‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 47 sur 276 · CHANT I · texte numérisé non relu

CHANT I

Son: iMmalheur. En vain j’ai appelé mon amante : les ombres des vierges de Morven me l'ont ravie; elles chantoient autour d'elle, leurs voix ressembloient ‘aux derniers soupirs du vent dans un soir d'automne, lorsque la nuit descend par degrés dans la vallée de Cona, et que de foibles murmures se font entendre parmi les roseaux qui bordent les ondes. Évella suivit les gracieux fantômes, mais elle me jeta un regard douloureux sur mon rocher. La suave musique cessa, la belle vision s’évanouit. Depuis ce temps, je n'ai cessé de pleurer au lever du soleil, de pleurer au coucher du soleil. Quand te reverrai-je, Évella ? Dis-moi, Comhal, quelle fut la destinée de la fille de Morven? »

« Évella apprit ton malheur , répondit Comhal. Durant trois soleils elle reposa sa tête inclinée sur son bras d’albâtre ; au quatrième soleil elle descendit sur le rivage de la mer, et chercha le Corps: de Dargo. Les filles de Morven la virent du sommet de la colline ; elles essuyèrent leurs larmes avec les boucles de leur chevelure, Elles s’avancèrent en silence pour consoler Évella ; mais elles la trouvèrent affaissée comme un monceau de neige, et belle encore comme un: cygne du rivage. Les filles de Morven pleurèrent, et les bardes firent entendre des chants. Puisses-tu, à Dargo! vivre comme Évella dans la renommée ! puisse ainsi durer notre mémoire, quand nous nous. enfoncerons dans la tombe! »

Ainsi dit Comhal. Mais nous apercevons une grande lumière dans Inisfail ; nous découvrons le signal qui annonce le danger du roi. Aussitôt nous nous précipitons dans nos vaisseaux : Dargo est avec nous, nous quittons l'ile déserte ; nous nous hâtons pour disperser les ennemis d’Inisfail.

Les vents de Morven viennent à notre aide, ils remplissent le sein de nos voiles ; les mariniers se courbent et se redressent sur la rame qui brise, en écumant, la tête sombre et-mobile des flots. Chaque héros a les yeux fixés sur le rivage : toutes les âmes sont déjà dans le Champ du carnage ; mais l’on est encore à quelque distance d’Inisfail. Dargo seul ne ressent point la joie du péril; ses yeux sont baissés, son front est appuyé sur son bras, qui repose sur le bord d’un bouclier. Gomhal observe la tristesse de ce chef, il fait un signe à Ullin, afin que le chant du barde réveille le cœur de Dargo. Ullin chante au bruit des. vaisseaux qui sillonnent les vagues.

« Colda vivoit aux jours de Trenmor. I] poursuivoit les daims autour de la baie d’Étha : les rochers couverts de forêts répondoient à ses cris, et les fils légers de la montagne tombèrent. Mélina l’aperçut d’un autre rivage : elle veut traverser la baie sur un esquif bondissant. Un tourbillon descend du ciel et renverse la nef ; Mélina s’attache à la carène :

140 DARGO.

« Je meurs! s'écrie-t-elle : Colda, mon guerrier, viens à mon secours ! » « La nuit déploya ses ombres : plus foiblement alors la voix murmura des plaintes ; plus foiblement encore elle fut répétée par les échos du rivage; elle s’évanouit enfin dans les ténèbres. Colda trouva Mélina à demi ensevelie dans le sable; il éleva pour elle la pierre du tombeau sous un chêne auprès d’un torrent. Le chasseur aime ce lieu solitaire ; il s'y repose à l'ombre quand le soleil brûle la plaine. Colda fut longtemps triste ; il s'égaroit seul à travers les bois des coteaux d'Étha; chaque nuit les oiseaux des mers écoutoient ses soupirs, Mais l’ennemi vint, et le bouclier de Trenmor retentit ; Golda saisit sa lance, et fut vainqueur. La joie reparut peu à peu sur son visage comme le soleil sur la bruyère quand la tempête est passée. » « Le souvenir de ce chef, dit Dargo, revit dans ma mémoire, mais comme les foibles traces d’un songe depuis longtemps évanoui. Colda conduisit souvent les pas de mon enfance au chêne d’Étha; les larmes tomboient de ses yeux en s’avançant sur les grèves abandonnées. Je lui demandois pourquoi il pleuroit ; il me répondoit : C'est ici que dort Mélina, O Colda! je me suis reposé sur sa tombe et sur la tienne! Puisse ma renommée me survivre, de même que ta glüire est restée après toi, lorsque je serai errant dans les nuages avec la belle Évella ! » « Oui, ton nom demeurera parmi les hommes, dit Comhal: mais nous touchons au rivage. Vois-tu ces boucliers roulant comme la lune à travers le brouillard? Leurs bosses reluisent aux rayons du matin. Les guerriers d’Inisfail sont là; le roi regarde par la fenêtre de son palais ; il aperçoit un nuage grisâtre. Des larmes tombent sur la pierre de la fenêtre. Nos voiles sont le nuage grisâtre ; le roi les a reconnues ; la joie éclate dans ses veux ; il s'écrie : Voici Comhal! »

Les chefs de Lochlin ont aussi reconnu les guerriers de Morven, qui viennent au secours d’Inisfail. Leur armée se courbe, et s’avance à la rencontre de ces guerriers. Armor la conduit : il s'élève au-dessus des héros comme le chef rougeâtre au-dessus des troupeaux de biches dans les bois de Morven. Comhal s'écrie : « Ceignez vos épées ; rappelez les jours de votre gloire et les anciennes batailles de Morven. Dargo, présente ton large bouclier; Carril, que ton glaive rapide jette encore des ondes de lumière; lève cette lance, à Comhal! qui si souvent joncha la terre de morts ; et toi, Ullin, que ta voix nous anime aux Combats sanglants, »

Nous fondons sur l'ennemi ; il étoit immobile comme le chêne de Malaor, que ne peut ébranler la tempête. Inisfail nous vit, et se précipita dans la vallée pour se joindre à nous. Lochlin plie sous les coups de l'orage : ses branches arrachées couvrent les champs. Armor

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