‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 39 sur 276 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

C'est sur les lieux mêmes que j'ai pris, pour ainsi dire, les vues de Grenade, de l’Alhambra et de cette mosquée transformée en église qui n’est autre chose que la cathédrale de Cordoue. Ces descriptions sont donc une espèce d’addition à ce passage de l’Jtinéraire :

« De Cadix je me rendis à Cordoue : j'admirai la mosquée qui fait aujourd’hui la cathédrale de cette ville. Je parcourus l’ancienne Bétique, où les poëtes avoient placé le bonheur. Je remontai jusqu’à Andujar, et je revins sur mes pas pour voir Grenade. L’Alhambra me parut digne d’être regardé même après les temples de la Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse, et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays. » (Itinéraire, vire et dernière partie. )

1l est souvent fait allusion dans cette Nouvelle à l’histoire des Zégris et des Abencerages; cette histoire est si connue qu'il m’a semblé superflu d’en donner un précis dans cet Avertissement. La Nouvelle d’ailleurs contient les détails suffisants pour l'intelligence du texte.

DU

Lorsque Boabdil, dernier roi de Grenade, fut obligé d'abandonner le royaume de ses pères, il s'arrêta au sommet du mont Padul. De ce lieu élevé on découvroit la mer où l’infortuné monarque alloit s’embarquer pour l'Afrique; on apercevoit aussi Grenade, la Véga et le Xénil, au bord duquel s’élevoient les tentes de Ferdinand et d'Isabelle. À la vue de ce beau pays et des cyprès qui marquoient encore çà et là les tombeaux des musulmans, Boabdil se prit à verser des larmes. La sultane Aïxa, sa mère, qui l’accompagnoit dans son exil avec les grands qui composoient jadis sa cour, lui dit : « Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n’as pas su défendre comme un homme ! » Ils descendirent de la montagne, et Grenade disparut à leurs yeux pour toujours.

Les Maures d’Espagne qui partagèrent le sort de leur roi se dispersèrent en Afrique. Les tribus des Zégris et des Gomèles s’établirent dans le royaume de Fez, dont elles tiroient leur origine. Les Vanégas et les Alabès s’arrôtèrent sur la côte, depuis Oran jusqu’à Alger; enfin les Abencerages se fixèrent dans les environs de Tunis. Ils formèrent, à la vue des ruines de Carthage, une colonie que l’on distingue encore aujourd’hui des Maures d'Afrique par l'élégance de ses mœurs et la douceur de ses lois.

Ces familles portèrent dans leur patrie nouvelle le souvenir de leur ancienne patrie. Le Paradis de Grenade vivoit toujours dans leur mémoire; les mères en redisoient le nom aux enfants qui suçoient

encore la mamelle. Elles les bercoient avec les romances des ZLégris et des Abencerages. Tous les cinq jours on prioit dans la mosquée, en se tournant vers Grenade. On invoquoit Allah, afin qu'il rendit à ses élus cette terre de délices. En vain le pays des Lotophages offroit aux exilés ses fruits, ses eaux, sa verdure, son brillant soleil : loin des Tours vermeilles ‘, il n’y avoit ni fruits agréables, ni fontaines limpides, ni fraîche verdure, ni soleil digne d’être regardé. Si l’on montroit à quelque banni les plaines de la Bagrada, il secouoit la tête, et s’écrioit en soupirant : « Grenade! »

Les Abencerages surtout conservoient le plus tendre et le plus fidèle souvenir de la patrie. Ils avoient quitté avec un mortel regret le théâtre de leur gloire et les bords qu’ils firent si souvent retentir de ce cri d'armes : « Honneur et amour. » Ne pouvant plus lever la lance dans les déserts ni se couvrir du casque dans une colonie de laboureurs, ils s’étoient consacrés à l’étude des simples, profession estimée chez les Arabes à l’égal du métier des armes. Ainsi cette race de guerriers qui jadis faisoit des blessures s’occupoit maintenant de l’art de les guérir. En cela elle avoit retenu quelque chose de son premier génie, car les chevaliers pansoient souvent eux-mêmes les plaies de l'ennemi qu’ils avoient abattu. è

La cabane de cette famille, qui jadis eut des palais, n’étoit point placée dans le hameau des autres exilés, au pied de la montagne du Mameltfe ; elle étoit bâtie parmi les débris mêmes de Carthage, au bord de la mer, dans l'endroit où saint Louis mourut sur la cendre et où l’on voit aujourd’hui un ermitage mahométan. Aux murailles de la Cabane étoient attachés des boucliers de peau de lion, qui portoient empreintes sur un champ d’azur deux figures de sauvages brisant une ville avec une massue. Autour de cette devise on lisoit ces mots : « C’est peu de chose ! » armes et devise des Abencerages. Des lances ornées de pennons blancs et bleus, des alburnos, des casaques de satin tailladé, étoient rangés auprès des boucliers et brilloient au milieu des cimeterres et des poignards. On voyoit encore suspendus çà et là des gantelets, des mors enrichis de pierreries, de larges étriers d'argent, de longues épées dont le fourreau avoit été brodé par: les mains des princesses, et des éperons d’or que les Yseult, les Genièvre, les Oriane, cheussèrent jadis à de vaillants chevaliers.

Sur des tables, au pied de ces trophées de la gloire, étoient posés des trophées d’une vie pacifique : c’étoient des plantes cueillies sur les sommets de l'Atlas et dans le désert de Zaara ; plusieurs même avoient

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