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dés Abencerages. Vous voyez encore sur le marbre la tache du sang des infortunés que Boabdil sacrifia à ses soupçons. C’est ainsi qu'on traite dans votre pays les hommes qui séduisent les femmes crédules. »
Aben -Hamet n’écoutoit plus Blanca; il s'étoit prosterné et baisoit avec respect la trace du sang de ses ancûtres. Il se relève et s’écrie : « O Blanca ! je jure par le sang de ces chevaliers de l’aimer avec la constance, la fidélité et l’ardeur d’un Abencerage. »
« Vous m'aimez donc? » repartit Blanca en joignant ses deux belles mains et levant ses regards au ciel. « Mais songez-vous que vous êtes un infidèle, un Maure, un ennemi, et que je suis chrétienne et Espagnole ? ». |
« O saint prophète! dit Aben-Hamet, soyez témoin de mes serments!» Blanca linterrompant : «Quelle foi voulez-vous que j'ajoute aux serments d’un persécuteur de mon Dieu? Savez-vous si je vous aime? Qui vous a donné l'assurance de me tenir un pareil langage ? »
Aben-Hamet, consterné, répondit : « Il est vrai, je ne suis que ton esclave ; tu ne m'as pas choisi pour ton chevalier, »
« Maure, dit Blanca, laisse là la ruse; tu as vu dans mes regards. que je L'aimois ; ma folie pour toi passe toute mesure ; sois chrétien, et rien ne pourra m'empêcher d’être à toi. Mais si la fille du duc de Santa-Fé ose te parler avec cette franchise, tu peux juger par cela même qu'elle saura se vaincre et que jamais un ennemi des chrétiens n'aura aucun droit sur elle, »
Aben-Hamet, dans un transport de passion, saisit ies mains de Blanca, les posa sur son turban et ensuite sur son cœur. ( Allah est puissant, s'écria-t-il, et Aben-Hamet est heureux ! O Mahomet ! que cette chrétienne connoisse ta loi, et rien ne pourra... » — «Tu blasphèmes, dit Blanca : sortons d'ici! »
Elle s'appuya sur le bras du Maure, et s’approcha de ja fontaine des Douze-Lions, qui donne son nom à l’une des cours de PAlhambra : « Étranger, dit la naïve Espagnole, quand je regarde ta robe, ton turban, tes armes, et que je songe à nos amours, je crois voir l'ombre du bel Abencerage se promenant dans cette retraite abandonnée-avec l'infortunée Alfaïma. Explique-moi l'inscription arabe gravée sur le
marbre de cette fontaine. »
Aben-Hamet lut ces mots! :
La belle princesse qui se promène couverte de perles dans son jardir
4. Cette inscription existe avec quelques autres. 11 est inutile de répéter que j'at fait cette description de l'Alhambra sur les lieux mêmes,
, on cuigmente si prodigieusement la beauté... : le reste de l'inscription étoit effacé.
« C'est pour toi qu'elle a été faite, cette inscription, dit Aben- Hamet. Sultane aimée, ces palais n’ont jamais été aussi beaux dans leur jeunesse qu'ils le sont aujourd’hui dans leurs ruines. Écoute le bruit des fontaines dont la mousse a détourné les eaux; regarde les jardins qui se montrent à travers ces arcades à demi tombées ; contemple l’astre du jour qui se couche par delà tous ces portiques : qu'il est doux d’errer avec toi dans ces lieux ! Tes paroles embaument ces retraites, comme les roses de l’hymen. Avec quel charme je reconnois dans ton langage quelques accents de la langue de mes pères! Le seul frémissement de ta robe sur ces marbres me fait tressaillir. L'air n’est parfumé que parce qu'il a touché ta chevelure. Tu es belle comme le Génie de ma patrie au milieu de ces débris. Mais Aben-Hamet peut-il espérer de fixer ton cœur? Qu'est-il auprès de toi? Il a parcouru les montagnes avec son père ; il connoît les plantes du désert... hélas! il n’en est pas une seule qui pût le guérir de la blessure que tu lui as faite! I porte des armes, mais il n’est point chevalier. Je me disois autrefois : L'eau de la mer qui dort à l'abri dans le creux du rocher est tranquille et muette, tandis que tout auprès la grande mer est agitée et bruyante. Aben-Hamet! ainsi sera ta vie, silencieuse, paisible, ignorée dans un coin de terre inconnu, tandis que la cour du sultan est bouleversée par les orages. Je me disois cela, jeune chrétienne, et tu m’es prouvé que la tempête peut aussi troubler la goutte d’eau dans le creux du rocher. »
Blanca écoutoit avec ravissement ce langage nouveau pour elle, et dont le tour oriental sembloit si bien convenir à la demeure des Fées, qu'elle parcouroit avec son amant. L'amour pénétroit dans son cœur de toutes parts; elle sentoit chanceler ses genoux, elle étoit obligée de s'appuyer plus fortement sur le bras de son guide, Aben- Hamet soutenoit le doux fardeau, et répétoit en marchant : (Ah! que ne suis-je un brillant Abencerage ! »
&@Pu me plairois moins, dit Blanca, car je serois plus tourmentée : reste obscur et vis pour moi. Souvent un chevalier célèbre oublie l'amour pour la renommée, »
«Tu n’aurois pas ce danger à craindre, » répliqua vivement Aben- Hamet,. |
« Et comment m'aimerois-tu donc si tu étois un Abencerage? » dit la descendante de Chimène.
« Je l’aimerois, répondit le Maure, plus que la gloire et moins que l'honneur, »
Le soleil étoit descendu sous l'horizon pendant la promenade des deux amants. Ils avoient parcouru tout l'Alhambra. Quels souvenirs offerts à la pensée d’Aben-Hamet! Ici la sultane recevoit par des soupiraux la fumée des parfums qu’on brüloit au-dessous d’elle. Là, dans cet asile écarté, elle se paroit de tous les atours de l'Orient. Et c’étoit Blanca, c’étoit une femme adorée qui racontoit ces détails au beau jeune homme qu'elle idolâtroit. s
La lune, en se levant, répandit sa clarté douteuse dans les sanctuaires abandonnés et dans les parvis déserts de l’Alhambra. ses blancs rayons dessinoient sur le gazon des parterres, sur les murs des salles, la dentelle d’une architecture aérienne, les cintres des cloîtres, l'ombre mobile des eaux jaillissantes et celle des arbustes balancés par le zéphyr. Le rossignol chantoit dans un cyprès qui perçoit les dômes d’une mosquée en ruine, et les échos répétoient ses plaintes. Aben-Hamet écrivit au clair de la lune le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Sœurs : il itraça ce nom en caracières arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais des mystères.
« Maure, ces lieux sont cruels, dit Blanca : quittons ces lieux. Le destin de ma vie est fixé pour jamais. Retiens bien ces mots : Musulman, je Suis ton amante sans espoir; chrétien, je suis ton épouse fortunée. »
Aben-Hamet répondit : « Chrétienne, je suis ton esclave désolé : musulmane, je suis ton époux glorieux. »
Et ces nobles amants sortirent de ce dangereux palais.
La passion de Blanca s’augmenta de jour en jour, et celle d'Aben- Hamet s’accrut avec la même violence. Il étoit si enchanté d’être aimé pour lui seul, de ne devoir à aucune cause étrangère les sentiments qu'il inspiroit, qu’il ne révéla point le secret de sa naissance à la fille du duc de Santa-Fé : il se faisoit un plaisir déhicat de lui apprendre qu'il portoit un nom illustre, le jour même où elle consentiroit à lui donner sa main. Mais il fut tout à coup rappelé à Tunis : sa mère, atteinte d’un mal sans remède, vouloit embrasser son fils et le bénir avant d'abandonner la vie. Aben-Hamet se présente au palais de Blanca. « Sultane, lui dit-il, ma mère va mourir. Elle me demande pour lui fermer les yeux. Me conserveras-tu ton amour? »
« Tu me quittes, répoñdit Blanca pâlissante. Te reverrai-je jamais ? »
« Viens, dit Aben-Hamet. Je veux exiger de toi un serment, et t'en faire un que la mort seule pourra briser. Suis-moi. »
Is sortent ; ils arrivent à un cimetière qui fut jadis celui des Maures.
On voyoit encore çà et là de petites colonnes funèbres autour desquelles le sculpteur figura jadis un turban, mais les chrétiens avoient depuis remplacé ce turban par une croix. Aben-Hamet conduisit Blanca au pied de ces colonnes.
«Blanca, dit-il, mes ancêtres reposent ici: je jure par leurs cendres de t'aimer jusqu'au jour où l'ange du jugement m'appellera au tribunal d'Allah. Je te promets de ne jamais engager mon cœur à une autre femme et de te prendre pour épouse aussitôt que tu connoîtras Ia sainte lumière du prophète. Chaque année, à cette époque, je reviendrai à Grenade pour voir si tu m’as gardé ta foi et si tu veux renoncer à tes erreurs. »
« Et moi, dit Blanca en larmes, je t’attendrai tous les ans; je te: conserverai jusqu’à mon dernier soupir la foi que je t'ai jurée, et je te recevrai pour époux lorsque le Dieu des chrétiens, plus puissant que: ton amante, aura touché ton cœur infidèle. »
Aben-Hamet part; les vents l’emportent aux bords africains ; sa mère venoit d’expirer. Il la pleure, il embrasse son cercueil. Les mois s’écoulent : tantôt errant parmi les ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de saint Louis, l’Abencerage exilé appelle le jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin : Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il aperçut les premiers promontoires de l'Espagne ! Blanca l’attend-elle sur ces bords ? Se souvient-elle encore d’un pauvre Arabe qui ne cessa de l’adorer sous le palmier du désert ?
La fille du duc de Santa-Fé n’étoit point infidèle à ses serments. Elle avoit prié son père de la conduire à Malaga. Du haut des montagnes qui bordoient la côte inhabitée, elle suivoit des yeux les vaisseaux lointains et les voiles fugitives. Pendant Ja tempête, elle contemploit avec effroi la mer soulevée par les vents : elle aimoit alors à se perdre dans les nuages, à s’exposer dans les passages dangereux, à se sentir baignée par les mêmes vagues, enlevée par le même tourbillon, qui menaçoient les jours d’Aben-Hamet. Quand elle voyoit la mouette plaintive raser les flots avec ses grandes ailes recourbées et voler vers les rivages de l'Afrique, elle Ja chargeoïit de toutes ces paroles d'amour, de tous ces vœux insensés qui sortent d'un cœur que la passion dévore.
Un jour qu’elle erroit sur les grèves, elle aperçut une longue barque dont la proue élevée, le mât penché et la voile latine annonçoient l’élégant génie des Maures. Blanca court au port, et voit bientôt entrer le vaisseau barbaresque, qui faisoit écumer l'onde sous la rapi-
dité de sa course. Un Maure couvert de superbes habits se tenoit debout sur la proue. Derrière lui deux esclaves noirs arrêtoient par le frein un cheval arabe dont les naseaux fumants et les crins épars annonçoient à la fois son naturel ardent et la frayeur que lui inspi. roit le bruit des vagues. La barque arrive, abaisse ses voiles, touche au môle, présente le flanc : le Maure s'élance sur la rive, qui retentit du son de ses armes. Les esclaves font sortir le coursier tigré comme un léopard, qui hennit et bondit de joie en retrouvant la terre, D’autres esclaves descendent doucement une corbeille où reposoit une gazelle couchée parmi des feuilles de palmier. Ses jambes fines étoient attachées et ployées sous elle, de peur qu’elles ne se fussent brisées dans les mouvements du vaisseau; elle portoit un collier de grains d’aloès, et sur une plaque d’or qui servoit à rejoindre les deux bouts du collier étoient gravés en arabe un nom et un talisman.
Blanca reconnoît Aben-Hamet : elle n'ose se trahir aux yeux de la foule, elle se rétire et envoie Dorothée, une de ses femmes, avertir l’Abencerage qu’elle l'attend au palais des Maures. Aben-Hamet présentoit dans ce moment au gouverneur son firman, écrit en lettres d'azur sur un vélin precieux et renfermé dans un fourreau de soie. Dorothée s'approche, et conduit l’heureux Abencerage aux pieds de Blanca. Quels transports en se retrouvant tous deux fidèles ! quel bonheur de se revoir après avoir été si longtemps séparés! Quels nouveaux serments de s'aimer toujours!
Les deux esclaves noirs amènent le cheval numide, qui, au lieu de selle, n’avoit sur le dos qu’une peau de lion rattachée par une zone de pourpre. On apporte ensuite la gazelle. « Sultane, dit Aben-Hamet, c’est un chevreuil de mon pays, presque aussi léger que toi.» Blanca détache elle-même l'animal charmant, qui sembloit la remercier en jetant sur elle les regards les plus doux. Pendant l'absence de l’Abencerage , la fille du duc de Santa-Fé avoit étudié l'arabe : elle lut avec des yeux attendris son propre nom sur le collier de la gazelle. Celle-ci, rendue à la liberté, se soutenoit à peine sur ses pieds si longtemps enchaïînés ; elle se couchoit à terre et appuyoit sa tête sur les genoux de sa maîtresse. Blanca lui présentoit des dattes nouvelles et caressoit cette chevrette du désert, dont la peau fine avoit retenu l'odeur du bois d’aloès et de la rose de Tunis.
L’Abencerage, le duc de Santa-Fé et sa fille partirent ensemble pour Grenade. Les jours du couple heureux s’écoulèrent comme ceux de l'année précédente : mêmes promenades, même regret à la vue de la patrie, même amour où plutôt amour toujours croissant, toujours
partagé, mais aussi même attachement dans les deux amants à la
Re
‘relhgion de leurs pères. « Sois chrétien , » disoit Blanca ; « Sois musulmane, » disoit Aben-Hamet : et ils se séparèrent encore une fois sans avoir succombé à la passion qui les entraînoit l’un vers l’autre.
Aben-Hamet reparut la troisième année, comme ces oiseaux voyageurs que l’amour ramène au printemps dans nos climats. Il ne trouva point Blanca au rivage, mais une lettre de cette femme adorée apprit au fidèle Arabe Ie départ du duc de Santa-Fé pour Madrid et l’arrivée de don Carlos à Grenade. Don Carlos étoit accompagné d’un prisonnier françois, ami du frère de Blanca. Le Maure sentit son cœur se serrer à Ja lecture de cette lettre. Il partit de Malaga pour Grenade avec les plus tristes pressentiments. Les montagnes lui parurent d’une solitude effrayante, et il tourna plusieurs fois la tête pour regarder la mer qu'il venoit de traverser. |
Blanca, pendant l'absence de son père, n’avoit pu quitter un frère qu'elle zimoit, un frère qui vouloit en sa faveur se dépouiller de tous ses biens et qu’elle revoyoit après sept années d'absence. Don Carlos avoit tout le courage et toute la fierté de sa nation : terrible comme les conquérants du Nouveau-Monde, parmi lesquels il avoit fait ses premières armes ; religieux comme les chevaliers espagnols vainqueurs des Maures, il nourrissoit dans son cœur contre les infidèles la haine qu'il avoit héritée du sang du Cid.
Thomas de Lautrec, de l’illustre maison de Foix, où la beauté dans les femmes et la valeur dans les hommes passoient pour un don héréditaire, étoit frère cadet de la comtesse de Foix et du brave et malheureux Odet de Foix, seigneur de Lautrec. A l’âge de dix-huit ans, Thomas avoit été armé chevalier par Bayard, dans cette retraite qui coûta la vie au Chevalier sans peur et sans reproche. Quelque temps après, Thomas fut percé de coups et fait prisonnier à Pavie, en défendant le roi chevalier qui perdit tout alors, fors l'honneur.
Don Carlos de Bivar, témoin de la vaillance de Lautrec, avoit fait prendre soin des blessures du jeune François, et bientôt il s'établit entre eux une de ces amitiés héroïques dont l'estime et la vertu sont les fondements. François [er étoit retourné en France, mais Charles Quint retint les autres prisonniers. Lautrec avoit eu l’honneur de partager la captivité de son roi et de coucher à ses pieds dans la prison. Resté en Espagne après le départ du monarque, il avoit été remis sur sa parole à don Carlos, qui venoit de l’amener à Grenade.
Lorsque Aben-Hamet se présenta au palais de don Rodrigue et fut introduit dans la salle où se trouvoit la fille du duc de Santa-Fé, il sentit des tourments jusque alors inconnus pour lui. Aux pieds de dona Blonca étoit assis un jeune homme qui la regardoit en silence, dans
une espèce. de ravissement, Ce jeune homme portoit un haut-dechausses de buffle et un pourpoint de même couleur, serré par un ceinturon d’où pendoit une épée aux fleurs de lis. Un manteau de soie éloit jeté sur ses épaules, et sa tête étoit couverte d’un chapeau à petits bords, ombragé de plumes; une fraise de dentelle, rabattue sur sa poitrine, laissoit voir son cou découvert. Deux moustaches noires comme l’ébène donnoient à son visage naturellement doux un air mâle et guerrier. De larges bottes qui tomboient et se replioient sur ses pieds portoient l’éperon d’or, marque de la chevalerie,
À quelque distance, un autre chevalier se tenoit debout appuyé sur la croix de fer de sa longue épée : il étoit vêtu comme l’autre chevalier, mais il paroissoit plus âgé. Son air austère, bien qu'ardent et passionné, inspiroit le respect et la crainte. La croix rouge de Calatrava étoit brodée sur son pourpoint avec cette devise : Pour elle et pour mon roi.
Un cri involontaire s'échappa de la bouche de Blanca lorsqu'elle aperçut Aben-Hamet, « Chevaliers, dit-elle aussitôt, voici l’infidèle dont je vous ai tant parlé : craignez qu'il ne remporte la victoire, Les Abencerages étoient faits comme lui, et nul ne les surpassoit en loyauté, courage et galanterie, »
Don Carlos s’avança au-devant d'Aben-Hamet. « Seigneur Maure, dit-il, mon père et ma sœur m'ont appris votre nom ; on vous croit d’une race noble et brave ; vous-même, vous êtes distingué par votre courtoisie, Bientôt Gharles Quint, mon maître, doit porter la guerre à Tunis, et nous nous verrons, j'espère, au champ d'honneur, »
Aben-Hamet posa la main sur son sein, s’assit à terre sans répondre, et resta les yeux attachés sur Blanca et sur Lautrec. Gelui-ci admiroit, avec la curiosité de son pays, la robe superbe, les armes brillantes, la beauté du Maure; Blanca ne paroissoit point embarrassée ; toute son âme étoit dans ses yeux : la sincère Espagnole n’essayoit point de acher le secret de son cœur. Après quelques moments de silence, Aben-Hamet se leva, s’'inclina devant la fille de don Rodrigue, et se retira. Étonné du maintien du Maure et des regards de Blanca, Lautrec sortit avec un soupçon qui se changea bientôt en certitude,
Don Carlos resta seul avec sa sœur. « Blanca, lui dit-il, expliquezvous. D'où naît le trouble que vous a causé la vue de cet étranger ? »
« Mon frère, répondit Blanca, j'aime Aben-Hamet! et s'il veut se faire chrétien, ma main est à lui. »
« Quoi! s'écria don Garlos, vous aimez Aben-Hamet! la fille des
Bivar aime un Maure, un infidèle, un ennemi que nous avons chassé
de ces palais! »
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« Don Carlos, répliqua Blanca, j'aime Aben-Hamet; Aben-Hamet m'aime ; depuis trois ans il renonce à moi plutôt que de renoncer à la religion de ses pères. Noblesse, honneur, chevalerie, sont en lui; jusqu’à mon dernier soupir je l’adorerai. »
Don Carlos étoit digne de sentir ce que la résolution d’Aben-Hamet avoit de généreux, quoiqu'il déplorât l’aveuglement de cet infidèle. « Infortunée Blanca, dit-il, où te conduira cet amour? J’avois espéré que Lautrec, mon ami, deviendroit mon frère. »
« Tu t’étois trompé, répondit Blanca : je ne puis aimer cet étranger. Quant à mes sentiments pour Aben-Hamet, je n’en dois compte à personne. Garde tes serments de chevalerie comme je garderai mes serments d'amour. Sache seulement, pour te consoler, que jamais Blanca ne sera l'épouse d’un infidèle. »
« Notre famille disparoîtra donc de la terre! » s’écria don Carlos.
« C’est à toi de la faire revivre, dit Blanca. Qu’importent d’ailleurs des fils que tu ne verras point et qui dégénéreront de ta vertu? Don Carlos, je sens que nous sommes les derniers de notre race; nous sortons trop de l’ordre commun pour que notre sang fleurisse après nous : le Cid fut notre aïeul, il sera notre postérité. » Blanca -sortit.
Don Carlos vole chez l’Abencerage. « Maure, lui dit-il, renonce à ma sœur ou accepte le combat. »
« Es-tu chargé par ta sœur, répondit Aben-Hamet, de me redemander les serments qu’elle m'a faits? »
« Non, répliqua don Carlos : elle t'aime plus que jamais. »
« Ah! digne frère de Blanca! s’écria Aben-Hamet en l’interrompant, je dois tenir tout mon bonheur de ton sang! O fortuné Aben-Hamet ! O heureux jour! je croyois Blanca infidèle pour ce chevalier fran- Gois.… »
« Et c’est là ton malheur, s’écria à son tour don Carlos hors de lui: Lautrec est mon ami; sans toi il seroit mon frère. Rends-moi raison des larmes que tu fais verser à ma famille. »
« Je le veux bien, répondit Aben-Hamet; mais, né d’une race qui peut-être a combattu la tienne, je ne suis pourtant point chevalier. Je ne vois ici personne pour me conférer l'ordre qui te permettra de te mesurer avec moi sans descendre de ton rang. »
Don Carlos, frappé de la réflexion du Maure, le regarda avec un mélange d’admiration et de fureur. Puis tout à coup : « C’est moi qui t/armerai chevalier! tu en es digne. »
Aben-Hamet fléchit le genou devant don Carlos, qui lui donne l’accolade en lui frappant trois fois l'épaule du plat de son épée ; ensuite
don Carlos lui ceint cette même épée que l’Abencerage va peut-être lux plonger dans la poitrine : tel étoit l'antique honneur.
Tous deux s’élancent sur leurs coursiers, sortent des murs de Grenade, et volent à la fontaine du Pin. Les duels des Maures et des chrétiens avoient depuis longtemps rendu cette source célèbre. C’étoit là que Malique Alabès s’étoit battu contre Ponce de Léon, et que le grand-maître de Calatrava avoit donné la mort au valeureux Abayados. On voyoit encore les débris des armes de ce chevalier maure suspendus aux branches du pin, et l’on apercevoit, sur l'écorce de l'arbre quelques lettres d'une inscription funèbre. Don Carlos montra de la main la tombe d’Abayados à l’Abencerage : « Imite, lui eria-t-il, ce brave infidèle, et reçois le baptême et la mort de ma main. »
« La mort peut-être, répondit Aben-Hamet , mais vivent Allah et le Prophète ! »
Ils prirent aussitôt du champ, et coururent l’un sur l’autre avec furie. I! n’avoient que leurs épées : Aben-Hamet étoit moins habile dans les combats que don Carlos, mais la bonté de ses armes, trempées à Damas, et la légèreté de son cheval arabe, lui donnoient encore l'avantage sur son ennemi. Il lança son coursier comme les Maures, et avec son large étrier tranchant il coupa la jambe droite du cheval de* don Garlos au-dessous du genou. Le cheval blessé s’abattit, et don Carlos, démonté par ce coup heureux, marche sur Aben-Hamet l'épée haute. Aben-Hamet saute à terre et recoit don Carlos avec intrépidité. Il pare les premiers coups de l'Espagnol, qui brise son épée sur le fer de Damas. Trompé deux fois par la fortune, don Carlos verse des pleurs de rage et crie à son ennemi : « Frappe, Maure, frappe ! don -Carlos désarmé te défie, toi et toute ta race infidèle. »
«Tu pouvois me tuer, répond l'Abencerage, mais je n’ai Jamais songé à te faire la moindre blessure : j'ai voulu seulement te prouver que j'étois digne d'être ton frère, et t’empêcher de me mépriser, »
Dans cet instant on aperçoit un nuage de poussière : Lautrec et Blanca pressoient deux cavales de Fez, plus légères que les vents. Ils arrivent à la fontaine du Pin et voient le combat suspendu. ë
«Je suis vaincu, dit don Carlos: ce chevalier m'a donné la vie, Lautrec, vous serez peut-être plus heureux que moi. »
«Mes blessures, dit Lautrec d’une voix noble et gracieuse, me permettent de refuser le combat contre ce chevalier courtois. Je ne veux point, ajouta-t-il en rougissant, connoître le sujet de votre querelle et pénétrer un secret qui porteroit peut-être la mort dans mon sein. Bientôt mon absence fera renaître la paix parmi vous, à moins que BJanca ne m’ordonne de rester à ses pieds. »
« Chevalier, dit Blanca, vous demeurerez auprès de mon frère, vous me regarderez comme votre sœur. Tous les cœurs qui sont ici éprouvent des chagrins : vous apprendrez de nous à supporter les maux de la vie. »
Blanca voulut contraindre les trois chevaliers à se donner la main : tous les trois s'y refusèrent : «Je hais Aben-Hamet! » s'écria don Carlos. — « Je l'envie, » dit Lautrec. — « Et moi, dit l’Abencerage, j'estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurois les aimer. »
« Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tôt ou tard l'amitié suivra l'estime. Que l'événement fatal qui nous rassemble ici soit à jamais ignoré de Grenade. » <
Aben-Hamet devint dès ce moment mille fois plus cher à la fille du duc de Santa-Fé : l'amour aime la vaillance; il ne manquoit plus rien à l’Abencerage, puisqu'il étoit brave et que don Carlos lui devoit la vie. Aben -Hamet, par le conseil de Blanca, s’abstint pendant quelques jours de se présenter au palais, afin de laisser se calmer la colère de don Carlos. Un mélange de sentiments doux et amers remplissoit l'âme de l’Abencerage : si d’un côté l'assurance d’être aimé avec tant de fidélité et d’ardeur étoit pour lui une source inépuisable de délices, d'un autre côté la certitude de n'être jamais heureux sans renoncer à la religion de ses pères accabloit le courage d’Aben-Hamet. Déjà plusieurs années s'étoient écoulées sans apporter de remède à ses maux : verroit-il ainsi s'écouler le reste de sa vie?
Il étoit plongé dans un abîme de réflexions les plus sérieuses et les plus tendres, lorsqu'un soir il entendit sonner cette prière chrétienne qui annonce la fin du jour. Il lui vint en pensée d'entrer dans le temple du Dieu de Blanca et de demander des conseils au Maître de la nature.
Il sort , il arrive à la porte d’une ancienne mosquée convertie en église par les fidèles. Le cœur saisi de tristesse et de religion, il pénètre dans le temple qui fut autrefois celui de son Dieu et de sa patrie. La prière venoit de finir : il n’y avoit plus personne dans l’église. Une sainte obscurité régnoit à travers une multitude de colonnes qui ressembloient au tronc des arbres d’une forêt régulièrement plantée. L'architecture légère des Arabes s’étoit mariée à l'architecture gothique, et, sans rien perdre de son élégance, elle avoit pris une gravité plus convenable aux méditations. Quelques lampes éclairoient à peine les enfoncements des voûtes ; mais à la clarté de plusieurs cierges allumés on voyoit encore briller l'autel du sanctuaire : il étinceloit d’or et de pierreries. Les Espagnols mettent toute leur gloire à se dépouiller de leurs richesses pour en parer les objets de leur culte, et l’image du Dieu vivant placée au milieu des voiles de
dentelles, des couronnes de perles et des gerbes de rubis, est adorée par un peuple à demi nu.
On ne remarquoit aucun siége au milieu de la vaste enceinte : un pavé de marbre qui recouvroit des cercueils servoit aux grands comme aux petits pour se prosterner devant le Seigneur. Aben-Hamet s’avançoit lentement dans les nefs désertes qui retentissoient du seul bruit de ses pas. Son esprit étoit partagé entre les souvenirs que cet ancien édifice de la religion des Maures retraçoit à sa mémoire et les sentiments que la religion des chrétiens faisoit naître dans son cœur. I] entrevit au pied d’une colonne une figure immobile, qu’il prit d’abord pour une statue sur un tombeau; il s’en approche; il distingue un jeune chevalier à genoux, le front respectueusement incliné et les deux bras croisés sur sa poitrine. Ce chevalier ne fit aucun mouvement au bruit des pas d’Aben-Hamet; aucune distraction, aucun signe extérieur de vie ne troubla sa profonde prière. Son épée étoit couchée à terre devant lui, et son chapeau, chargé de plumes, étoit posé sur le marbre à ses côtés : il avoit l’air d'être fixé dans cette attitude par l'effet d'un enchantement. C’étoit Lautrec : « Ah! dit l’Abencerage en lui-même, ce jeune et beau François demande au ciel quelque faveur signalée ; ce guerrier, déjà célèbre par son Courage, répand ici som cœur devant le souverain du ciel, comme le plus humble et le plus obscur des hommes. Prions donc aussi le Dieu des chevaliers et de la gloire. »
Aben-Hamet alloit se précipiter sur le marbre, lorsqu'il aperçut, à la lueur d’une lampe, des caractères arabes et un verset du Coran qui paroissoient sous un plâtre à demi tombé. Les remords rentrent dans son cœur, et il se hâte de quitter l'édifice où il a pensé devenir infidèle à sa religion et à sa patrie.
Le cimetière qui environnoit cette ancienne mosquée étoit une espèce de jardin planté d’orangers, de cyprès, de palmiers, et arrosé par deux fontaines ; un cloître régnoit alentour. Aben-Hamet, en Passant sous un des portiques, aperçut une femme prête à entrer dans l’église. Quoiqu’elle fût enveloppée d’un voile, l’Abencerage reconnut la fille du duc de Santa-Fé : il l’arrête, et lui dit : « Viens-tu chercher Lautrec dans ce temple? » :
«Laisse là ces vulgaires jalousies, répondit Blanca : si je ne t’aimois. plus, je te le dirois; je dédaignerois de te tromper. Je viens ici prier pour toi; toi seul es maintenant l’objet de mes vœux : j'oublie mon âme pour la tienne. I] ne falloit pas m’enivrer du poison de ton amour, où il falloit consentir à servir Je Dieu que je sers. Tu troubles toute Ma famille, mon frère te hait; mon père est accablé de chagrin, parce
que je refuse de choisir un époux. Ne t’apercois-tu pas que ma santé s’altère ? Vois cet asile de la mort; il est enchanté! Je m'y reposerai bientôt, si tu ne te hâtes de recevoir ma foi au pied de l’autel des chrétiens. Les combats que j’éprouve minent peu à peu ma vie; la passion que tu m'inspires ne soutiendra pas toujours ma frêle existence : songe, Ô Maure! pour te parler ton langage, que le feu qui allume le flambeau est aussi le feu qui le consume. »
Blanca entre dans l’église, et laisse Aben-Hamet accablé de ces dernières paroles.
C’en est fait : l’Abencerage est vaincu; il va renoncer aux erreurs de son culte; assez longtemps il a combattu. La crainte de voir Blanca mourir l'emporte sur tout autre sentiment dans le cœur d’Aben- Hamet. Après tout, se disoit-il, le Dieu des chrétiens est peut-être le Dieu véritable. Ce Dieu est toujours le Dieu des nobles âmes, puisqu'il est celui de Blanca, de don Carlos et de Lautrec.
Dans cette pensée, Aben-Hamet attendit avec impatience le lendemain pour faire connoître sa résolution à Blanca et changer une vie de tristesse et de larmes en une vie de joie et de bonheur. I1 ne put se rendre au palais du duc de Santa-Fé que le soir. Il apprit que Blanca étoit allée avec son frère au Généralife, où Lautrec donnoit une fête. Aben-Hamet, agité de nouveaux soupçons, vole sur les traces de Blanca. Lautrec rougit en voyant paroître l’Abencerage ; quant à don Carlos, il reçut le Maure avec une froide politesse, mais à travers laquelle perçoit l’estime.
Lautrec avoit fait servir les plus beaux fruits de l'Espagne et de l'Afrique dans une des salles du Généralife appelée la salle des Chevaliers. Tout autour de cette salle étoient suspendus les portraits des princes et des chevaliers vainqueurs des Maures, Pélasge, le Cid, Gonzalve de Cordoue. L’épée du dernier roi de Grenade étoit attachée au-dessous de ces portraits. Aben-Hamet renferma sa douleur en luimême, et dit seulement comme le lion, en regardant ces tableaux : « Nous ne savons pas peindre. »
Le généreux Lautrec, qui voyoit les yeux de l’Abencerage se tourner malgré lui vers l’épée de Boabdil, lui dit : « Chevalier Maure, si j’avois prévu que vous m'eussiez fait l'honneur de venir à cette fête, jé ne vous amrois pas reçu ici. On perd tous les jours une épée, et j'ai vu le plus vaillant des rois remettre la sienne à son heureux ennemi. »
« Ab! s’écria le Maure en se couvrant le visage d’un pan de sa robe, on peut la perdre comme François I®', mais comme Boabdil!.. »
La nuit vint : on apporta des flambeaux; la conversation changea de cours. On pria don Carlos de raconter la découverte du Mexique.
Il parla de ce monde inconnu avec l’éloquence pompeuse naturelle à la nation espagnole. Il dit les malheurs de Montézume, les mœurs des Américains, les prodiges de la valeur castillane et même les cruautés de ses compatriotes, qui ne lui sembloient mériter ni blâme ni louange, Ces récits enchantoient Aben-Hamet, dont la passion pour les histoires merveilleuses trahissoit le sang arabe. Il fit à son tour le tableau de l'empire ottoman, nouvellement assis sur les ruines de Constantinople, non sans donner des regrets au premier empire de Mahomet; temps heureux où le commandeur des croyants voyoit briller autour de lui Zobéide, Fleur de Beauté, Force des Cœurs, Tourmente, et ce généreux : Ganem, esclave par amour. Quant à Lautrec, 1} peignit la cour galante de François If, les arts renaissant du sein de la barbarie, l'honneur, la loyauté, la chevalerie des anciens temps, unis à la politesse des siècles civilisés, les tourelles gothiques ornées des ordres de la Grèce, et les dames gauloises rehaussant la richesse de leurs atours par l’élégance athénienne.
Après ces discours, Lautrec, qui vouloit amuser la divinité de cette fête, prit une guitare, et chanta cette romance qu’il avoit composée sur un air des montagnes de son pays :
Combien j’ai douce souvenance !
Du joli lieu de ma naissance!
Ma sœur, qu'ils étoient beaux, les jours De France!
O mon pays, sois mes amours Toujours !
Te souvient-il que notre mère,
Au foyer de notre chaumière,
Nous pressoit sur son cœur joyeux, Ma chère,
Et nous baisions ses blancs cheveux Tous deux ?
Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignoit la Dore!
Et de cette tant vieille tour Du Maure, Où l’airain sonnoit le retour Du jour?
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleuroit l’hirondelle agile,
4. Cette romance est déjà connue du public. J'en avois composé les paroles pour un air des montagnes d'Auvergne, remarquable par sa douceur et sa simplicné.
Du vent qui courboit le roscau Mobile,
Ut du soleil couchant sur l’eau, Si beau?
Oh! qui me rendra mon Hélène,
Et ma montagne ct le grand chôre?
Leur souvenir fait tous les jours Ma peine :
lon pays sera mes amours Toujours !
Lautrec, en achevant le dernier couplet, essuya avec son gant une larme que lui arrachoit le souvenir du gentil pays de France. Les regrets du beau prisonnier furent vivement sentis par Aben-Hamet, qui déploroit comme Lautrec la perte de sa patrie. Sollicité de prendre à son tour la guitare, il s’en excusa, en disant qu’il ne savoit qu’une romance, et qu'elle seroit peu agréable à des chrétiens.
« Si ce sont des infidèles qui gémissent de nos victoires, repartit dédrigneusement don Carlos, vous pouvez chanter : les larmes sont permises aux vaincus. »
« Oui, dit Blanca, et c’est pour cela que nos pères, soumis autrefois au joug des Maures, nous ont laissé tant de complaintes. »
Aten-Hamet chanta donc cette ballade, qu’il avoit apprise d'un poëte de la tribu des Abencerages ! :
Le roi don Juan. Je t'épouserai,
Un jour chevauchant, Puis apporterai
Vit sur la montagne En dons à ta ville,
Grenade d'Espagne ; Cordoue et Séville.
Ii lui dit soudain : Superbes atours Cité mignonne, Et perle fine Mon cœur te donne Je te destine Avec ma main. Pour nos amours.
+ 1. En traversant un pays montagneux entre Algésiras et Cadix, je m'arrêtai dans
une vertu située au milieu d'un bois. Je n'y trouvai qu’un petit garçon de quatorze à quinze ans et une petite fille à peu près du même âge, frère ct sœur, qui tressoient auprès du feu des nattes de jonc. Ils chantoient une romance dont je ne comprenois pas les paroles, mais dont l'air étoit. simple et naïf. Il faisoit un temps affreux ; je restai deux heures à la venta. Mes jeunes hôtes répétèrent si longtemps les couplets de leur romance, qu’il me fut aisé d'en apprendre l'air par cœur. C'est sur cet air que j'ai composé la romance de l’Abencerage. Peut-être étoit-il question d'Aben- Hamet dans la chanson de mes deux petits Espagnols. Au reste, le dialogue de Gremade et dun roi de Léon cst imité d’une romance espagnole.
128 LES Grenade répond :
Grand roi de Léon, Au Maure liée, Je suis mariée.
Garde tes présents :
J'ai pour parure Riche ceinture Et beaux enfants.
Aïnsi tu disois;
Ainsi tu mentois ;
O mortelle injure !
Grenade est parjure!
Un chrétien maudit D’Abencerage Tient l'héritage :
C’étoit écrit !
Jamais le chameau N’apporte au tombeau, Près de la piscine, L'Haggi de Médine. Un chrétien maudit D’Abencerage Tient l'héritage :
C'étoit écrit !
O bel Alhambra !
O palais d’Allah!
Cité des fontaines !
Fleuve aux vertes plainez!
Un chrétien maudit D’Abencerage Tient l'héritage :
C'étoit écrit !
La naïveté de ces plaintes avoit touché jusqu’au superbe don Carlos,
malgré les imprécations prononcées contre les chrétiens. 11 auroit bien désiré qu'on le dispensât de chanter lui-même, mais par courtoisie pour Lautrec il crut devoir céder à ses prières. Aben-Hamet donna la guitare au frère de Blanca, qui célébra les exploits du Cid son illustre aïeul :
Prèt à partir pour la rive africaine !,
Le Cid armé, tout brillant de valeur,
Sur sa guitare, au pied de sa Chimène,
Chantoit ces vers que lui dictoit l'honneur :
Chimène a dit : Va combattre le Maure ; De ce combat surtout reviens vainqueur, Oui, je croirai que Rodrigue m'’adore S'il fait céder son amour à l'honneur.
Donnez, donnez et mon casque et ma lance!
Je vais montrer que Rodrigue a du cœur :
Dans les combats signalant sa vaillance, Son cri sera pour sa dame et l’honneur,
1. Tout le monde connoît l'air des Fo/ies d'Espagne. Cet air étoit sans paroles, du moins il n’y avoit point de paroles qui en rendissent le caractère grave, réligieux et chevalcresque. J'ai essayé d'exprimer ce caractère dans la romance du Cid, Cette romance s'étant répandue dans le public sans mon aveu, des maîtres célèbres m'ont fait l'honneur de l’embellir de leur musique. Mais comme je l’avois expressément composée pour l'air des Folies d'Espagne, il y a un couplet qui devient un vrai galimatias, s’il ne se rapporte à mon intention primitive :
- Mon noble chant vainqueur, = D' Espagne un jour deviendra la folie, ete.
Enfin ces trois romances n’ont quelque mérite qu’autant qu’elles sont chantées sur to:s vieux airs véritablement nationaux; elles amènent d’ailleurs le déneuement.
Maure vanté pour ta galanterie,
De tes accents mon noble chant vainqueur D’Espagne un jour deviendra la folie,
Car il peindra l’amour avec l'honneur.
Dans le vallon de notre Andalousie,
Les vieux chrétiens conteront ma valeur :
Il préféra, diront-ils, à la vie
Son Dieu, son roi, sa Chimène et l’honneur,
Don Carlos avoit paru si fier en chantant ces paroles d’une voix mâle et sonore, qu’on l’auroit pris pour le Cid lui-même. Lautrec partageoit l'enthousiasme guerrier de son ami; mais l’Abencerage avoit pâli au nom du Cid.
«Ce chevalier, dit-il, que les chrétiens appellent la Fleur des batailles, porte parmi nous le nom de cruel. Si sa générosité avoit égalé sa valeur... »
« Sa générosité, repartit vivement don Carlos interrompant Aben- Hamet, surpassoit encore son courage, et il n’y a que des Maures qui puissent calomnier le héros à qui ma famille doit le jour. »
« Que dis-tu ? s’écria Aben-Hamet s’élançant du siége où il étoit à demi couché : tu comptes le Cid parmi tes aïeux? »
« Son sang coule dans mes veines, répliqua don Carlos, et je me reconnois de ce noble sang à la haine qui brûle dans mon cœur contre les ennemis de mon Dieu. »
« Ainsi, dit Aben-Hamet regardant Blanca, vous êtes de la maison de ces Bivar qui, après la conquête de Grenade, envahirent les foyers des malheureux Abencerages et donnèrent la mort à un vieux chevalier de ce nom qui voulut défendre le tombeau de ses aïeux! »
« Maure ! s’écria don Carlos enflammé de colère, sache que je ne me laisse point interroger. Si je possède aujourd’hui la dépouille des Abencerages, mes ancêtres l’ont acquise au prix de leur sang, et ils ne la doivent qu’à leur épée. »
« Encore un mot, dit Aben-Hamet toujours plus ému : nous avons ignoré dans notre exil que les Bivar eussent porté le titre de Santa- Fé, c’est ce qui a causé mon erreûr. »
« Ce fut, répondit don Carlos, à ce même Bivar, vainqueur des Abencerages, que ce titre fut conféré par Ferdinand le Catholique.»
La tête d’Aben-Hamet se pencha dans son sein : il resta debout au milieu de don Carlos, de Lautrec et de Blanca étonnés. Deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux sur le poignard attaché à sa ceinture. « Pardonnez, dit-il ; les hommes, je le sais, ne doivent pas répandre