Ibid., cap. xxxvu
Je puis me tromper, mon cher ami, mais il me semble que Me de Staël, en faisant l’histoire de l'esprit philosophique, n’auroit pas dû omettre de pareilles choses. Cette littérature des Pères, qui remplit tous les siècles, depuis Tacite jusqu’à saint Bernard, offroit une carrière immense d'observations. Par exemple, un des noms injurieux que le peuple donnoit aux premiers chrétiens étoit celui de philosophe *. On les appeloit aussi athées ?, et on les forçoit d’abjurer leur religion en ces termes : Afpe rebs dfécus, CONfusion aut athées *. Étrange destinée des chrétiens! Brûlés sous Néron pour cause d’athéisme ; guillotinés sous Robespierre pour cause de crédulité : lequel des deux tyrans eut raison? Selon la loi de la perfectibilité, ce doit être Robespierre.
On peut remarquer, mon cher ami, d’un bout à l’autre de l’ouvrage de Mme de Staël, des contradictions singulières. Quelquefois elle paroît presque chrétienne, et je suis prêt à me réjouir. Mais l’instant d'après, la philosophie reprend le dessus. Tantôt, inspirée par sa sensibilité naturelle, qui lui dit qu’il n’y a rien de touchant, rien de beau sans religion, elle laisse échapper son âme. Mais tout à coup l'argumentation se réveille et vient contrarier les élans du cœur, l'analyse prend la place de ce vague infini où la pensée aime à se perdre; et l’entendement cite à son tribunal des causes qui ressortissoient autrefois à ce vieux siége de la vérité que nos pères gaulois appeloient les entrailles de l'homme. Il résulte que le livre de Mme de Staël est pour moi un mélange singulier de vérités et d'erreurs. Ainsi, lorsqu'elle attribue au Christianisme la mélancolie qui règne dans le génie des peuples modernes, je suis absolument de son avis; mais quand elle joint à cette cause je ne sais quelle maligne influence du Nord, je ne reconnois plus l’auteur qui me paroissoit si judicieux auparavant. Vous voyez, mon cher ami, que je me tiens dans mon sujet, et que je passe maintenant à la littérature moderne.
La religion des Hébreux, née au milieu des foudres et des éclairs, dans les bois d'Horeb et de Sinaï, avoit je ne sais quelle tristesse formidable. La religion chrétienne, en retenant ce que celle de Moïse avoit de sublime, en a adouci les autres traits. Faite pour les misères et pour les besoins de notre cœur, elle est essentiellement tendre et mélancolique. Elle nous représente toujours l’homme comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes et qui ne se repose qu’au tombeau. Le dieu qu’elle offre à nos adorations est le Dieu des infortunés ;
4. Sani-Jusr., Apologet.; Terr., Apologet., etc. 9, Arnenacor., Legat. pro. Christ.; Annog., lib. 1. 3. Euses., lib. 1V, Cap. xv.
il a souffert lui-même, les enfants et les foibles sont les objets de sa prédilection, et il chérit ceux qui pleurent.
Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent sans doute leur penchant aux méditations sérieuses. L’invasion ‘des barbares mit le comble à tant de calamités, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s’est jamais effacée. Tous les liens qui attachent à la vie étant brisés à la fois, il ne reste plus que Dieu pour espérance et les déserts pour refuge. Comme au temps du déluge, les hommes se sauvèrent sur le sommet des montagnes, emportant avec eux les débris des arts et de la civilisation. Les solitudes se remplirent d’anachorètes, qui, vêtus de feuilles de palmier, se dévouoient à des pénitences sans fin pour fléchir la colère céleste. De toutes parts s’élevèrent des couvents où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimoient mieux ignorer certains sentiments de l'existence que de s’exposer à les voir cruellement trahis. Une prodigieuse mélancolie dut être le fruit de cette vie monastique; car la mélancolie s’engendre du vague des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d’elles-mêmes dans un cœur solitaire.
Ce sentiment s’accrut encore par les règles qu’on adopta dans la plupart des communautés. Là des religieux bêchoient leurs tombeaux, à la lueur de la lune, dans les cimetières de leurs cloîtres: ici, ils n’avoient pour lit qu’un cercueil : plusieurs erroient comme des ombres sur les débris de Memphis et Babylone, accompagnés par des lions qu'ils avoient apprivoisés au son de la harpe de David. Les uns se condamnoient à un perpétuel silence ; les autres répétoient, dans un éternel cantique, ou les soupirs de Job, ou les plaintes de Jérémie, ou les pénitences du roi-prophète. Enfin, les monastères étoient bâtis dans les sites les plus sauvages : on les trouvoit dispersés sur les cimes du Liban, au milieu des sables de l'Égypte, dans l'épaisseur des forêts des Gaules et sur les grèves des mers britanniques. Oh! comme ils devoient être tristes, les tintements de la cloche religieuse qui dans le calme des nuits appeloient les vestales aux veilles et aux prières, et se méloient sous les voûtes du temple aux derniers sons des cantiques et aux foibles bruissements des flots lointains ! Combien elles étoient profondes les méditations du solitaire qui, à travers les barreaux de sa fenêtre rêvoit à l'aspect de la mer, peut-être agitée par l'orage ! la tempête sur les flots, le calme dans la retraite! des hommes brisés par des écueils au pied de l'asile de la paix ! l'infini de l’autre côté du mur d’une cellule, de même qu’il n’y a que la pierre du tombeau entre l'éternité et la vie! Toutes ces diverses puissances du malheur, de la religion, des souvenirs, des mœurs, des scènes de la
nature, se réunirent pour faire du génie chrétien le génie même de la mélancolie.
Il me paroît donc inutile d’avoir recours aux barbares du Nord pour expliquer ce caractère de tristesse que M°° de Staël trouve particulièrement dans la littérature angloise et germanique, et qui pourtant n’est pas moins remarquable chez les maîtres de l’école françoise. Ni l'Angleterre, ni l’Allemagne, n’a produit Pascal et Bossuet, ces deux grands modèles de la mélancolie en sentiments et en pensées.
Mais Ossian, mon cher ami, n'est-il pas la grande fontaine du Nord où tous les bardes se sont enivrés de mélancolie, de même que les anciens peignoient Homère sous la figure d'un grand fleuve où tous les petits fleuves venoient remplir leurs urnes? J'avoue que cette idée de Mme de Staël me plaît fort. J'aime à me représenter les deux aveugles, l’un sur la cime d'une montagne d'Écosse, la tête chauve, la barbe humide, la harpe à la main, et dictant ses lois, du milieu des brouillards, à tout le peuple poétique de la Germanie ; l'autre, assis sur le sommet du Pinde, environné des Muses qui tiennent sa lyre, élevant son front couronné sous le beau ciel de la Grèce, et gouvernant avec un sceptre orné de lauriers la patrie du Tasse et celle de Racine.
« Vous abandonnez donc ma cause? » allez-vous vous écrier ici. Sans doute, mon cher ami; mais il faut que je vous en dise la raison secrète : c'est qu'Ossian lui-même est chrétien. Ossian chrétien ! Convenez que je suis bien heureux d’avoir converti ce barde, et qu’en le faisant entrer dans les rangs de la religion j'enlève un des premiers. héros à l'âge de la mélancolie.
Il n’y a plus que les étrangers qui soient encore dupes d’Ossian. Toute l'Angleterre est convaincue que les poëmes qui portent ce nom sont l’ouvrage de M. Macpherson lui-même. J'ai été longtemps trompé par cet ingénieux mensonge : enthousiaste d'Ossian comme un jeune homme que j'étois alors, il m'a fallu passer plusieurs années à Londres, parmi les gens de lettres, pour être entièrement désabusé. Mais enfin je n’ai pu résister à la conviction, et les palais de Fingal se sont évanouis pour moi, comme beaucoup d’autres songes.
Vous connoissez toute l’ancienne querelle du docteur Johnson et du traducteur supposé du barde calédonien. M. Macpherson, poussé à bout, ne put jamais montrer le manuscrit de Fingal, dont il avoit fait une histoire ridicule, prétendant qu'il l’avoit trouvé dans un vieux coffre chez un paysan; que ce manuscrit étoit en papier et en caractères runiques. Or Johnson démontra que ni le papier ni l'alphabet runique n’étoient en usage en Écosse à l’époque fixée par M. Macpherson. Quant au texte qu’on voit maintenant imprimé avec quelques
poëmes de Smith, ou à celui qu’on peut imprimer encore !, on sait que les poëmes d'Ossian ont été traduits de l’anglois dans la langue calédonienne ; car plusieurs montagnards écossois sont devenus complices de la fraude de leur compatriote. C’est ce qui a trompé.
Au reste, c’est une chose fort commune en Angleterre que tous ces manuscrits retrouvés. On a vu dernièrement une tragédie de Shakespeare, et, ce qui est plus extraordinaire, des ballades du temps de Chaucer, si parfaitement imitées pour le style, le parchemin et les caractères antiques, que tout le monde s'y est mépris. Déjà mille volumes se préparoient pour développer les beautés et prouver l’authenticité de ces merveilleux ouvrages, lorsqu'on surprit l'éditeur écrivant et composant lui-même ces poëmes saxons. Les admirateurs en furent quittes pour rire et pour jeter leurs commentaires au feu; mais je ne sais si le jeune homme qui s'étoit exercé dans cet art singulier ne s’est point brûlé la cervelle de désespoir.
Cependant il est certain qu’il existe d'anciens poëmes qui portent le nom d'Ossian. Ils sont irlandois ou erses d'origine. C’est l'ouvrage de quelque moine du xmf° siècle. Fingal est un géant qui ne fait qu’une enjambée d'Écosse en Irlande, et les héros vont en Terre Sainte pour expier les meurtres qu'ils ont commis.
Et pour dire la vérité, il est même incroyable qu'on ait pu se tromper sur l’auteur des poëmes d’Ossian. L'homme du xvnr siècle y perce de toutes parts. Je n’en veux pour exemple que l’apostrophe du barde au soleil : « O soleil! lui dit-il, qui es-tu? d’où viens-tu? où vas-tu? ne tomberas-tu point un jour? etc.? »
Mme de Staël, qui reconnoît si bien l’histoire de l’entendement humain, verra qu’il y a là dedans tant d'idées complexes sous les rapports moraux, physiques et métaphysiques, qu’on ne peut presque sans absurdité les attribuer à un.sauvage. En outre, les notions les plus abstraites du temps, de la durée, de l'étendue, se trouvent à chaque page d'Ossian. J'ai vécu parmi les sauvages de l'Amérique , et j'ai remarqué qu'ils parlent souvent des temps écoulés, mais jamais des temps à naître. Quelques grains de poussière au fond du tombeau leur restent en témoignage de la vie dans le néant du passé; mais qui peut leur indiquer l'existence dans le néant de l’avenir? Cette anticipation du futur, qui nous est si familière, est néanmoins une des plus
1: Quelques journaux anglois ont dit, et des journaux françois ont répété, que le texte véritable d'Ossian alloit enfin paroître; mais ce ne peut être que la version Écossoise faite sur le texte même de Macpherson. Ë
2. J'écris de mémoire, et je puis me tromper sur quelques mots; mais c'est le sens, et cela suffit,
fortes abstractions où la pensée de l’homme soit arrivée. Heureux toutefois le sauvage qui ne sait pas, comme nous, que la douleur est suivie de la douleur, et dont l'âme, sans souvenir et sans prévoyance, ne concentre pas en elle-même, par une sorte d’éternité douloureuse, le passé, le présent et l'avenir !
Mais ce qui prouve incontestablement que M. Macpherson est l’auteur des poëmes d'Ossian, c’est la perfection, ou Le beau idéal de la morale dans ces poëmes. Ceci mérite quelque développement.
Le beau idéal est n$ de la société. Les hommes très-près de la nature ne le connoissent pas. Ils se contentent dans leurs chansons de peindre exactement ce qu’ils voient. Mais comme ils vivent au milieu des déserts, leurs tableaux sont toujours grands et poétiques. Voilà pourquoi vous ne trouvez point de mauvais goût dans leurs compositions. Mais aussi elles sont monotones, et les sentiments qu’ils expriment ne vont pas jusqu’à l'héroïsme.
Le siècle d'Homère s’éloignoit déjà de ces premiers temps. Qu'un sauvage perce un chevreuil de sa flèche; qu’il le dépouille au milieu de toutes les forêts; qu’il étende la victime sur les charbons du tronc d'un chêne, tout est noble dans cette action. Mais dans la tente d'Achille il y a déjà des bassins, des broches, des couteaux. Un instrument de plus, et Homère tomboit dans la bassesse des descriptions allemandes ; ou bien il falloit qu’il cherchât le beau idéal physique, en commençant à cacher. Remarquez bien ceci. L’explication suivante va tout éclaircir.
A mesure que la société multiplia les besoins et les commodités de la vie, les poëtes apprirent qu’ils ne devoient plus, comme par le passé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du tableau, Ce premier pas fait, ils virent encore qu'il falloit choisir; ensuite, que la chose choisie étoit susceptible d’une forme plus belle et d’un plus bel effet dans telle ou telle position. Toujours cachant et choisissant, retranchant ou ajoutant, ils se trouvèrent peu à peu dans des formes qui n’étoient plus naturelles, mais qui étoient plus belles que celles de la nature, et les artistes appelèrent ces formes le beau idéal. On peut donc définir le beau idéal l’art de choisir et de cacher. |
Le beau idéal moral se forma comme le beau idéal physique. On déroba à la vue certains mouvements de l'âme, car l’âme a ses honteux besoins et ses bassesses comme le corps. Et je ne puis m'empêcher de remarquer que l’homme est le seul de tous les êtres vivants qui soit susceptible d’être représenté plus parfait que nature et comme approchant de la Divinité. On ne s’avise pas de peindre le beau idéal d’un aigle, d’un lion, etc. Si j'osois m'élever jusqu'au raisonnement,
mon cher ami, je vous dirois que j’entrevois ici une grande pensée de l’Auteur des êtres et une preuve de notre immortalité.
La société où la morale atteignit le plus vite tout son développement dut atteindre le plus tôt au beau idéal des caractères. Or c’est ce qui distingue éminemment les sociétés formées dans la religion chrétienne. C'est une chose étrange, et cependant rigoureusement. vraie, qu'au moyen de l'Évangile la morale avoit acquis chez nos pères son plus haut point de perfection, tandis qu’ils étoient de vrais barbares dans tout le reste.
Je demande à présent où Ossian auroit pris cette morale parfaite qu'il donne partout à ses héros? Ge n’est pas dans sa religion, puisqu'on convient qu’il n’y a point de religion dans ses ouvrages. Seroitce dans la nature même? et comment le sauvage Ossian, sur un rocher de la Calédonie, tandis que tout étoit cruel, barbare, sanguinaire, grossier autour de lui, seroit-il arrivé en quelques jours à des connoissances morales que Socrate eut à peine dans les siècles les plus éclairés de la Grèce, et que l'Évangile seul a révélées au monde, comme le résultat de quatre mille ans d'observations sur le caractère des hommes? La mémoire de Me de Staël l’a trahie, lorsqu'elle avance que les poésies scandinaves ont la même couleur que les poésies du prétendu barde écossois. Ghacun sait que c’est tout le contraire. Les premières ne respirent que brutalité et vengeances. M. Macpherson lui-même a bien soin de remarquer cette différence, et de mettre en contraste les guerriers de HMorven et les guerriers de Lochlin. L'ode que Mme de Staël rappelle dans une note a même été citée et commentée par le docteur Blair, en opposition aux poésies d’Ossian, Gette ode ressemble beaucoup à la chanson de mort des Iroquois : « Je ne crains point la mort, je suis brave : que ne puis-je boire dans le crâne de mes ennemis et leur dévorer le cœur! etc. » Enfin M. Macpherson a fait des fautes en histoire naturelle qui suffiroient seules pour découvrir le mensonge. Il a planté des chênes où jamais il n’est venu que des bruyères, et fait crier des aigles où l’on n’entend que la voix de la barnache et le sifflement du courlieu.
M. Macpherson étoit fnembre du parlement d'Angleterre. Il étoit ‘riche; il avoit un fort beau parc dans les montagnes d'Écosse, où, à force d'art et de soin, il étoit parvenu à faire croître quelques arbres ; il étoit en outre très-bon chrétien et profondément nourri de la lecture de la Bible! ; ila chanté sa montagne, son parc et le génie de sa religion.
4. Plusieurs morceaux d’Ossian sont visiblement imités de la Bible, et d’autres traduits d'Homère, tels que la belle expression {he joy of grief; xpvepcio reraprépeota
Cela, sans doute, ne détruit rien du mérite des poëmes de Temora et de F'ingal; ils n’en sont pas moins le vrai modèle d'une sorte de mélancolie du désert, pleine de charmes. J'ai fait venir la petite édition qu'on vient de publier dernièrement en Écosse; et, ne vous en déplaise, mon cher ami, je ne sors plus sans mon Homère de Westein dans une poche, et mon Ossian de Glascow dans l’autre, Mais cependant il résulte de tout ce que je viens de vous dire que le système de Mme de Staël touchant l'influence d'Ossian sur la littérature du Nord s'écroule; et quand elle s’obstineroit à croire que le barde écossois a existé, elle a trop d'esprit et de raison pour ne pas sentir que c’est toujours un mauvais système que celui qui repose sur une base aussi contestée!, Pour moi, mon cher ami, vous voyez que j'ai tout à gagner par la chute d'Ossian, et que chassant la perfectibilité mélancolique des tragédies de Shakespeare, des Nuits d'Young, de l'Hlloïse de Pope, de la Clarisse de Richardson, j'y rétablis victorieusement la mélancolie des idées religieuses, Tous ces auteurs étoient chrétiens, et Von croit même que Shakespeare étoit catholique,
Si j'allois maintenant, mon cher ami, suivre Mme de Staël dans le siècle de Louis XIV, c’est alors que vous me reprocheriez d'être tout à fait extravagant, J'avoue que sur ce sujet je suis d’une superstition ridicule. J’entre dans une sainte colère quand on veut rapprocher les auteurs du xvmn° siècle des écrivains du xvnt; et même, à présent que je vous en parle, ce seul souvenir est prêt à m'emporter la raison hors des gonds, comme dit Blaise Pascal, I faut que je sois bien séduit par le talent de Me de Staël pour rester muet dans une pareille cause.
Mon ami, nous n'avons pas d'historiens, dit-elle, Je pensois que Bossuet étoit quelque chose! Montesquieu lui-même lui doit son livre de la Grandeur et de la décadence de l'empire romain, dont il a trouvé l’abrégé sublime dans la troisième partie du Discours sur l'Histoire universelle. Les Hérodote, les Tacite, les Tite-Live sont petits, selon moi, auprès de Bossuet; c’est dire assez que les Guichardin, les Mariana, les Hume, les Robertson, disparoissent devant lui, Quelle revue il fait de la terre! il esten mille lieux à la fois : patriarche sous
mé. Od., lib. 11, v. 211, le plaisir de la douleur, S'observerai qu'Homèré à une teinte mélancolique dans le grec que toutes les traductions ont fuit disparoître, J6 nc crois pas, comme Me de Staël, qu'il y ait un âge particulier de la mélancolie ; mais je crois que tous les grands génies ont été mélancoliques,
4, D'ailleurs, quand ces poëmes auroient existé avant Macphergon (ce qui ct sant vraisemblance ), ils w’étoient point rassemblés, et 14 poëtes célébres de l'Angleterre ne les connoissoient pas, Gray lui-même, si voisin de nous, dans son ode du Barde, ne rappelle pas une seule fois le nom d’Ossian,
le palmier de Tophel, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et à Rome, il change de temps et de place à son gré; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une autorité incroyable, il chasse pêle-mêle devant lui et Juifs et gentils au tombeau: il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations, et, marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain.
Sans religion on peut avoir de l'esprit, mais il est presque impossible d'avoir du génie. Qu'ils me semblent petits, la plupart de ces hommes du xvin® siècle, qui, au lieu de l'instrument infini dont les Racine et les Bossuet se servoient pour trouver la note fondamentale de leur éloquence, emploient l'échelle d’une étroite philosophie, qui subdivise l’âme en degrés et en minutes, et réduit tout l’univers, Dieu compris, à une simple soustraction du néant!
Tout écrivain qui refuse de croire en un Dieu auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l’âme immortelle, bannit l'infini de ses ouvrages. Il enferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne sauroit plus sortir. 11 ne voit plus rien de noble dans la nature. Tout s’y opère par d’impurs moyens de corruption et de régénération. Le vaste abîime n’est qu'un peu d’eau bitumineuse ; les montagnes sont de petites protubérances de pierres calcaires ou vitrescibles. Ces deux admirables flambeaux des cieux, dont l’un s'éteint quand l’autre s'allume, afin d'éclairer nos travaux et nos veilles, ne sont que deux masses pesantes formées au hasard par je ne sais quelle agrégation fortuite de matière. Ainsi, tout est désenchanté, tout est mis à découvert par l’incrédule : il vous dira même qu'il sait ce que c’est que l’homme; et si vous voulez l’en croire, il vous expliquera d’où vient la pensée, et ce qui fait que votre cœur se remue au récit d'une belle action; tant il a compris facilement ce que les plus grands génies n’ont pu comprendre ! Mais approchez, et voyez en quoi consistent les hautes lumières de la philosophie! Regardez au fond de ce tombeau ; contemplez ce cadavre enseveli, cette statue du néant, voilée d’un linceul : c’est tout l’homme de l’athée.
Voilà une lettre bien longue, mon cher ami, et cependant je ne vous ai pas dit la moitié des choses que j’aurois à vous dire.
On m’appellera capucin, mais vous savez que Diderot aimoit fort les capucins. Quant à vous, en votre qualité de poëte, pourquoi seriezvous effrayé d’une barbe blanche? Il y a longtemps qu'Homère a réconcilié les muses avec elle. Quoi qu'il en soit, il est temps de mettre fin à cette épître. Mais, comme vous savez que nous autres
papistes avons la fureur de vouloir convertir notre prochain, je vous avouérai en confidence que je donnerois beaucoup de choses. pour voir Mme de Staël se ranger sous les drapeaux de la religion. Voici ce que j'oserois lui dire si j’avois l'honneur de la connoître :
« Vous êtes sans doute une femme supérieure : votre tête est forte, et votre imagination quelquefois pleine de charmes, témoin ce que vous dites d’Herminie déguisée en guerrier. Votre expression a souvent
de l’éclat et de l'élévation
« Mais, malgré tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin d’être ce qu'il auroit pu devenir. Le système en est monotone, sans mouvement et trop mélé d'expressions métaphysiques. Le sophisme des idées repousse, l’érudition ne satisfait pas, et le cœur surtout est trop sacrifié à la pensée. D'où proviennent ces défauts? De votre philosophie. C'est la partie éloquente qui manque essentiellement à votre ouvrage. Or, il n’y a point d’éloquence sans religion. L’homme a tellement besoin d’une éternité d'espérance, que vous avez été obligée de vous en former une sur la terre par votre système de perfectibililé, pour remplacer cet infini, que vous refusez de voir dans le ciel. Si vous êtes sensible à la renommée, revenez aux idées religieuses. Je suis convaincu que vous avez en vous le germe d’un ouvrage beaucoup plus beau que tous ceux que vous nous avez donnés jusqu’à présent. Votre talent n’est qu'à demi développé; la philosophie l’étouffe ; et si vous demeurez dans vos opinions, vous ne parviendrez point à la hauteur où vous pouviez atteindre en suivant la route qui a conduit Pascal, Bossuet et Racine à l’immortalité. »
Voilà comme je parlerois à Mme de Staël sous les rapports de la gloire. Quand je viendrois à l’article du bonheur, pour rendre mes sermons moins ennuyeux, je varierois ma manière. J'emprunterois cette langue des forêts qui m'est permise en ma qualité de sauvage, Je dirois à ma néophyte : M
« Vous paroissez n'être pas heureuse : vous vous plaignez souvent, dans votre ouvrage, de manquer de cœurs qui vous entendent. Sachez qu’il y a de certaines àmes qui cherchent en vain dans la nature les âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir, et qui sont condamnées par le Grand-Esprit à une sorte de veuvage éternel.
« Si c’est là votre mal, la religion seule peut le guérir. Le mot philosophie, dans le langage de l’Europe, me semble correspondre au mot solitude dans l’idiome des sauvages. Or, comment la philosophie remplira-t-elle le vide de vos jours! Comble-t-on le désert avec le désert?
« 11 y avoit une femme des monts Apalaches qui disoit : Il n’y a point
de bons génies, car je suis malheureuse, et tous les habitants des