‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 46 sur 276 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Dargo est appuyé contre un arbre solitaire; il écoute le vent qui murmure tristement dans le feuillage : l'ombre de Crimoïna se lève sur les flots azurés du lac. Les chevreuils l’aperçoivent sans en être effrayés, et passent avec lenteur sur la colline; aucun chasseur ne

trouble leur paix, car Dargo est triste, et les ardents compagnons de

ses chasses aboient inutilement à ses côtés. Et moi aussi, à Dargo! je sens tes infortunes. Les larmes tremblent dans mes yeux comme la rosée sur l'herbe des prairies, quand je me souviens de tes malheurs.

Comhal étoit assis au lieu où les daims paissent maintenant sur sa tombe : un chêne sans feuillage et trois pierres grisàtres rongées par la mousse des ans marquent les cendres du héros. Les guerriers de Comhal étoient rangés autour de lui : penchés sur leurs boucliers, ils écoutoient la chanson du barde. Tout à coup ils tournent les yeux vers la mer : un nuage paroît parmi les vagues lointaines; nous reconnoissons le vaisseau d’Inisfail ; au haut de ses mâts est suspendu le signal de détresse. « Déployez mes voiles! s’écrie Comhal; volons pour secourir nos amis! »

La nuit nous surprit sur l’abîime. Les vagues enfloient leur sein écumant et les vents mugissoient dans nos voiles : la nuit de la tempête est sombre, mais une île déserte est voisine, et ses bras se courbent comme mon arc lorsque j’envoie la mort à l'ennemi. Nous abordons à cette île; là nous attendons le retour de la lumière, là des matelcts rêvent aux dangers qui ne sont plus.

Nous sommes dans la baie de Botha. L'oiseau des morts crie; une voix triste sort du fond d’une caverne. « C’est l'ombre de Dargo qui gémit, dit Comhal, de Dargo que nous avons perdu en revenant des guerres de Lochlin. »

« Les vagues confondoient leurs sommets blanchis parmi les nuages,

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et leurs flancs bleuâtres s’élevoient entre nous et la terre. Dargo monte au haut du mât pour découvrir Morven, mais il ne voit point Morven. Les cuirs humides glissent dans ses mains, il tombe et s’ensevelit dans les flots ; un tourbillon chasse au loin nos navires, notre chef échappe à nos yeux. Nous chantâmes un chant à sa gloire, nous invitàmes les ombres de ses pères à le recevoir dans leur palais de nuages, ils n'écoutèrent point nos vœux. L'ombre de Dargo habite encore les rochers : elle n’est point errante sur les blondes collines, dans les détours verdoyants des vallées. Chante, ô Ullin ! les louanges du héros, il reconnoîtra ta voix et se réjouira au bruit de sa renommée. »

Ainsi parle Comhal, et le barde saisit sa harpe : « Paix à ton ombre, toi qui as soutenu quelquefois seul les efforts de toute une armée! paix à ton ombre, Ô Dargo! Que ton sommeil soit profond, enfant de la caverne, sur un rivage étranger ! »

À peine Ullin a-t-il cessé ses chants, qu’une voix se fait entendre : « M'ordonnes-tu de demeurer sur ces roches désertes, à barde de Comhal? les guerriers de Morven abandonnent-ils leurs amis dans l’infortune ? » Ainsi disoit Dargo lui-même en descendant la colline.

Galchos, ancien ami de Dargo, reconnoît sa voix ; il y répond parles. cris joyeux dont jadis il appeloit son ami à la poursuite des hôtes des forêts : il est déjà dans les bras de Dargo; les étoiles virent entre les nuages brisés le bonheur des deux guerriers. Dargo se présente à Comhal. «Tu vis! s’écria Comhal; comment échappas-tu à l'Océan lorsqu'il roula ses flots sur ta tête? »

« La vague, répondit Dargo, me jeta sur ces bords. Depuis ce temps, la lune a vu sept fois s’éteindre et sept fois se rallumer sa lumière ; mais sept années ne sont pas plus longues sur la cime rembrunie de Morven. Toujours assis sur le rocher, en murmurant les chants de nos bardes, je prêtois l'oreille ou au bruit des vagues, ou au cri de l'oiseau qui planoïit sur leurs déserts en jetant des voix plaintives. Ce temps marcha peu, car lents sont les pas du soleil, et paresseuse la lumière de la lune sur cette rive solitaire. »

Dargo s’interrompit tout à ‘coup. « Pourquoi, reprit-il en regardant Gomhal, pourquoi ces larmes silencieuses? pourquoi ces regards attendris? Ah! ils ne sont pas pour le récit de mes peines, ils sont pour la

‘mort d'Évella ! Oui, je le sais, Évella n’est plus; j'ai vu son émbre glisser dans la vapeur abaissée, lorsque l’astre des nuits brilloit à travers le voile d’une légère ondée sur la surface unie de la mer. J'ai vu mon amour, Mais son visage étoit pâle; des gouttes humides tomboient de ses beaux cheveux, comme si elle eût sorti du sein de l'Océan ; le cours de ses larmes étoit tracé sur ses joues. J'ai reconnu Évella, j'ai pressenti

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