‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 54 sur 276 · Préface de la première édition d’Afala · texte numérisé non relu

Préface de la première édition d’Afala

9, Avertissement des OEuvres complètes.

relire après trente années un manuscrit que j'avois totalement oublié. Je l'ai jugé comme j'aurois pu juger l'ouvrage d’un étranger : le vieil écrivain formé à son art, l’homme éclairé par la critique, l'homme d’un esprit calme et d'un sang rassis, à Corrigé les essais d’un auteur inexpérimenté, abandonné aux caprices de son imagination

J'avois pourtant un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le tableau, je pouvois éteindre les couleurs ; une main plus sûre, mais moins rapide, couroit risque de faire disparoître les traits moins corrects, mais aussi les touches plus vives de la jeunesse : il falloit conserver à la composition son indépendance et pour ainsi dire sa fougue : il falloit laisser l'écume au frein du jeune coursier. S'il y a dans les Vatchez des choses que je ne hasarderois qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses que je n’écrirois plus, notamment la lettre de René dans le second volume.

-Partout, dans cet immense tableau, des difficultés considérables se sont présentées au peintre : il n’étoit pas tout à fait aisé, par exemple, de mêler à des combats, à des dénombrements de troupes à la manière des anciens, de

mêler, dis-je, des descriptions de batailles, de revues, de manœuvres, d'uniformes et d'armes modernes. Dans ces sujets mixtes, on marche constamment entre deux écueils, l'affectation ou la trivialité. Quant à l’impression générale qui résulte de la lecture des Natchez, c'est, si je ne me trompe, celle qu'on éprouve à la lecture de René et d’Atala : il est naturel que le tout ait de l'affinité avec la partie.

On peut lire dans Charlevoix (Histoire de la Nouvelle-France, t. IV, p. 24) le fait historique qui sert de base à la Composition des Natchez. C’est de l'action particulière racontée par l'historien que j'ai fait, en l’agrandissant, le É de mon ouvrage. Le lecteur verra ce que la fiction a ajouté à la vérité.

J'ai déjà dit qu'il existoit deux manuscrits des Natchez : l'un divisé en livres, et qui ne va guère qu'à la moitié de l'ouvrage; l’autre qui contient le tout sans division, et avec tout le désordre de la matière. De Ià une singula-

rité littéraire dans l'ouvrage tel que je le donne au public : le premier volume

s'élève à la dignité de l'épopée, comme dans les Martyrs ; le second volume descend à la narration ordinaire, comme dans Atala et dans René.

Pour arriver à l'unité du style, il eût fallu effacer du premier volume la couleur épique ou l’étendre sur le second : or, dans l’un ou l’autre cas, je n'aurois plus reproduit avec fidélité le travail de ma jeunesse.

Ainsi donc, dans le premier volume des Natchez On trouvera le merveilleux, et le merveilleux de toutes les espèces : le merveilleux chrétien, le merveilleux mythologique, le merveilleux indien : on rencontrera des muses, des anges,

Le

des démons, des génies, des combats, des personnages allégoriques : la Renommée, le Temps, la Nuit, la Mort, l'Amitié. Ce volume offre des invocations, des sacrifices, des prodiges, des comparaisons multipliées, les unes courtes, les autres longues, à la façon d'Homère, et formant de petits tableaux.

Dans le second volume, le merveilleux disparoît, mais l'intrigue se complique, et les personnages se multiplient : quelques-uns d’entre eux sont pris jusque dans les rangs inférieurs de la société. Enfin, le roman remplace le poëme, Sans néanmoins descendre au-dessous du style de René et d'Atala, et en remontant quelquefois, par la nature du sujet, par celle des caractères et par la description des lieux, au ton de l'épopée.

Le premier volume contient la suite de l’histoire de Chactas et son voyage à Paris. L'intention de ce récit est de mettre en opposition les mœurs des peuples chasseurs, pêcheurs et pasteurs, avec les mœurs du peuple le plus policé de la terre. C’est à la fois la critique et l'éloge du siècle de Lous XIV et un plaidoyer entre la civilisation et l’état de nature: on verra quel juge décide la question.

Pour faire passer sous les yeux de Chactas les hommes illustres du grand siècle, j'ai quelquefois été obligé de serrer les temps, de grouper ensemble des hommes qui n'ont pas vécu tout à fait ensemble, mais qui se sont succédé dans la suite d’un long règne. Personne ne me reprochera sans doute ces légers anachronismes que je devois pourtant faire remarquer ici.

Je dis la même chose des événements que j'ai transportés et renfermés dans une période obligée, et qui s'étendent, historiquement, en deçà et au delà de cette période.

On ne me montrera, j'espère, pas plus de rigueur pour la critique des lois. La procédure criminelle cessa d’être publique en France sous François I‘, et les accusés n’avoient pas de défenseurs. Ainsi, quand Chactas assiste à la plaidoirie d'un jugement criminel, il y a anachronisme pour les lois : si j'avois besoin sur ce point d’une justification, je la trouverois dans Racine même; Dandin dit à Isabelle :

Avez-vous jamais vu donner la question ?

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