‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 51 sur 276 · SUR L’ART DU DESSIN · texte numérisé non relu

SUR L’ART DU DESSIN

à rechercher les causes de cette bizarrerie ; car, enfin, ce que je retraçois d’après les règles valoit mieux que ce que je créois d’après ma tête. Voici ce que l'examen m’apprit et la solution la plus satisfaisante que j'aie pu me donner de mon problème.

En général, les paysagistes n’aiment point assez la nature et la connoissent peu. Je ne parle point ici des grands maîtres, dont au reste il y auroit encore beaucoup de choses à dire; je ne parle que des maîtres ordinaires et des amateurs comme nous. On nous apprend à forcer ou à éclaircir les ombres, à rendre un trait net, pur, et le reste; mais on ne nous apprend point à étudier les objets mêmes qui nous. flattent si agréablement dans les tableaux de la nature; on ne nous. fait point remarquer que ce qui nous charme dans ces tableaux, ce sont les harmonies et les oppositions des vieux bois et des bocages, des rochers arides et des prairies parées de toute la jeunesse des fleurs. Il sembleroit que l'étude du paysage ne consiste que dans l'étude des Coups de crayon ou de pinceau ; que tout l’art se réduit à assembler certains traits, de manière à ce qu’il en résulte des apparences d’arbres, de maisons, d’animaux et d’autres objets. Le paysagiste qui dessine ainsi ne ressemble pas mal à une femme qui fait de la dentelle, qui passe de petits bâtons les uns sur les autres en causaut et en regardant ailleurs ; il résulte de cet ouvrage des pleins et des vides qui forment un tissu plus ou moins varié : appelez cela un métier, et non un art.

Il faut donc que les élèves s'occupent d’abord de l'étude même de la nature : c’est au milieu des campagnes qu'ils doivent prendre leurs premières leçons. Qu’un jeune homme soit frappé de l’effet d’une cascade qui tombe de la cime d’un roc et dont l’eau bouillonne en s'enfuyant : le mouvement, le bruit, les jets de lumière, les masses d'ombres, les plantes échevelées, la neige de l’écume qui se forme au bas de la chute, les frais gazons qui bordent le cours de l’eau, tout se: gravera dans la mémoire de l'élève. Ces souvenirs le suivront dans son atelier ; il n’a pas encore touché le pinceau, et il brûle de reproduire ce qu’il a vu. Un croquis informe sort de dessous sa main : il $e dépite ; il recommence son ouvrage, et le déchire encore. Alors il s'aperçoit qu’il y a des principes qu’il ignore ; il est forcé de convenir qu'il lui faut un maître : mais un pareil élève ne demeurera pas longtemps aux principes, et il avancera à pas de géant dans une carrière où l'inspiration aura été son premier guide. |

Le peintre qui représente la nature humaine doit s'occuper de l'étude des passions : si l’on ne connoît le cœur de l’homme, on connoîtra mal son visage. Le paysage a sa partie morale et intellectuelle

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«comme le portrait; il faut qu’il parle aussi, et qu’à travers l'exécution

matérielle on éprouve ou les rêveries ou les sentiments que font naître les différents sites. Il n’est pas indifférent de peindre dans un paysage, par exemple, des chênes ou des saules : les chênes à la longue vie, durando sæcula vincit, aux écorces rudes, aux bras vigoureux, à la tête altière, immota manet, inspirent sous leurs ombres des sentiments d’une tout autre espèce que ces saules au feuillage léger, qui vivent peu et qui ont la fraicheur des ondes où ils puisent leur séve : wmbræ irrigui fontis amica salix.

Quelquefois le paysagiste, comme le poëte, faute d’avoir étudié la nature, viole le caractère des sites. Il place des pins au bord d’un ruisseau et des peupliers sur la montagne; il répand la corbeille de la Flore de nos jardins dans les prairies; l’églantier d’une haie sauvage porte la rose de nos parterres, couronne trop pesante pour Jui.

L'étude de la botanique me semble utile au paysagiste, quand ce ne seroit que pour apprendre le feuillé et ne pas donner aux feuilles de tous les arbres le même limbe et la même forme. Si le peintre qui doit exprimer sur la toile les tristes passions des hommes est obligé d’en rechercher les organes à l’aide de l’anatomie, plus heureux que lui, le peintre de paysage ne doit s'occuper que des générations innocentes des fleurs, des inclinations des plantes et des mœurs paisibles des animaux rustiques.

Lorsque l'élève aura franchi les premières barrières, quand son pinceau, plus hardi, pourra errer sans guide avec ses pensées, il faudra qu'il s'enfonce dans la solitude, qu’il quitte ces plaines déshonorées par le voisinage de nos villes. Son imagination, plus grande que cette petite nature, finiroit par lui donner du mépris pour la nature même; il croiroit faire mieux que la création : erreur dangereuse par laquelle il seroit entraîné loin du vrai dans des productions bizarres, qu’il prendroit pour du génie.

Gardons-nous de croire que notre imagination est plus féconde et plus riche que la nature. Ce que nous appelons grand dans notre tête est presque toujours du désordre. Ainsi, dans l’art qui fait le sujet de cette lettre, pour nous représenter le grand, nous nous figurons des montagnes entassées jusqu'aux cieux, des torrents, des précipices, la mer agitée, des flots si vastes que nous ne les voyons que dans le vague de nos pensées, des vents, des tonnerres ; que sais-je? un million de choses incohérentes et presque ridicules, si nous voulions être de bonne foi et nous rendre un compte net et clair de nos idées.

Gela ne seroit-il point une preuve du penchant que l’homme a pour détruire ? 11 nous est bien plus facile de nous faire des notions du

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