SUR LA
DEUXIÈME ÉDITION DE L'OUVRAGE DE Mws DE STAEL1
J'attendois avec impatience, mon cher ami, la seconde édition du livre de Mme de Staël, sur la littérature. Comme elle avoit promis de répondre à votre critique, j'étois curieux de savoir ce qu’une femme aussi spirituelle diroit pour la défense dela perfectibilité. Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu dans ma solitude, je me suis hâté de lire la préface et les notes, mais j'ai vu qu’on n’avoit résolu aucune de vos objections ?. On a seulement tàché d'expliquer le mot sur lequel roule tout le système. Hélas! il seroit fort doux de croire que nous nous perfectionnons d’âge en âge, et que le fils est toujours meilleur que son père. Si quelque chose pouvoit prouver cette excellence du cœur humain, ce seroit de voir que Mme de Staël a trouvé le principe de cette illusion dans son propre cœur. Toutefois, j’ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en vantant leur perfectibilité, ne soit comme ces prêtres qui ne croient point à l’idole dont ils encensent les autels.
Je vous dirai aussi, mon cher ami, qu'il me semble tout à fait indigne d’une femme du mérite de l’auteur d’avoir cherché à vous répondre en élevant des doutes sur vos" opinions politiques. Et que font ces prétendues opinions à une querelle purement littéraire? Ne pourroit-on pas rétorquer l'argument contre Mme de Staël , et lui dire qu'elle
À, De la Littérature dans ses rappor "ts avec la morale, ete. (1801 ). 9, M. de Fontanes avoit fait trois extraits d’une excellente critique sur la Pen édition de l’ouvrage de Mme de Staël,
Gil LETTRE
a bien l'air de ne pas aimer le gouvernement actuel‘, et de regretter les jours d’une plus grande liberté? Mme de Staël étoit trop au-dessus de ces moyens pour les employer.
A présent, mon cher ami, il faut que je vous dise ma façon de penser sur ce nouveau cours de littérature; mais en combattant le système qu'il renferme, je vous paroîtrai peut-être aussi déraisonnable que mon adversaire. Vous n’ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout, comme Me de Staël la perfectibilité. J'ai le malheur de croire, avec Pascal, que la religion chrétienne a seule exprimé le problème de l’homme. Vous voyez que je commence par me mettre à l’abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique. Au reste, je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage?; mais cet ouvrage, quand paroîtra-t-il ? Il y a deux ans qu'on imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre ni moi de corriger. Ge que je vais donc vous dire dans cette lettre sera tiré en partie de mon livre futur sur les beautés de la religion chrétienne. Il sera divertissant pour vous de voir comment deux esprits partant de deux points opposés sont quelquefois arrivés aux mêmes résultats. Mme de Staël donne à la philosophie ce que j’attribue à la religion; et, en commençant par la littérature ancienne, je vois bien, avec l’ingénieux auteur que vous avez réfuté, que notre théâtre est supérieur au théâtre ancien ; je vois bien encore que cette supériorité découle d’une plus profonde étude du cœur humain. Mais à quoi devons-nous cette connoissance des passions? — Au christianisme et non à la philosophie. Vous riez, mon ami; écoutez-moi :
S'il existoit une religion dont la qualité essentielle fût de poser une barrière aux passions de l’homme, elle augmenteroit nécessairement le jeu de ces passions dans le drame et dans l'épopée ; elle seroit, par sa nature même, beaucoup plus favorable au développement des caractères que toute autre institution religieuse qui, ne se mélant point aux affections de l'âme, n’agiroit sur nous que par des scènes extérieures. Or, la religion chrétienne a cet avantage sur les cultes de l'antiquité : c’est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du vice.
Toutes les bases du vice et de la vertu ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l’Évangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité étoit une bassesse et l'orgueil une qualité. Parmi nous, c’est tout le contraire : l’orgueil est