‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 36 sur 276 · OÙ RENÉ · texte numérisé non relu

OÙ RENÉ

« de votre courage, le seul qui convienne à notre amitié et à mon « Tepos. »

« Cette froide fermeté qu’on opposoit à l'ardeur de mon amitié me jeta dans de violents transports. Tantôt j'étois près de retourner sur mes pas ; tantôt je voulois rester, uniquement pour troubler le sacrifice. L'enfer me suscitoit jusqu’à la pensée de me poignarder dans l'église et de mêler mes derniers soupirs aux vœux qui m’arrachoient ma sœur. La supérieure du couvent me fit prévenir qu’on avoit préparé un banc dans le sanctuaire, et elle m'invitoit à me rendre à la: cérémonie, qui devoit avoir lieu dès le lendemain. :

« Au lever de l'aube, j'entendis le premier son des cloches. Vers dix heures, dans une sorte d’agonie, je me traînai au monastère. Rien ne peut plus être tragique quand on a assisté à un pareil spectacle ; rien ne peut plus être douloureux quand on y a survécu.

« Un peuple immense remplissoit l’église. On me conduit au banc du sanctuaire ; je me précipite à genoux sans presque savoir où j'étois ni à quoi j'étois résolu. Déjà le prêtre attendoit à l'autel; tout à COUP la grille mystérieuse s'ouvre, et Amélie s'avance, parée de toutes les pompes du monde. Elle étoit si belle, il y avoit sur son visage quelque chose de si divin, qu’elle excita un mouvement de surprise et d’admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence s’évanouirent ; ma force m'abandonna ; je me sentis lié par une main toute-puissante, et, au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne trouvai dans mon cœur que de profondes adorations et les gémissements de l'humilité.

« Amélie se place sous un dais. Le sacrifice commence à la lueur des flambeaux, au milieu des fleurs et des parfums, qui devoient rendre l’holocauste agréable. A l’offertoire, le prêtre se dépouilla de ses ornements, ne conserva qu’une tunique de lin, monta en chaire, et, dans un discours simple et pathétique, peignit le bonheur de la vierge qui se consacre au Seigneur. Quand il prononça ces mots : « Elle a paru comme l’encens qui se consume dans le feu, » un grand calme et des odeurs célestes semblèrent se répandre dans l'auditoire; on se sentit comme à l'abri sous les ailes de la colombe mystique, et l'on eût cru voir les anges descendre sur l’autel et remonter vers les cieux avec des parfums et des couronnes.

«Le prêtre achève son discours, reprend ses vêtements, continue le sacrifice. Amélie, soutenue de deux jeunes religieuses, se met à genoux sur la dernière marche de l'autel. On vient alors me chercher pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas chancelants dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On me place à côté du

Page 1