RENÉ. JE
prêtre pour lui présenter les ciseaux. En ce moment je sens renaître mes transports; ma fureur va éclater, quand Amélie, rappelant son Courage, me lance un regard où il y a tant de reproche et de douleur, que j'en suis atterré. La religion triomphe. Ma sœur profite de mon trouble ; elle avance hardiment la tête, Sa superbe chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré ; une longue robe d'étamine remplace pour elle les ornements du siècle sans la rendre moins touchante ; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de lin, et le voile mystérieux, double symbole de la virginité et de la religion, accompagne sa tête dépouillée. Jamais elle n’avoit paru si belle. L'œil de la pénitente étoit attaché sur la poussière du monde, et son âme étoit dans le ciel.
« Cependant Amélie n’avoit point encore prononcé ses vœux, et pour mourir au monde il falloit qu’elle passât à travers le tombeau. Ma sœur se couche sur le marbre; on étend sur elle un drap mortuaire; quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, l'étole au cou, le livre à la main, commence l'Office des morts; de jeunes vierges le continuent. O joies de la religion, que vous êtes grandes, mais que vous êtes terribles! On m'avoit contraint de me placer à genoux près de ce lugubre appareil. Tout à COUP un murmure confus sort de dessous le voile sépulcral ; je m’incline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon oreille : «Dieu de miséricorde, fais que je ne me relève jamais de « cette couche funèbre, et comble de tes biens un frère qui n’a point « partagé ma criminelle passion! »
À ces mots échappés du cercueil, l’affreuse vérité m'éclaire; ma raison s’égare; je me laisse tomber sur lé linceul de la mort, je presse ma sœur dans mes bras ; je m'écrie : « Chaste épouse de Jésus-Christ, « reçois mes derniers embrassements à travers les glaces du trépas et « les profondeurs de l'éternité, qui te séparent déjà de ton frère! »
« Ce mouvement, ce cri, ces larmes, troublent la cérémonie le prêtre s’interrompt, les religieuses ferment la grille, la foule s’agite et se presse vers l’autel; on m’emporte sans connoissance. Que je sus peu de gré à ceux qui me rappelèrent au jour! J'appris, en rouvrant les yeux, que le sacrifice étoit consommé et que ma sœur avoit été saisie d’une fièvre ardente. Elle me faisoit prier de ne plus chercher à la voir. O misère de ma vie! une sœur craindre de parler à un frère, et un frère craindre de faire entendre sa voix à une sœur ! Je sortis du monastère comme de ce lieu d’expiation où des flammes nous préparent pour la vie céleste, où l’on a tout perdu comme aux enfers, hors l'espérance.
« On peut trouver des forces dans son âme contre un malheur personnel, mais devenir la cause involontaire du malheur d’un autre, cela est tout à fait insupportable. Éclairé sur les maux de ma sœur, je me figurois ce qu’elle avoit dû souffrir. Alors s’expliquèrent pour moi plusieurs choses que je n’avois pu comprendre : ce mélange de joie et de tristesse qu’Amélie avoit fait paroître au moment de mon départ pour mes voyages, le soin qu’elle prit de m’éviter à mon retour, et cependant cette foiblesse qui l’empêcha si longtemps d’entrer dans un monastère : sans doute la fille malheureuse s’étoit flattée de guérir! Ses projets de retraite, la dispense du noviciat, la disposition de ses biens en ma faveur, avoient apparemment produit cette correspondance secrète qui servit à me tromper.
« Ô mes amis! je sus donc ce que c’étoit que de verser des larmes pour un mal qui n’étoit point imaginaire ! Mes passions, si longtemps indéterminées, se précipitèrent sur cette première proie avec fureur. Je trouvai même une sorte de satisfaction inattendue dans la plénitude de mon chagrin, et je m’aperçus, avec un secret mouvement de joie, que la douleur n’est pas une affection qu’on épuise comme le plaisir.
«J’avois voulu quitter la terre avant l’ordre du Tout -Puissant ; c’étoit un grand crime : Dieu m’avoit envoyé Amélie à la fois pour me sauver et pour me punir. Ainsi, toute pensée coupable, toute action criminelle entraîne après elle des désordres et des malheurs. Amélie me prioit de vivre, et je lui devois bien de ne pas aggraver ses maux. D'ailleurs (chose étrange!) je n’avois plus envie de mourir depuis que j'étois réellement malheureux. Mon chagrin étoit devenu une occupation qui remplissoit tous mes moments : tant mon cœur est naturellement pétri d’ennui et de misère!
« Je pris donc subitement une autre résolution ; je me déterminai à quitter l’Europe et à passer en Amérique.
« On équipoit dans ee moment même, au port de B..., une flotte pour la Louisiane ; je m'arrangeai avec un des capitaines de vaisseau; je fis savoir mon projet à Amélie, et je m'occupai de mon départ.
« Ma sœur avoit touché aux portes de la mort; mais Dieu, qui lui destinoit la première palme des vierges, ne voulut pas la rappeler si vite à lui; son épreuve ici-bas fut prolongée. Descendue une seconde fois dans 1 pénible carrière de la vie, l'héroïne, courbée sous la Croix, s’avança courageusement à l'encontre des douleurs, ne voyant plus que le triomphe dans le combat, et dans l’excès des souffrances l’excès de la gloire.
« La vente du peu de bien qui me restoit, et que je cédai à mon frère, les longs préparatifs d’un convoi, les vents contraires, me retinrent longtemps dans le port. J’allois chaque matin m’informer des nouvelles d’Amélie, et je revenois toujours avec de nouveaux motifs d’admiration et de larmes.
« J’errois sans cesse autour du monastère, bâti au bord de la mer. J’apercevois souvent, à une petite fenêtre grillée qui donnoit sur une plage déserte, une religieuse assise dans une attitude pensive ; elle révoit à l'aspect de l'Océan où apparoissoit quelque vaisseau cinglant aux extrémités de la terre. Plusieurs fois, à la clarté de la lune, j'ai revu la même religieuse aux barreaux de la même fenêtre : elle contemploit la mer, éclairée par l’astre de la nuit, et sembloit prêter l'oreille au bruit des vagues qui se brisoient tristement sur des grèves solitaires.
« Je crois encore entendre la cloche qui, pendant la nuit, appeloit les religieuses aux veilles et aux prières. Tandis qu’elle tintoit avec lenteur et que les vierges s’avançoient en silence à l'autel du Tout- Puissant, je courois au monastère : là, seul au pied des murs, j'écoutois dans une sainte extase les derniers sons des cantiques, qui se méloient sous les voûtes du temple au foible bruissement des flots.
«Je ne sais comment toutes ces choses, qui auroient dû nourrir mes peines, en émoussoient au contraire l’aiguillon. Mes larmes avoient moins d’amertume, lorsque je les répandois sur les rochers et parmi les vents. Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portoit avec lui quelque remède : on jouit de ce qui n’est pas commun, même quand cette chose est un malheur. J'en conçus presque l’espérance que ma sœur deviendroit à son tour moins misérable.
«Une lettre que je reçus d’elle avant mon départ sembla me confirmer dans ces idées. Amélie se plaignoit tendrement de ma douleur et m'assuroit que le temps diminuoit la sienne. « Je ne désespère pas « de mon bonheur, me disoit-elle. L'excès même du sacrifice, à pré- « sent que le sacrifice est consommé, sert à me rendre quelque paix. « La simplicité de mes compagnes, la pureté de leurs vœux, la TéÉgu- « larité de leur vie, tout répand du baume sur mes jours. Quand « j'entends gronder les orages et que l'oiseau de mer vient battre des « ailes à ma fenêtre, moi, pauvre colombe du ciel, je songe au bon- « heur que j’ai eu de trouver un abri contre la tempête. C’est ici la « sainte montagne, le sommet élevé d’où l’on entend les derniers « bruits de la terré et les premiers concerts du ciel; c’est ici que la « religion trompe doucement une âme sensible : aux plus violentes « amours elle substitue une sorte de chasteté brûlante où l’amante
« et la vierge sont unies; elle épure les soupirs, elle change en une « flamme incorruptible une flamme périssable, elle mêle divinement « son calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d’un « cœur qui cherche à se reposer et d’une vie qui se retire. »
« Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s’il a voulu m'’avertir que les orages accompagneroient partout mes pas. L'ordre étoit donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avoient appareillé au baisser du soleil; je m'étois arrangé pour passer la dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d’adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin et que je mouille mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoute, et au milieu de la tempête je distingue les coups de canon d'alarme mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole sur lé rivage où tout étoit désert et où l’on n’entendoit que le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent les vagues étincelantes, de Pautre les murs sombres du monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière paroïissoit à la fenêtre grillée. Étoit-ce toi, à mon Amélie ! qui, prosternée au pied du crucifix, priois le Dieu des orages d’épargner ton malheureux frère ? La tempête sur les flots, le calme dans ta retraite ; des hommes brisés sur des écueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l’autre côté du mur d’une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale connoissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie; d’une autre part, une âme telle que la tienne, à Amélie, orageuse comme l'Océan ; un naufrage plus affreux que celui du marinier : tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau je vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie et les faîtes du monastère qui s’abaissoient à l'horizon. » |
Gomme René achevoit de raconter son histoire, il tira un papier de son sein, et le donna au père Souël, puis, se jetant dans les bras de Chactas et étouffant ses sanglots, il laissa le temps au missionnaire de parcourir la lettre qu’il venoit de lui remettre.
Elle étoit de la supérieure de. Elle contenoïit le récit des derniers moments de la sœur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son zèle et de sa charité en soignant ses compagnes attaquées d’une maladie contagieuse. Toute la communauté étoit inconsolable et lon
y regardoit Amélie comme une sainte, La supérieure ajoutoit que, depuis trente ans qu’elle étoit à la tête de la maison, elle n’avoit jamais vu de religieuse d’une humeur aussi douce et aussi égale, ni qui fût plus contente d’avoir quitté les tribulations du monde,
Chactas pressoit René dans ses bras; le vieillard pleuroit, « Mon enfant, dit-il à son fils, je voudrois que le père Aubry fût ici: il tiroit du fond de son cœur je ne sais quelle paix qui, en les calmant, ne sembloit cependant point étrangère aux tempêtes : c’étoit la lune dans une nuit orageuse. Les nuages errants ne peuvent l'emporter dans leur course; pure et inaltérable, elle s'avance tranquille au-dessus d'eux. Hélas! pour moi, tout me trouble et m'entraine! »
Jusque alors le père Souël, sans proférer une parole, avoit écouté d’un air austère l’histoire de René. Il portoit en secret un cœur compatissant, mais il montroit au dehors un caractère inflexible ; la sensibilité du Sachem le fit sortir du silence :
« Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite dans cette histoire la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît, et qui s’est soustrait aux charges de la SOCIÉtÉ pour se livrer à d'inutiles réveries. On n’est point, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous Ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie sans être forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion, toutes les couronnes d’une sainte rendent à peine tolérable la seule idée de vos chagrins, Votre sœur a expié sa faute; mais, s’il faut ici dire ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n’ait troublé votre àme à son four, Que faites-vous seul au fond des forêts où Vous ConsumMez vos jours, négligéant tous vos devoirs? Des saints, me direz-vous, se sont ensevelis dans les déserts. Ils y étoient avec leurs larmes, et employoient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Jeune présomptueux, qui avez cru que l’homme se peut sufire à lui-même, la solitude est mauvaise à celui qui n’y vit pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables : s’il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment effroyable, »
Troublé par ces paroles, René releva du sein de Chactas sa tête
humiliée. Le Sachem aveugle se prit à sourire, et ce sourire de la bouché, qui ne se marioit plus à celui des yeux, avoit quelque chose de mystérieux et de céleste. « Mon fils, dit le vieil amant d’Atala, il nous parle sévèrement; il corrige et le vieillard et le jeune homme, et il a raison. Oui, il faut que tu renonces à cette vie extraordinaire qui n’est pleine que de soucis : il n’y a de bonheur que dans les voies communes.
« Un jour le Meschacebé, encore assez près de sa source, se lassa de n'être qu'un limpide ruisseau. Il demande des neiges aux montagnes, des eaux aux torrents, des pluies aux tempêtes, il franchit ses rives, et désole ses bords charmants. L'orgueilleux ruisseau s’applaudit d’abord de sa puissance; mais, voyant que tout devenoit désert sur son passage, qu’il couloit abandonné dans la solitude, que ses eaux étoient toujours troublées, il regretta l’humble lit que lui avoit creusé la nature, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les ruisseaux , jadis modestes compagnons de son paisible cours. »
Chactas cessa de parler, et l'on entendit la voix du flammant qui, retiré dans les roseaux du Meschacebé, annonçoit un orage pour le milieu du jour. Les trois amis reprirent la route de leurs cabanes : tené marchoit en silence entre le missionnaire, qui prioit Dieu, et le Sachem aveugle, qui cherchoit sa route. On dit que, pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur. Il périt peu de temps après avec Ghactas et le père Souël dans le massacre des François et des Natchez à la Louisiane. On montre encore un rocher où il alloit s'asseoir au soleil couchant.