Le consulat, en 1801, 2. Génie du Christianisme
le premier des vices et l'humilité la première des vertus. Cette seule mutation de principes bouleverse la morale entière, Il n’est pas difficile de voir que c’est le christianisme qui a raison, et qui lui seul a rétabli la véritable nature. Mais il résulte de là que nous devons découvrir dans les passions des choses que les anciens n’y voyoient pas, sans qu’on puisse attribuer ces nouvelles vues du cœur humain à une perfection croissante du génie de l’homme.
Donc, pour nous la racine du mal est la vanité et la racine du bien la charité; de sorte que les passions vicieuses sont toujours un Composé d’orgueil et les passions vertueuses un composé d'amour. Avec ces deux termes extrêmes, il n’eët point de termes moyens qu'on ne trouve aisément dans l'échelle de nos passions. Le christianisme a été si loin en morale, qu’il a pour ainsi dire donné les abstractions ou les règles mathématiques des émotions de l'âme.
Je n’entrerai point ici, mon cher ami, dans le détail des caractères dramatiques, tels que ceux du père, de l’époux, etc. Je ne traiterai point aussi de chaque sentiment en particulier : vous verrez tout cela dans mon ouvrage. J’observerai seulement à propos de l'amitié, en pensant à vous, que le christianisme en développe singulièrement les charmes, parce qu’il est tout en contrastes comme elle. Pour que deux hommes soient parfaits amis, ils doivent s’attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit : il faut qu'ils aient des génies d’une même force, mais d’un genre différent, des opinions opposées, des principes semblables, des haines et des amours diverses, mais au fond la même dose de sensibilité; des humeurs tranchantes et pourtant des goûts pareils; en un mot, de grands contrastes de caractère et de grandes harmonies de cœur.
En amour, Me de Staël a commenté Phèdre : ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du Scoliaste qu’il a parfaitement entendu son texte. Mais si ce n’est que dans les siècles modernes que s'est formé ce mélange des sens et de l’âme, cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie morale, n'est-ce pas encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné? N'est-ce pas lui qui, tendant sans cesse à épurer le cœur, est parvenu à répandre de la spiritualité jusque dans le penchant qui en paroissoit le moins susceptible? Et combien n’en a-t-il pas redoublé l'énergie en le contrariant dans le cœur de l'homme? Le christianisme seul a établi ces terribles combats de la chair et de l'esprit, si favorables aux grands effets dramatiques. Voyez dans Héloïse la plus fougueuse des passions luttant contre une religion menaçante. Héloïse aime, Héloïse brûle ; mais là s'élèvent des murs glacés; là, tout s'éteint sous des marbres insensibles; là, des
châtiments ou des récompenses éternelles attendent sa chute ou son triomphe. Didon ne perd qu’un amant ingrat : oh! qu'Héloïse est travaillée d’un tout autre soin! Il faut qu’elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle, et qu’elle n’espère pas détourner secrètement, au profit d’Abeilard, la moindre partie de son cœur : le Dieu qu’elle sert est un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence ; il punit jusqu’à l'ombre d’une pensée, jusqu’au songe qui s'adresse à d’autres qu’à lui.
Au reste, ou sent que ces cloîtres, que ces voûtes, que ces mœurs austères, en contraste avec l’amour malheureux, en doivent augmenter encore la force et la mélancolie. Je suis fâché que M" de Staël ne nous ait pas développé religieusement le système des passions. La perfectibilité n’étoit pas, du moins selon moi, l'instrument dont il falloit se servir pour mesurer des foiblesses. J'en aurois plutôt appelé aux erreurs mêmes de ma vie : forcé de faire l’histoire des songes, j'aurois interrogé mes songes; et si j'eusse trouvé que nos passions sont réellement plus déliées que les passions des anciens, j'en aurois seulement conclu que nous sommes plus parfaits en illusions.
Si le temps et le lieu le permettoient, mon cher ami, j’aurois bien d’autres remarques à faire sur la littérature ancienne : je prendrois Ja liberté de combattre plusieurs jugements littéraires de Me de Staël.
Je ne suis pas de son opinion touchant la métaphysique des anciens : leur dialectique étoit plus verbeuse et moins pressante que la nôtre, mais en métaphysique ils en savoient autant que nous.
Le genre humain a-t-il fait un pas dans les sciences morales? Non; il avance seulement dans les sciences physiques : encore, combien il seroit aisé de contester les principes de nos sciences! Certainement Aristote, avec ses dix catégories, qui renfermoient toutes les forces de la pensée, étoit aussi savant que Bayle et Condillac en idéologie; mais on passera éternellement d’un système à l’autre sur ces matières :: tout est doute, obscurité, incertitude en métaphysique. La réputation et l'influence de Locke sont déjà tombées en Angleterre. Sa doctrine, qui devoit prouver si clairement qu’il n’y a point d’idées innées, n’est rien moins que certaine, puisqu'elle échoue contre les vérités mathématiques, qui ne peuvent jamais être entrées dans l’âme par les sens. Est-ce l’odorat, le goût, le toucher, l’ouie, la vue, qui ont démontré à Pythagore que, dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés? Tous les arithméticiens et tous les géomètres diront à Me de Staël que les nombres et les rapports des trois dimensions de la matière sont de pures abstractions de la pensée, et que les sens, loin d’entrer pour quelque chose dans ces connoissances, en sont les plus grands ennemis. D’ail-
leurs, les vérités mathématiques, si j'ose le dire, sont innées en nous, par cela seul qu’elles sont éternelles. Or, si ces vérités sont éternelles, elles ne peuvent être que les émanations d’une source de vérité qui existe quelque part. Gette source de vérité ne peut être que Dieu. Donc l'idée de Dieu, dans l'esprit humain, est à son tour une idée innée ; donc notre âme, qui contient des vérités éternelles, est au moins une immortelle substance.
Voyez, mon cher ami, quel enchaînement de choses, et combien Mme de Staël est loin d’avoir approfondi tout cela. Je serai obligé, malgré moi, de porter ici un jugement sévère. M" de Staël, se hâtant d'élever un système, et croyant apercevoir que Rousseau avoit plus pensé que Platon, et Sénèque plus que Tite-Live, s'est imaginé tenir tous les fils de l’âme et de l'intelligence humaine; mais les esprits pédantesques, comme moi, ne sont point du tout contents de cette marche précipitée. Ils voudroient qu’on eût creusé plus avant dans le sujet, qu’on n’eût pas été si superficiel, et que dans un livre où l’on fait la guerre à l'imagination et aux préjugés, dans un livre où l’on traite de la chose la plus grave du monde, la pensée de l’homme, on eût moins senti l'imagination, le goût du sophisme et la pensée inconstante et versatile de la femme.
Vous savez, mon cher ami, ce qué les philosophes nous reprochent, à nous autres gens religieux; ils disent que nous n’avons pas la tôte forte. ls lèvent les épaules de pitié quand nous leur parlons du sentiment moral. Is demandent qu'est-ce que tout cela prouve? En vérité, je vous avouerai, à ma confusion, que je n’en sais rien moi-même, car je n’ai jamais cherché à me démontrer mon cœur; j'ai toujours laissé ce soin à mes amis. Toutefois, n'allez pas abuser de cet aveu et me trahir auprès de la philosophie. Il faut que j'aie l'air de m'entendre, lors même que je ne m’entends pas du tout. On m'a dit, dans ma retraite, que cette manière réussissoit. Mais il est bien singulier que tous ceux qui nous accablent de leur mépris pour notre défaut d’argumentation, et qui regardent nos misérables idées comme les habitués de la maison", oublient le fond même des choses dans le sujet qu'ils traitent, de sorte que nous sommes obligés de nous faire violence et de peser, au péril de nos jours, contre notre tempérament religieux, pour rappeler à ces penseurs ce qu'ils auroient dù penser.
N’est-il pas tout à fait incroyable qu’en parlant de l’avilissement des Romains sous les empereurs, Mme de Staël ait négligé de nous faire valoir l'influence ‘du christianisme naissant sur l'esprit des
4, Phrase de Mr: de Staël.
hommes? Elle a l'air de ne se souvenir de la religion, qui a changé la face du monde, qu’au moment de l'invasion des barbares. Mais, bien avant cette époque, des cris de justice et de liberté avoient retenti dans l'empire des Césars. Et qui est-ce qui les avoit poussés, ces cris? Les chrétiens. Fatal aveuglement des systèmes! Mme de Staël appelle la folie du martyre des actes que son cœur généreux loueroit ailleurs avec transport : je veux dire de jeunes vierges préférant la mort aux caresses des tyrans, des hommes refusant de sacrifier aux idoles, et * scellant de leur sang, aux yeux du monde étonné, le dogme de l’unité d’un Dieu et de l’immortalité de l’âme; je pense que c’est là de la philosophie. 5-5
Quel dut être l’étonnement de la race humaine lorsqu’au milieu des superstitions les plus honteuses, lorsque tout étoit Dieu, exceptè Dieu même, comme parle Bossuet, Tertullien fit tout à coup entendre ce symbole de la foi chrétienne : « Le Dieu que nous adorons est un seul Dieu, qui a créé l'univers avec les éléments, les corps et les esprits qui le composent, et qui par sa parole, sa raison et sa toutepuissance, a transformé le néant en un monde pour être l’ornement de sa grandeur. Il est invisible, quoiqu'il se montre partout ; impalpable, quoique nous nous en fassions une image ; incompréhensible, quoique appelé par toutes les lumières de la raison. Rien ne fait mieux comprendre le souverain Être que l'impossibilité de le concevoir : son immensité le cache et le découvre à la fois aux hommes !.»
Et quand le même apologiste osoit seul païler la langue de la liberté au milieu du silence du monde, n’étoit-ce point encore de la philosophie? Qui n’eût cru que le premier Brutus, évoqué de la tombe, menaçoit le trône des Tibères, lorsque ces fiers accents ébranlèrent les portiques où venoient se perdre les soupirs de Rome esclave :
« Je ne suis point l’esclave de l’empereur. Je n’ai qu’un maitre, c’est le Dieu tout-puissant et éternel, qui est aussi le maître de César? Voilà donc pourquoi vous exercez sur nous toutes sortes de cruautés ! Ah! s’il nous étoit permis de rendre le mal pour le mal, une seule nuit et quelques flambeaux suffiroient à notre vengeance. Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout : vos cités, vos îles, vos forteresses, vos camps, vos colonies, vos tribus, vos: décuries, vos conseils, le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples. »
À. TerTur., Apologet., cap. XVI,
9. Ceterum liber sum illi. Dominus enim meus unus est, Deus omnipotens, et æternus, idem qui et ipsius. (Apologet., cap. xxxIv.)