Quel fantôme envieux épouvante ma vue!