PAR
loient au défaut de sa bouche. Blanca choisit une Zambra, danse expressive que les Espagnols ont empruntée des Maures.
Une des jeunes femmes commence à jouer sur la guitare l'air de la danse étrangère. La fille de don Rodrigue Ôôte son voile et attache à ses mains blanches des castagnettes de bois d’ébène. Ses cheveux noirs tombent en boucles sur son cou d’albâtre : sa bouche et ses yeux sourient de concert; son teint est animé par lé mouvement de son cœur. Tout à coup elle fait retentir le bruyant ébène, frappe trois fois la mesure, entonne le chant de la Zambra et, mêlant sa voix au son de la guitare, elle part comme un éclair.
Quelle variété dans ses pas! quelle élégance dans ses attitudes! Tantôt elle lève ses bras avec vivacité, tantôt elle les laisse retomber avec mollesse. Quelquefois elle s’élance comme enivrée de plaisir et se retire comme accablée de douleur. Elle tourne la tête, semble appeler quelqu'un d’invisible, tend modestement une joue vermeille au baiser d’un nouvel époux, fuit honteuse, revient brillante et consolée, marche d’un pas noble et presque guerrier, puis voltige de nouveau sur le gazon. L'harmonie de ses pas, de ses chants et des sons de sa guitare étoit parfaite. La voix de Blanca, légèrement voilée, avoit cette sorte d’accent qui remue les passions jusqu’au fond de l'âme. La musique espagnole, composée de soupirs et de mouvements vifs, de refrains tristes, de chants subitement arrêtés, offre un singulier mélange de gaieté et de mélancolie. Cette musique et cette danse fixèrent sans retour le destin du dernier Abencerage : elles auroient suffi pour troubler un cœur moins malade que le sien.
On retourna le soir à Grenade par la vallée du Douro. Don Rodrigue, charmé des manières nobles et polies d’Aben-Hamet, ne voulut point se séparer de lui qu'il ne lui eût promis de venir souvent amuser Blanca des merveilleux récits de l'Orient. Le Maure, au comble de ses vœux, accepta l'invitation du duc de Santa-Fé, et dès le lendemain il se rendit au palais où respiroit celle qu’il aimoit plus que la lumière du jour.
Blanca se trouva bientôt engagée dans une passion profonde par l'impossibilité même où elle crut être d'éprouver jamais cette passion. Aimer un infidèle, un Maure, un inconnu, lui paroissoit une chose si étrange, qu’elle ne prit aucune précaution contre le mal qui commençoit à se glisser dans ses veines; mais aussitôt qu’elle en reconnut les atteintes, elle accepta ce mal en véritable Espagnole. Les périls et les chagrins qu’elle prévit ne la firent point reculer au bord de l’abime
ni délibérer longtemps avec son cœur. Elle se dit : « Qu’Aben-Hamet soit chrétien, qu’il m'aime, et je le suis au bout de la terre, »
L’Abencerage ressentoit de son côté toute la puissance d’une passion irrésistible : il ne vivoit plus que pour Blanca. Il ne s’occupoit plus des projets qui l’avoient amené à Grenade: il lui étoit facile d'obtenir les éclaircissements qu'il étoit venu chercher, mais tout autre intérêt que celui de son amour s’étoit évanoui à ses yeux. Il redoutoit même des lumières qui auroient pu apporter des changements dans sa vie. Il ne demandoit rien, il ne vouloit rien connoître ; il se disoit : « Que Blanca soit musulmane, qu'elle m'aime, et je la
sers jusqu'à mon dernier soupir. »
Aben-Hamet et Blanca, ainsi fixés dans leur résolution, n’attendoient que le moment de se découvrir leurs sentiments. On étoit alors dans les plus beaux jours de l’année. « Vous n’avez point encore vu l'AIhambra, dit la fille du duc de Santa-Fé à l’Abencerage. Si j'en crois quelques paroles qui vous sont échappées, votre famille est originaire de Grenade. Peut-être serez-vous bien aise de visiter le palais de vos anciens rois? Je veux moi-même ce soir vous servir de guide. »
Aben-Hamet jura par le prophète que jamais promenade ne pouvoit Jui être plus agréable.
L'heure fixée pour le pèlerinage de l’Alhambra étant arrivée, la fille de don Rodrigue monta sur une haquenée blanche accoutumée à gravir les rochers comme un chevreuil. Aben-Hamet accompagnoit la bril-. lante Espagnole sur un cheval andalou équipé à la manière des Turcs. Dans la course rapide du jeune Maure, sa robe de pourpre s’enfloit derrière lui, son sabre recourbé retentissoit sur la selle élevée et le vent agitoit l’aigrette dont son turban étoit surmonté. Le peuple, charmé de sa bonne grâce, disoit en le regardant passer : « C’est un prince infidèle que dona Blanca va convertir. »
Is suivirent d’abord une longue rue qui portoit encore le nom d’une illustre famille maure; cette rue aboutissoit à l’enceinte extérieure de l’Alhambra. Ils traversèrent ensuite un bois d’ormeaux, arrivèrent à une fontaine, et se trouvèrent bientôt devant l'enceinte intérieure du palais de Boabdil. Dans une muraille flanquée de tours et surmontée de créneaux s’ouvroit une porte appelée la Porte du Jugement. Ns franchirent cette première porte, et s’avancèrent par un chemin étroit qui serpentoit entre de hauts murs et des masures à demi ruinées. Ce chemin les conduisit à la place des Algibes, près de laquelle Charles Quint faisoit alors élever un palais. De là, tournant vers le nord, ils s’arrêtèrent dans une cour déserte, au pied d’un mur sans ornements et dégradé par les âges. Aben-Hamet, sautant légèrement à terre, offrit la main à Blanca pour descendre de sa mule. Les serviteurs frappèrent à une porte abandonnée dont l'herbe cachoit le seuil : la
porte s'ouvrit et laissa voir tout à coup PE réduits secrets de l’AIhambra.
Tous les charmes, tous les regrets de la patrie, mélés aux prestiges de l’amour, saisirent le cœur du dernier Abencerage. Immobile et muet, il plongeoïit des regards étonnés dans cette habitation des Génies : il croyoit être transporté à l'entrée d’un de ces palais dont on lit la description dans les contes arabes. De légères galeries, des canaux de marbre blanc bordés de citronniers et d’orangers en fleur, des fontaines, des cours solitaires, s'offroient de toutes parts aux yeux d’Aben-Hamet, et à travers les voûtes allongées des portiques il apercevoit d’autres labyrinthes et de nouveaux enchantements. L'azur du plus beau ciel se montroit entre des colonnes qui soutenoient une chaîne d’arceaux gothiques. Les murs, chargés d’arabesqués, imitoient à la vue ces étoffes de l'Orient que brode dans l'ennui du harem le caprice d’une femme esclave. Quelque chose de voluptueux, de religieux et de guerrier, sembloit respirer dans ce magique édifice, espèce de cloître de l'amour, retraite mystérieuse où les rois maures goûtoient tous les plaisirs et oublioient tous les devoirs de la vie.
Après quelques instants de surprise et de silence, les deux amants entrèrent dans ce séjour de la puissance évanouie et des félicitis passées. Ils firent d’abord le tour de la salle des Mésucar, au milieu du parfum des fleurs et de la fraicheur des eaux. Ils pénétrèrent ensuite dans la cour des Lions. L’émotion d’Aben-Hamet augmentoit à chaque pas. « Si tu ne remplissois mon âme de délices, dit-il à Blanca, avec quel chagrin me verrois-je obligé de te demander, à toi Espagnole, l'histoire de ces demeures! Ah! ces lieux sont faits pour servir de retraite au bonheur, et moi... ! »
Aben-Hamet pro le nom de Boabdil dans des mosaïques. «O mon roi! s’écria-t-il, qu’es-tu devenu? Où te trouverai-je dans ton Alhambra désert? » Et les larmes de la fidélité, de la loyauté et de l'honneur couvroient les yeux du jeune Maure. « Vos anciens maîtres, dit Blanca, ou plutôt les rois de vos pères étoient des ingrats, — Qu'importe? repartit l’'Abencerage: ils ont été malheureux ! »
Comme il prononçoit ces mots, Blanca le conduisit dans un cabinet qui sembloit être le sanctuaire même du temple de l'Amour. Rien n'égaloit l'élégance de cet asile : la voûte entière, peinte d’azur et d'or et composée d’arabesques découpées à jour, laissoit passer la lumière comme à travers un tissu de fleurs. Une fontaine jaillissoit au milieu de l'édifice, et ses eaux, retombant en rosée, étoient recueillies dans une conque d’albâtre. « Aben-Hamet, dit la fille du duc de Santa-Fé, regardez bien cette fontaine : elle reçut les têtes défigurées