AMÉLIE
P. $. « Je joins ici l'acte de la donation de mes biens; j’espère que « vous ne refuserez pas cette marque de mon amitié. »
« La foudre qui fût tombée à mes pieds ne m’eût pas causé plus d’effroi que cette lettre. Quel secret Amélie me cachoit-elle? Qui la forçoit si subitement à embrasser la vie religieuse? Ne m'avoit-elle rattaché à l'existence par le charme de l'amitié que pour me délaisser tout à coup? Oh! pourquoi étoit-elle venue me détourner de mon dessein! Un mouvement de pitié l’avoit rappelée auprès de moi; mais bientôt, fatiguée d’un pénible devoir, elle se hâte de quitter-un malheureux qui n’avoit qu'elle sur la terre. On croit avoir tout fait quand on a empêché un homme de mourir! Telles étoient mes plaintes. Puis, faisant. un retour sur moi-même : « Ingraté Amélie, disois-je, si tu avois été à ma place, si comme moi tu avois été perdue dans le vide de tes jours, ah! tu n’aurois pas été abandonnée de ton frère! »
« Cependant, quand je relisois la lettre, j'y trouvois je ne sais quoi de si triste et de si tendre, que tout mon cœur se fondoit. Tout à coup il me vint une idée qui me donna quelque espérance : je m'imaginai qu'Amélie avoit peut-être conçu une passion pour un homme qu’elle n’osoit avouer. Ce soupçon sembla m'expliquer sa mélancolie, sa correspondance mystérieuse et le ton passionné qui respiroit dans sa lettre. Je lui écrivis aussitôt pour la supplier de m’ouvrir son cœur.
«Elle ne tarda pas à me répondre, mais sans me découvrir son secret : elle me mandoit seulement qu’elle avoit obtenu les dispenses du noviciat et qu’elle alloit prononcer ses vœux.
« Je fus révolté de l’obstination d'Amélie, du mystère de ses paroles, et de son peu de confiance en mon amitié.
« Après avoir hésité un moment sur le parti que j’avois à prendre je résolus d’aller à B... pour faire un dernier effort auprès de ma sœur. La terre où j'avois été élevé se trouvoit sur la route. Quand j'aperçus
les bois où j’avois passé les seuls moments heureux de ma yie, je ne pus retenir mes larmes, et il me fut impossible de résister à la tentation de leur dire un dernier adieu.
« Mon frère aîné avoit vendu l'héritage paternel, et le nouveau propriétaire ne l’habitoit pas. J'arrivai au château par la longue avenue de sapins; je traversai à pied les cours désertes; je m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées, le chardon qui croissoit au pied des murs, les feuilles qui jonchoient le seuil des portes, et ce perron solitaire où j’avois vu si souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les marches étoient déjà couvertes de mousse ; le violier jaune croissoit entre leurs pierres déjointes et tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes. J’hésitois à franchir le seuil; cet homme s’écria : « Eh bien! allez-vous faire comme cette « étrangère qui vint ici il y a quelques jours? Quand ce fut pour «entrer, elle s’'évanouit, et je fus obligé de la reporter à sa voiture. » Il me fut aisé de reconnoître l’étrangère qui, comme moi, étoit venue chercher dans ces lieux des pleurs et des souvenirs!
« Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j’entrai sous le toit de mes ancêtres. Je parcourus les appartements sonores où l’on n'entendoit que le bruit de mes pas. Les chambres étoient à peine éclairées par la foible lumière qui pénétroit entre les volets fermés ; je visitai celle où ma mère avoit perdu la vie en me mettant au monde, celle où se retiroit mon père, celle où j’avois dormi dans mon berceau, celle enfin où l’amitié avoit reçu mes premiers vœux dans le sein d’une sœur. Partout les salles étoient détendues, et l araignée filoit sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à grands pas, sans oser tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu’ils sont rapides , les moments que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis sous l’aile de leurs vieux parents! La famille de l’homme n’est que d’un jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. A peine le fils connoît-il le père, le père le fils, le frère la sœur, la sœur le frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui : il n’en est pas ainsi des enfants des hommes !
« En arrivant à B... je me fis conduire au couvent; je demandai à parler à ma sœur. On me dit qu’elle ne recevoit personne. Je lui écrivis : elle me répondit que, sur le point de se consacrer à Dieu, il pe lui étoit pas permis de donner une pensée au monde : que si je Vaimois, j'éviterois de l’accabler de ma douleur. Elle ajoutoit : « Cependant, si votre projet est de paroître à l'autel le jour de ma « profession, daignez m'y servir de père : ce rôle est le seul digne