Louis XIV
attiédit, que l’absence efface, qui ne résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité !
« Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l’avois été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disoit rien et qui ne m’entendoit pas. Mon àme, qu'aucune passion n’avoit encore usée, cherchoit un objet qui püt l’attacher; mais je m’aperçus que je donnois plus que je ne recevois. Ce n’étoit ni un langage élevé ni un sentiment profond qu’on demandoit de moi. Je n’étois occupé qu’à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d’esprit romanesque, honteux du rôle que je jouois, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré.
« Je trouvai d’abord assez de plaisir dans cette vie obscure et indépendante. Inconnu, je me mélois à la foule : vaste désert d'hommes !
« Souvent assis dans. une église peu fréquentée, je passois des heures entières en méditation. Je voyois de pauvres femmes venir se prosterner devant le Très-Haut, ou des pécheurs s’agenouiller au tribunal de la pénitence. Nul ne sortoit de ces lieux sans un visage plus serein , et les sourdes clameurs qu’on entendoit au dehors sembloient être les flots des passions et les orages du monde qui venoient expirer au pied du temple du Seigneur. Grand Dieu, qui vis en secret couler mes larmes dans ces retraites sacrées, tu sais combien de fois je me jetai à tes pieds pour te supplier de me décharger du poids de l’existence, ou de changer en moi le vieil homme! Ah! qui n’a senti quelquefois le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux du torrent, de retremper son âme à la fontaine de vie! Qui ne se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption et incapable de rien faire de grand, de noble, de juste!
, « Quand le soir étoit venu, reprenant le chemin de ma retraite, je m'arrêtois sur les ponts pour voir se coucher le soleil. L’astre , enflammant les vapeurs de la cité, sembloit osciller lentement dans un fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles. Je me retirois ensuite avec la nuit, à travers un labyrinthe de rues solitaires, En regardant les lumières qui brilloient dans la demeure des hommes, je me transportois par la pensée au milieu des scènes de douleur et de joie qu'elles éclairoïient, et je songeois que sous tant de toits habités je n’avois pas un ami. Au milieu de mes réflexions, l'heure venoit frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique ; elle alloit se répétant sur tous les tons, et à toutes les distances , d'église
en église. Hélas ! chaque heure dans la société ouvre un tombeau et fait couler des larmes.
« Cette vie, qui m’avoit d’abord ehchanté, ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirois. Je ne le savois pas, mais je crus tout à coup que les bois me seroient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever dans un exil champêtre une carrière à peine commencée et dans laquelle j'avois déjà dévoré des siècles.
«Jembrassai ce projet avec l’ardeur que je mets à tous mes desseins; je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme j'étois parti autrefois pour faire le tour du monde.
(COn m'accuse d’avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d’être la proie d’une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle étoit accablée de leur durée ; on m'’accuse de passer toujours le but que je puis . atteindre : hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n’a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j’avois encore la folie de croire au bonheur, je le chercherois dans l'habitude.
« La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étois accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissois subitement, et je sentois couler dans mon cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente; quelquefois je poussois des cris involontaires, et la nuit étoit également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquoit quelque chose pour remplir l’abime de mon existence : je descendois dans la vallée, je m’élevois sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l’idéal objet d’une flamme future ; je l’embrassois dans les vents; je croyois l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout étoit ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l’univers.
« Toutefois cet état de calme et de trouble, d’indigence et de richesse, n’étoit pas sans quelques charmes : un jour je m’étois amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînoit. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes à chaque accident qui menaçoit les débris de mon rameau. O foiblesse des mortels! à enfance du
cœur humain qui ne vieillit jamais ! voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre ! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.
« Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvois dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d’un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.
« L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurois voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j’enviois jusqu’au sort du pâtre que je voyois réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu'il avoit allumé au coin d’un bois. J'écoutois ses chants mélancoliques, qui me rappeloient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux SOupirs.
« Le jour, je m'égarois sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il falloit peu de chose à ma rêverie! une feuille séchée que le vent chassoit devant moi, une cabane dont la fumée s'élevoit dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui trembloit au souffle du nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmuroit ! Le clocher solitaire s’élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les Oiseaux de passage qui voloient au-dessus de ma tête. Je me figurois les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j’aurois voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentoit ; je sentois que je n’étois moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel sembloit me dire : « Homme, la saison de ta migration n’est pas encore « venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras «ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. »
« Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie! Ainsi disant, je marchois à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure , ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon cœur.
« La nuit, lorsque l’aquilon ébranloit ma chaumière, que les pluies tomboient en torrent sur mon toit, qu’à travers ma fenêtre je voyois la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui
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laboure les vagues, il me sembloit que la vie redoubloit au fond de mon cœur, que j'aurois la puissance de créer des mondes. Ah! si j'avois pu faire partager à une autre les transports que j’éprouvois! O Dieu! si tu m’avois donné une femme selon mes désirs ; si, comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Eve tirée de moi-même... Beauté céleste ! je me serois prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j'aurois prié l'Éternel de te donner le reste de ma vie!
« Hélas! j’étois seul, seul sur la terre! Une langueur secrète s’emparoit de mon corps. Ce dégoût de la vie que j’avois ressenti dès mon enfance revenoit avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fourpit plus d’aliment à ma pensée, et je ne m’apercevois de mon existence que par un profond sentiment d’ennui.
« Je‘luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n’étoit nulle part et qui étoit partout, je résolus de quitter la vie.
« Prêtre du Très-Haut, qui m’entendez, pardonnez à un malheu-reux que le ciel avoit presque privé de la raison. J'étois plein de religion, et je raisonnois en impie ; mon cœur aimoit Dieu, et mon esprit le méconnoissoit ; ma conduite, mes discours, mes sentiments, mes pensées, n'étoient que contradiction, ténèbres, mensonges. Mais l’homme sait-il bien toujours ce qu’il veut, est-il toujours sûr de ce qu’il pense ?
« Tout m’échappoit à la fois, l'amitié, le monde, la retraite. J’avois essayé de tout, et tout m'avoit été fatal. Repoussé par la société, abandonné d'Amélie quand la solitude vint à me manquer, que me restoit-il? C'étoit la dernière planche sur laquelle j'avois espéré me sauver, et je la sentois encore s’enfonter dans l’abîme !
« Décidé que j'étois à me débarrasser du poids de la vie, je résolus de mettre toute ma raison dans cet acte insensé. Rien ne me pressoit ; je ne fixai point le moment du départ, afin de savourer à longs traits les derniers moments de l'existence et de recueillir toutes mes forces, à l'exemple d’un ancien, pour sentir mon âme s’échapper:
« Cependant je crus nécessaire de prendre des arrangements concernant ma fortune, et je fus obligé d'écrire à Amélie. Il m'échappa quelques plaintes sur son oubli, et je laissai sans doute percer l’attendrissement qui surmontoit peu à peu mon cœur. Je m'imaginois pourtant avoir bien dissimulé mon secret; mais ma sœur, accoutumée à lire dans les replis de mon âme, le devina sans peine. Elle fut alarmée du ton de contrainte qui régnoit dans ma lettre et de mes
questions sur des affaires dont je ne m’étois jamais occupé. Au lieu de me répondre, elle me vint tout à coup surprendre.
. (Pour bien sentir quelle dut être dans la suite l’'amertume de ma douleur et quels furent mes premiers transports en revoyant Amélie, il faut vous figurer que c’étoit la seule personne au monde que j’eusse aimée, que tous mes sentiments se venoient confondre en elle avec la douceur des souvenirs de mon enfance. Je reçus donc Amélie dans une sorte d’extase de cœur. Il y avoit si longtemps que je n’avois trouvé quelqu'un qui m’entendit et devant qui je pusse ouvrir mon âmel
« Amélie se jetant dans mes bras me dit : « Ingrat, tu veux mourir, «et ta sœur existe! Tu soupçonnes son cœur! Ne t’explique point, « ne t’excuse point, je sais tout; j'ai tout compris, Comme si j'avois « été avec toi. Est-ce moi que l’on trompe, moi qui ai vu naître tes « premiers sentiments? Voilà ton malheureux caractère, tes dégoûts, « tes injustices. Jure, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que « c’est la dernière fois que tu te livreras à tes folies ; fais le serment « de ne jamais attenter à tes jours. »
« En prononçant ces mots Amélie me regardoit avec compassion et tendresse, et couvroit mon front de ses baisers ; c'étoit presque une: mère, c'étoit quelque chose de plus tendre. Hélas! mon cœur se rouvrit à toutes les joies; comme un enfant, je ne demandois qu’à être consolé; je cédai à l'empire d'Amélie : elle exigea un serment solennel; je le fis sans hésiter, ne soupçonnant même pas que désor- Mais je pusse être malheureux.
« Nous fûmes plus d'un mois à nous accoutumer à l’enchantement d’être ensemble. Quand le matin, au lieu de me trouver seul, j'entendoiïs la voix de ma sœur, j'éprouvois un tressaillement de joie et de * bonheur. Amélie avoit reçu de la nature quelque chose de divin; son àme avoit les mêmes grâces innocentes que son corps; la douceur de ses sentiments étoit infinie; il n’y avoit rien que de suave et d’un peu rêveur dans son esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix Soupiroient comme de concert ; elle tenoit de la femme la timidité et l'amour, et de l'ange la pureté et la mélodie.
« Le moment étoit venu où j’allois expier toutes mes inconséquences, Dans mon délire, j’avois été jusqu’à désirer d’éprouver un malheur, pour avoir du moins un objet réel de souffrance : épouvantable souhait que Dieu, dans sa colère, a trop exaucé !
« Que vais-je vous révéler, à mes amis! voyez les pleurs qui coulent de mes yeux. Puis-je même... I] y a quelques jours, rien n’auroit pu m'arracher ce secret. À présent, tout est fini!
« Toutefois, Ô vieillards ! que cette histoire soit à jamais ensevelie
dans le silence : souvenez-vous qu’elle n’a été racontée que sous l'arbre du désert.
« L'hiver finissoit lorsque je m’aperçus qu'Amélie perdoit le repos et la santé, qu’elle commençoit à me rendre. Elle maigrissoit ; ses yeux se creusoient, sa démarche étoit languissante et sa voix troublée. Un joar je la surpris tout en larmes au pied d’un crucifix. Le monde, la solitude, mon absence, ma présence, la nuit, le jour, tout l’alarmoit. D’involontaires soupirs venoient expirer sur ses lèvres ; tantôt elle soutenoit sans se fatiguer une longue course ; tantôt elle se trainoit à peine; elle prenoit et laissoit son ouvrage, ouvroit un livre sans pouvoir lire, commençoit une phrase qu’elle n’achevoit pas, fondoit tout à coup en pleurs, et se retiroit pour prier.
« En vain je cherchois à découvrir son secret. Quand je l’interrogeois en la pressant dans mes bras, elle me répondoit avec un sourire qu’elle étoit comme moi, qu'elle ne savoit pas ce qu’elle avoit.
« Trois mois se passèrent de la sorte, et son état devenoit pire chaque jour. Une correspondance mystérieuse me sembloit être la cause de ses larmes, car elle paroiïssoit, ou plus tranquille, ou plus émue, selon les lettres qu’elle recevoit. Enfin, un matin, l'heure à laquelle nous déjeunions ensemble étant passée, je monte à son appartement; je frappe : on ne me répond point; j'entr’ouvre la porte : il n’y avoit personne dans la chambre. J'aperçois sur la cheminée un paquet à mon adresse. Je le saisis en tremblant, je l’ouvre , et je lis cette lettre, que je conserve pour m'ôter à l'avenir tout mouvement de joie.
«Le ciel m'est témoin, mon frère, que je donnerois mille fois «ma vie pour vous épargner un moment de peine; mais, infor- «tunée que je suis, je ne puis rien pour votre bonheur. Vous me « pardonnerez donc de m'être dérobée de chez vous comme une cou- « pable; je n’aurois jamais pu résister à vos prières, et cependant il « falloit partir. Mon Dieu, ayez pitié de moi!
« Vous savez, René, que j'ai toujours eu du penchant pour la vie. « religieuse; il est temps qué je mette à profit les avertissements du « ciel, Pourquoi ai-je attendu si tard! Dieu m'en punit. J'étois restée « pour vous dans le monde... Pardonnez, je suis toute troubléé par le « chagrin que j'ai de vous quitter.
« C’est à présent, mon cher frère, que je sens bien la nécessité de
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« ces asiles contre lesquels je vous ai vu souvent vous élever. Il est « des malheurs qui nous séparent pour toujours des hommes : que « deviendroient alors de pauvres infortunées!... Je suis persuadée que « vous-même, mon frère, vous trouveriez le répos dans ces retraites « de la religion : la terre n'offre rien qui soit digne de vous.
« Je ne vous rappellerai point votre serment : je connois la fidélité « de votre parole. Vous l’avez juré, vous vivrez pour moi. Y a-t-il rien « de plus misérable que de songer sans cesse à quitter la vie? Pour «un homme de votre caractère, il est si aisé de mourir! Croyez-en « votre sœur, il est plus difficile de vivre.
« Mais, mon frère, sortez au plus vite de la solitude, qui ne vous est « pas bonne; cherchez quelque occupation. Je sais que vous riez « amèrement de cette nécessité où l’on est en France de prendre un état. « Ne méprisez pas tant l'expérience et la sagesse de nos pères. Il vaut « mieux, mon Cher René, ressembler un peu plus au commun des « hommes et avoir un peu moins de malheur.
« Peut-être trouveriez-vous dans le mariage un soulagement à vos « ennuis. Une femme, des enfants occuperoient vos jours. Et quelle « est la femme qui ne chercheroit pas à vous rendre heureux! L’ar- « deur de votre âme, la beauté de votre génie, votre air noble et « passionné, ce regard fier et tendre, tout vous assureroit de son « amour et de sa fidélité. Ah ! avec quelles délices ne te presseroit-elle « pas dans ses bras et sur son cœur! Comme tous ses regards, toutes «ses pensées, seroient attachés sur toi pour prévenir tes moindres « peines ! Elle seroit tout amour, tout innocence devant toi : tu croirois « retrouver une sœur.
« Je pars pour le couvent de... Ce monastère, bâti au bord de la « mer, convient à la situation de mon âme. La nuit, du fond de ma » cellule, j'entendrai le murmure des flots qui baignent les murs du « couvent; je songerai à ces promenades que je faisois avec vous au « milieu des bois, alors que nous croyions retrouver le bruit des mers « dans la cime agitée des pins. Aimable compagnon de mon enfance, « est-ce que je ne vous verrai plus? À peine plus âgée que vous, je «vous balançois dans votre berceau; souvent nous avons dormi «ensemble. Ah! si un même tombeau nous réunissoit un jour! Mais « non, je dois dormir seule sous les marbres glacés de ce sanctuaire «où reposent pour jamais ces filles qui n’ont point aimé.
« Je ne sais si vous pourrez lire ces lignes à demi effacées par mes « larmes. Après tout, mon ami, un peu plus tôt, un peu plus tard, «n'auroit-il pas fallu nous quitter? Qu'’ai-je besoin de vous entretenir « de l'incertitude et du peu de valeur de la vie? Vous vous rappelez le
« jeune M... qui fit naufrage à l'Ile-de-France. Quand vous reçûtes sa « dernière lettre, quelques mois après sa mort, sa dépouille terrestre « n’existoit même plus, et l'instant où vous commenciez son deuil en « Europe étoit celui où on le finissoit aux Indes. Qu'est ce donc que « l’homme, dont la mémoire périt si vite? Une partie de ses amis ne «peut apprendre sa mort que l’autre n’en soit déjà consolée ! Quoi, « cher et trop cher René, mon souvenir s’effacera-t-il si promptement « de ton cœur? O mon frère! si je m'arrache à vous dans le temps, « c’est pour n'être pas séparée de vous dans l'éternité.