‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 40 sur 276 · Tours du palais de Grenade · texte numérisé non relu

Tours du palais de Grenade

été apportées de la plaine de Grenade. Les unes étoient propres à soulager les maux du corps, les autres devoient étendre leur pouvoir jusque sur les chagrins de l'âme. Les Abencerages estimoient surtout celles qui servoient à calmer les vains regrets, à dissiper les folles illusions et ces espérances de bonheur toujours naissantes, {toujours décues. Malheureusement ces simples avoient des vertus opposées, et souvent le parfum d’une fleur de la patrie étoit comme une espèce de poison pour les illustres bannis.

Vingt-quatre ans s’étoient écoulés depuis la prise de Grenade. Dans ce court espace de temps quatorze Abencerages avoient péri par l'influence d’un nouveau climat, par les accidents d’une vie errante et surtout par le chagrin, qui mine sourdement les forces de l’homme. Un seul rejeton étoit tout l'espoir de cette maison fameuse. Aben- Hamet portoit le nom de cet Abencerage qui fut accusé par les Zégris d'avoir séduit la sultane Alfaïma. Il réunissoit en lui la beauté, la . valeur, la courtoisie, la générosité de ses ancêtres, avec ce doux éclat et cette légère expression de tristesse que donne le malheur noblement supporté. Il n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il perdit son père; il résolut alors de faire un pèlerinage au pays de ses aïeux, afin de satisfaire au besoin de son cœur et d'accomplir un dessein qu’il cacha soigneusement à sa mère.

Il s'embarqua à l'échelle de Tunis ; un vent favorable le conduit à Carthagène, il descend du navire et prend aussitôt la route de Grenade : il s’annonçoit comme un médecin arabe qui venoit herboriser parmi les rochers de la Sierra-Nevada. Une mule paisible le portoit lentement dans le pays où les Abencerages voloient jadis sur de belliqueux coursiers; un guide marchoit en avant, conduisant deux autres mules ornées de sonnettes et de touffes de laine de diverses couleurs. Aben-Hamet traversa les grandes bruyères et les bois de palmiers du royaume de Murcie : à la vieillesse de ces palmiers il jugea qu'ils devoient avoir été plantés par ses pères, et son cœur fut pénétré de regrets. Là s’élevoit une tour où veilloit la sentinelle au temps de la guerre des Maures et des chrétiens; ici se montroit une ruine dont architecture annonçoit une origine mauresque, autre sujet de douleur pour l’Abencerage! Il descendoit de sa mule, et, sous prétexte de chercher des plantes, il se cachoit un moment dans ces débris pour donner un libre cours à ses larmes. Il reprenoit ensuite sa route en rêvant au bruit des sonnettes de la caravane et au chant monotone de son guide. Celui-ci n’interrompoit sa longue romance que pour encourager ses mules, en leur donnant le nom de belles et de valeureuses, ou pour les gourmander, en les appelant paresseuses et obstinées.

Des troupeaux de moutons qu’un berger conduisoit comme une armée dans des plaines jaunes et incultes, quelques voyageurs soli-

taires, loin de répandre la vie sur le chemin, ne servoient qu’à le faire Cr paroître plus triste et plus déseri. Ces voyageurs portoient tous une à épée à la ceinture; ils étoient enveloppés dans un manteau et un

large chapeau rabattu leur couvroit à demi le visage. Ils saluoient en passant Aben-Hamet, qui ne distinguoit dans ce noble salut que le nom de Dieu, de seigneur et de chevalier. Le soir, à la venta, l'Abencerage prenoit sa place au milieu des étrangers, sans être importuné: de leur curiosité indiscrète. On ne lui parloit point, on ne le questionnoit point; son turban, sa robe, ses armes, n’excitoient aucun mouvement. Puisque Allah avoit voulu que les Maures d’Espagne perdissent leur belle patrie, Aben-Hamet ne pouvoit s'empêcher d’en estimer les graves conquérants.

Des émotions encore plus vives attendoient l’Abencerage au terme de sa course. Grenade est bâtie au pied de la Sierra-Nevada, sur deux hautes collines que sépare une profonde vallée. Les maisons placées sur la pente des coteaux, dans l’enfoncement de la vallée, donnent à la ville l’air et la forme d’une grenade entr’ouverte, d’où lui est venu son nom. Deux rivières, le Xénilet le Douro, dont l’une roule des paillettes d'or et l’autre des sables d'argent, lavent le pied des collines, se réunissent et serpentent ensuite au milieu d’une plaine charmante appelée la Véga. Cette plaine, que domine Grenade, est couverte de vignes, de grenadiers, de figuiers, de mûriers, d’orangers; elle est . entourée par des montagnes d’une forme et d’une couleur admirables. Un ciel enchanté, un air pur et délicieux, portent dans l’âme une langueur secrète dont le voyageur qui ne fait que passer a même de la peine à se défendre. On sent que dans ce pays les tendres passions auroient promptement étouffé les passions héroïques, si l'amour, pour être véritable, n’avoit pas toujours besoin d’être accompagné dela gloire.

Lorsque Aben-Hamet découvrit le faîte des premiers édifices de Grenade, le cœur lui battit avec tant de violence qu’il fut obligé d’arrêter sa mule. Il croisa les bras sur sa poitrine, et, les yeux attachés sur la ville sacrée, il resta muet et immobile. Le guide s'arrêta à son tour, et comme tous les sentiments élevés sont aisément compris d’un Espagnol, il parut touché et devina que le Maure revoyoit son ancienne patrie. L’Abencerage rompit enfin le silence. |

« Guide, s'écria-t-il, sois heureux! ne me cache point la vérité, car le calme régnoit dans les flots le jour de ta naissance et la lune entroit dans son croissant. Quelles sont ces tours qui brillent comme des étoiles au-dessus d’une verte forêt?

DU DERNIER ABENCGERAGE. 105

« C’est l’Alhambra, » répond le guide.

« Et cet autre château sur cette autre colline? » dit Aben-Hamet,

« C’est le Généralife, répliqua l'Espagnol. 11 y a dans ce château un jardin planté de myrtes où l’on prétend qu'Abencerage fut surpris avec la sultane Alfaïma. Plus loin vous voyez l’Albaïzyn, et plus près de nous les Tours vermeilles. »

Chaque mot du guide perçoit le cœur d’Aben-Hamet. Qu'il est cruel d’avoir recours à des étrangers pour apprendre à connoître les monuments de ses pères et de se faire raconter par des indifférents l'histoire de sa famille et deses amis! Le guide, mettant fin aux réflexions d'Aben-Hamet, s’écria : « Marchons, seigneur maure, marchons, Dieu l'a voulu! Prenez courage ! François Ie n'est-il pas aujourd’hui même prisonnier dans notre Madrid? Dieu l’a voulu. » Il ta son chapeau, fit un grand signe de croix et frappa ses mules. L’Abencerage, pressant la sienne à son tour, s’écria : « C’étoit écrit!; » et ils desc endirent vers Grenade.

Ils passèrent près du gros frêne célèbre par le combat de Muça et du grand-maître de Calatrava, sous le dernier roi de Grenade. Ils firent le tour de la promenade Alaméida, et pénétrèrent dans la cité par la porte d’Elvire. Ils remontèrent le Rambla, et arrivèrent bientôt sur une place qu’environnoient de toutes parts des maisons d’archi- . tecture moresque. Un kan étoit ouvert sur cette place pour les Maures d'Afrique, que le commerce de soies de la Véga attiroit en foule à

Grenade. Ge fut là que le guide conduisit Aben-Hamet.

L'Abencerage étoit trop agité pour goûter un peu de repos dans sa nouvelle demeure; la patrie le tourmentoit. Ne pouvant résister aux sentiments qui troubloient son cœur, il sortit au milieu de la nuit pour errer dans les rues de Grenade. Il essayoit de reconnoitre avec ses yeux ou ses mains quelques-uns des monuments que les vieillards lui avoient si souvent décrits. Peut-être que ce haut édifice dont il entrevoyoit les murs à travers les ténèbres étoit autrefois la demeure des Abencerages ; peut-être étoit-ce sur cette place solitaire que se donnoient ces fêtes qui portèrent la gloire de Grenade jusqu'aux nues. Là passoient les quadrilles superbement vêtus de brocarts, là s’avançoient les galères chargées d'armes et de fleurs, les dragons qui lançoient des feux et qui recéloient dans leurs flancs d'illustres guerriers, ingénieuses inventions du plaisir et de la galanterie.

Mais, hélas! au lieu du son des anafins, dù bruit des trompettes et

4. Expression que les musulmans ont sans cesse à la bouche et qu’ils appliquent à la plupart des événements de la vie.

des chants d'amour, un silence profond régnoit autour d’Aben-Hamet. Cette ville muette avoit changé d'habitants, et les vainqueurs reposoient sur la couche des vaincus. « Ils dorment donc, ces fiers Espagnols, s’écrioit le jeune Maure indigné, sous ces toits dont ils ont exilé mes aïeux! Et moi, Abencerage, je veille inconnu, solitaire, délaissé, à la porte du palais de mes pères ! »

Aben-Hamet réfléchissoit alors sur les destinées humaines, sur les vicissitudes de la fortune, sur la chute des empires, sur cette Grenade enfin, surprise par ses ennemis au milieu des plaisirs et changeant tout à coup ses guirlandes de fleurs contre des chaînes ; il lui sembloit voir ses citoyens abandonnant leurs foyers en habits de fête, comme des convives qui, dans le désordre de leur parure, sont tout à coup chassés de la salle du festin par un incendie.

Toutes ces images, toutes ces pensées, se pressoient dans l’âme d’Aben-Hamet; plein de douleur et de regret, il songeoit surtout à exécuter le projet qui l’avoit amené à Grenade : le jour le surprit. L’Abencerage s'étoit égaré : il se trouvoit loin du kan, dans un faubourg écarté de la ville. Tout dormoit, aucun bruit ne troubloit le silence des rues; les portes et les fenêtres des maisons étoient fermées : seulement la voix du coq proclamoit dans l'habitation du pauvre le retour des peines et des travaux.

Après avoir erré longtemps sans pouvoir retrouver sa route, Aben- Hamet entendit une porte s'ouvrir. Il vit sortir une jeune femme, vêtue à peu près comme ces reines gothiques sculptées sur les monuments de nos anciennes abbayes. Son corset noir, garni de jais, serroit sa taille élégante; son jupon court, étroit et sans plis, découvroit une jambe fine et un pied charmant; une mantille également noire étoit jetée sur sa tête; elle tenoit avec sa main gauche cette mantille croisée et fermée comme une guimpe au-dessous de son menton, de sorte que l’on n’apercevoit de tout son visage que ses grands yeux et sa bouche de rose. Une duègne accompagnoit ses pas; un page portoit devant elle un livre d'église; deux varlets, parés de ses couleurs, Suivoient à quelque distance la belle inconnue : elle se rendoit à la prière matinale, que les tintements d’une cloche annonçoient dans un monastère voisin.

Aben-Hamet crut voir l’ange Israfil ou la plus jeune des houris. L’Espagnole, non moins surprise, regardoit l’Abencerage, dont le turban, la robe et les armes embellissoient encore la noble figure. Revenue de son premier étonnement, elle fit signe à l'étranger de s ‘approcher avec une grace et une liberté particulières aux femmes de ce pays. « Seigneur Maure, lui dit-elle, vous paroissez nouvellement arrivé à Grenade : vous seriez-vous égaré ? »

« Sultané des fleurs, répondit Aben-Hamet, délices des yeux des hommes, à esclave chrétienne, plus belle que les vierges de !a Géorgie, tu l'as deviné! je suis étranger dans cette ville : perdu au milieu de ces palais, je n’ai pu retrouver le kan des Maures. Que Mahomet touche ton cœur et récompense ton hospitalité ! »

« Les Maures sont renommés pour leur galanterie, reprit l'Espagnole avec le plus doux sourire, mais je ne suis ni sultane des fleurs, ni esclave, ni contente d’être recommandée à Mahomet. Suivez-moi, seigneur chevalier, je vais vous reconduire au kan des Maures. »

Î Elle marcha légèrement devant l’Abencerage, le mena ES la porte du kan, le lui montra de la main, passa derrière un palais, et disparut.

A quoi tient donc le repos de la vie! La patrie n’occupe plus seule et tout entière l’âme d’Aben-Hamet : Grenade a cessé d’être pour lui déserte, abandonnée, veuve, solitaire ; elle est plus chère que jamais à son cœur, mais c’est un prestige nouveau qui embellit ses ruines ; au souvenir des aïeux se mêle à présent un autre Charme. Aben-Hamet a découvert le cimetière où reposent les cendres des Abencerages ; mais en priant, mais en se prosternant, mais en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole a passé quelquefois sur ces tombeaux, et il ne trouve plus ses ancêtres si malheureux.

C’est en vain qu'il ne veut s'occuper que de son pèlerinage au pays de ses pères; c’est en vain qu'il parcourt les coteaux du Douro et du Xénil, pour y recueillir des plantes au lever de l'aurore : la fleur qu'il cherche maintenant, c’est la belle chrétienne. Que d'inutiles efforts il a déjà tentés pour retrouver le palais de son enchanteresse ! Que de fois il a essayé de repasser par les chemins que lui fit parcourir son divin guide ! Que de fois il a eru reconnoître le son de cette cloche, le chant de ce coq qu'il entendit près de la demeure de l'Espagnole ! Trompé par des bruits pareils, il court aussitôt de ce côté, et le palais magique ne s'offre point à ses regards! Souvent encore le vêtement, uniforme des femmes de Grenade lui donnoit un moment d’espoir : de loin toutes les chrétiennes ressembloient à la maîtresse de son cœur ; de près, pas une n’avoit sa beauté ou sa grâce. Aben-Hamet avoit enfin parcouru les églises pour découvrir étrangère ; il avoit même pénétré jusqu’à la tombe de Ferdinand et d'Isabelle, mais c’étoit aussi le plus grand sacrifice qu’il eût jusque alors fait à l'amour.

Un jour il herborisoit dans la vallée du Douro. Le coteau du midi soutenoit sur sa pente fleurie les murailles de l’Alhambra et les jardins du Généralife ; la colline du nord étoit décorée par l’Albaïzyn, par de riants vergers et par des grottes qu’habitoit un peuple nombreux. A

l'extrémité occidentale de la vallée on découvroit les clochers de Grenade, qui s’élevoient en groupe du milieu des chênes verts et des cyprès. À l’autre extrémité, vers l’orient, l’œil rencontroit sur des pointes de rochers des couvents, des ermitages, quelques ruines de l’ancienne Illibérie, et dans le lointain les sommets de la Sierra-Nevada. Le Douro rouloit au milieu du vallon et présentoit le long de son cours de frais moulins, de bruyantes cascades, les arches brisées d’un aqueduc romain et les restes d’un pont du temps des Maures.

Aben-Hamet n’étoit plus ni assez infortuné, ni assez heureux, pour bien goûter le charme de la solitude : il parcouroit avec distraction et indifférence ces bords enchantés. En marchant à l'aventure, il suivit une allée d'arbres qui circuloit sur la pente du coteau de l'Albaïzyn. Une maison de campagne, environnée d’un bocage d’orangers, s’offrit bientôt à ses yeux : en approchant du bocage, il entendit les sons d'une voix et d’une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d'une femme, il y a des rapports qui ne trompent jamais un homme que l’amour possède. « C’est ma houri!» dit Aben-Hamet; et il écoute, le cœur palpitant : au nom des Abencerages plusieurs fois répété, son cœur bat encore plus vite. L’inconnue chantoit une romance castillane qui retraçoit l’histoire des Abencerages et des Zégris. Aben-Hamet ne peut plus résister à son émotion ; il s'élance à travers une haie de myrtes et tombe au milieu d’une troupe de jeunes femmes effrayées qui fuient en poussant des cris. L'Espagnole, qui venoit de chanter et qui tenoit encore la guitare, s'écrie : « C’est le seigneur Maure! » Et elle rappelle ses compagnes. « Favorite des Génies, dit l’Abencerage, je te cherchois comme l’Arabe cherche une source dans l’ardeur du midi; j'ai entendu les sons de ta guitare, tu célébrois les héros de mon pays, je t'ai devinée à la beauté de tes accents, et j’apporte à tes pieds le cœur d’Aben-Hamet. »

«Et moi, répondit dona Blanca, c’étoit en pensant à vous que je redisois la romance des Abencerages. Depuis que je vous ai vu, je me suis figuré que ces chevaliers Maures vous ressembloient, »

Une légère rougeur monta au front de Blanca en prononçant ces mots. Aben-Hamet se sentit prêt à tomber aux genoux de la jeune chrétienne, à lui déclarer qu’il étoit le dernier Abencerage ; mais un reste de prudence le retint ; il craignit que son nom, trop fameux à Grenade, ne donnât des inquiétudes au gouverneur. La guerre des Morisques étoit à peine terminée, et la présence d’un Abencerage dans ce moment pouvoit inspirer aux Espagnols de justes craintes: Ce n’est pas qu’Aben- Hamet s’effrayät d'aucun péril, mais il frémissoit à la pensée d'être obligé de s'éloigner pour jamais de la fille de don Rodrigue,

Dona Blanca descendoit d’une famille qui tiroit son origine du Cid de Bivar et de Chimène, fille du comte Gomez de Gormas. La postérité du vainqueur de Valence la Belle tomba, par l'ingratitude de la cour de Castille, dans une extrême pauvreté; on crut même pendant plusieurs siècles qu’elle s’étoit éteinte, tant elle devint obscure. Mais, vers le temps de la conquête de Grenade, un dernier rejeton de la race des Bivar, l’aïeul de Blanca, se fit reconnoître moins encore à ses titres qu'à l’éclat de sa valeur. Après l'expulsion des infidèles, Ferdinand donna au descendant du Gid les biens de plusieurs familles maures et le créa duc de Santa-Fé. Le nouveau duc fixa sa demeure à Grenade, et mourut jeune encore, laissant un fils unique déjà marié, don Rodrigue, père de Blanca.

Dona Thérésa de Xérès, femme de don Rodrigue, mit au jour un fils qui reçut à sa naissance le nom de Rodrigue, comme tous ses aïeux, mais que l’on appela don Carlos, pour le distinguer de son père. Les grands événements que don Carlos eut sous les yeux dès sa plus tendre jeunesse, les périls auxquels il fut exposé presque au sortir de l’enfance, ne firent que rendre plus grave et plus rigide un caractère naturellement porté à l’austérité. Don Carlos comptoit à peine quatorze ans lorsqu'il suivit Cortez au Mexique : il avoit supporté tous les dangers, il avoit été témoin de toutes les horreurs de cette étonnante aventure; il avoit assisté à la chute du dernier roi d’un monde jusque alors inconnu. Trois ans après cette catastrophe, don Carlos s’étoit trouvé en Europe à la bataille de Pavie, comme pour voir l'honneur et la vail- Jance couronnés succomber sous les coups de la fortune. L'aspect d’un nouvel univers, de longs voyages sur des mers non encore parcourues, le spectacle des révolutions et des vicissitudes du sort, avoient fortement ébranlé l'imagination religieuse et mélancolique de don Carlos : il étoit entré dans l’ordre chevaleresque de Calatavra, et, renonçant au mariage malgré les prières de don Rodrigue, il destinoit tous ses biens à sa sœur.

Blanca de Bivar, sœur unique de don Carlos et beaucoup plus jeune que lui, étoit l’idole de son père : elle avoit perdu sa mère, et elle entroit dans sa dix-huitième année lorsque Aben-Hamet parut à Grenade, Tout étoit séduction dans cette femme enchanteresse ; sa voix étoit ravissante, sa danse plus légère que le zéphyr; tantôt elle se plaisoit à guider un char comme Armide, tantôt elle voloit sur le dos du plus rapide coursier d'Andalousie, comme ces fées charmantes qui apparoissoient à Tristan et à Galaor dans les forêts. Athènes l’eût prise pour Aspasie et Paris pour Diane de Poitiers, qui commençoit à briller à la cour. Mais avec les charmes d’une Françoise elle avait les pas-

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sions d’une Espagnole, et sa coquetterie naturelle n'ôtoit rien à la sûreté, à la constance, à la force, à l'élévation des sentiments de son cœur.

Aux cris qu’avoient poussés les jeunes Espagnoles lorsque Aben- Hamet s’étoit élancé dans le bocage, don Rodrigue étoit accouru. « Mon père, dit Blanca, voilà le seigneur Maure dont je vous ai parlé. I1 m'a entendue chanter, il m'a reconnue; il est entré dans le jardin 7 me remercier de lui avoir enseigné sa route. »

Le duc de Santa-Fé reçut l’Abencerage avec la politesse grave et pourtant naïve des Espagnols. On ne remarque chez cette nation aucun de ces airs serviles, aucun de ces tours de phrase qui annoncent l'abjection des pensées et la dégradation de l’âme. La langue du grand seigneur et du paysan est la même, le salut le même, les compliments, les habitudes, les usages, sont les mêmes. Autant la confiance et la générosité de ce peuple envers les étrangers sont sans bornes, autant sa vengeance est terrible quand on le trahit. D'un courage héroïque, d’une patience à toute épreuve, incapable de céder à la mauvaise fortune, il faut qu’il la dompte ou qu’il en soit écrasé. Il a peu de ce qu’on appelle esprits mais les passions exaltées lui tiennent lieu de cette lumière qui vient de la finesse et de l’abondance des idées. Un Espagnol qui passe le jour sans parler, qui n’a rien vu, qui ne se soucie de rien voir, qui n’a rien lu, rien étudié, rien comparé, trouvera dans la grandeur de ses résolutions les ressources nécessaires au moment de l’adversité.

C'étoit le jour de la naissance de don Rodrigue, et Blanca donnoit à son père une tértullia, ou petite fête, dans cette charmante solitude. Le duc de Santa-Fé invita Aben-Hamet à s'asseoir au milieu des jeunes femmes, qui s’amusoient du turban et de la robe de l'étranger. On apporta des carreaux de velours, et l’Abencerage se reposa sur ces carreaux à la façon des Maures. On lui fit des questions sur son pays et sur ses aventures; il y répondit avec esprit et gaieté. Il parloit le castillan le plus pur ; on auroit pu le prendre pour un Espagnol, s'il n’eût presque toujours dit toi au lieu de vous. Ge mot avoit quelque chase de si doux dans sa bouche, que Blanca ne pouvoit se défendre d’un secret dépit lorsqu'il s’adressoit à l’une de ses compagnes.

De nombreux serviteurs parurent : ils portoient le chocolat, les pâtes de fruits et les petits pains de sucre de Malaga, blancs comme la neige, poreux et légers comme des éponges. Après le refresco, on pria Blanca d'exécuter une de ces danses de caractère où elle surpassoit les plus habiles gitanas. Elle fut obligée de céder aux vœux de ses amies. Aben-Hamet avoit gardé le silence, mais ses regards suppliants par-

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