‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 59 sur 276 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

France. Si l’on me trouve quelque sagesse, c’est à un François que je la dois, ce sont ses leçons qui ont germé dans mon cœur : les paroles de l’homme, selon les voies du Grand-Esprit, sont des graines fines que les brises de la fécondité dispersent dans mille climats, où elles se développent en pur maïs ou en fruits délicieux. Mes os, à mon fils, reposeroient mollement dans la cabane de la mort, si je pouvois, avant de descendre à la contrée des âmes, prouver ma reconnoissance par quelque service rendu aux compatriotes de mon ancien hôte du pays des blancs, »

En achevant de prononcer ces mots, le Nestor des Natchez se couvrit la tête de son manteau, et parut se perdre dans quelque grand souvenir. La beauté de ce vieillard, l'éloge d’un homme policé prononcé au milieu d’un désert par un sauvage, le titre de fils donné à un étranger, cette coutume naïve des peuples de la nature de traiter de parents tous les hommes, touchoient profondément René.

Ghactas, après quelques moments de silence, reprit ainsi la parole : « Étranger du pays de l’Aurore, si je t’ai bien compris, il me semble que tu es venu pour habiter les forêts où le’ soleil se couche. Tu fais là une entreprise périlleuse ; il n’est pas aussi aisé que tu le penses d’errer par les sentiers du chevreuil. Il faut que les Manitous du malheur t’aient donné des songes bien funestes, pour t'avoir conduit à une pareille résolution. Raconte-nous ton histoire, jeune étranger : je juge par la fraîcheur de ta voix, et en touchant tes bras je vois par leur souplesse que tu dois être dans l’âge des passions. Tu trouveras ici des cœurs qui pourront compatir à tes souffrances. Plusieurs des sachems qui nous écoutent connoissent la langue et les mœurs de ton pays ; tu dois apercevoir aussi, dans la foule, des blancs, tes compatriotes du fort Rosalie, qui seront charmés d'entendre parler de leur pays. »

Le frère d'Amélie répondit d’une voix troublée : « Indien, ma vie est sans aventures, et le cœur de René ne se raconte point. »

Ces paroles brusques furent suivies d’un profond silence : les regards du frère d’Amélie étinceloient d’un feu sombre; les pensées s’amonceloient et s’entr’ouvroient sur son front comme des nuages; ses cheveux avoient une légère agitation sur ses tempes. Mille sentiments confus régnoient dans la multitude : les uns prenoient l'étranger pour un insensé, les autres pour un génie revêtu de la forme humaine.

Chactas, étendant la main dans l'ombre, prit celle de René. « Étranger, lui dit-il, pardonne à ma prière indiscrète : les vieillards sont curieux ; ils aiment à écouter des histoires pOur avoir le plaisir de

faire des leçons. »

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Sortant de l’amertume de ses pensées, et ramené au sentiment de sa nouvelle existence, René supplia Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers natchez, et de l’adopter lui-même pour son fils.

« Tu trouveras une natte dans ma cabane, répondit le sachem, et mes vieux ans s’en réjouiront. Mais le Soleil est absent ; tu ne peux être adopté qu'après son retour. Mon hôte, réfléchis bien au parti que tu veux prendre. Trouveras-tu dans nos savanes le repos que tu viens y chercher? Es-tu certain de ne jamais nourrir dans ton cœur les regrets de la patrie? Tout se réduit souvent pour le voyageur à échanger dans la terre étrangère des illusions éontre des souvenirs. L'homme entretient dans son sein un désir de bonheur qui ne se détruit ni ne se réalise; il y a dans nos bois une plante dont la fleur se forme et ne s’épanouit jamais : c’est l’espérance. »

Ainsi parloit le sachem : mêlant la force à la douceur, il ressembloit à ces vieux chênes où les abeilles ont caché leur miel.

Chactas se lève à l’aide du bras de sa fille. Le frère d'Amélie suit le sachem, que la foule empressée reconduit à sa cabane. Les guides retourner ent au fort Rosalie.

Cependant René étoit entré sous le toit de son WE qu'ombrageoient quatre superbes tulipiers. On fait chauffer une eau pure dans un vase de pierre noire, pour laver les pieds du frère d'Amélie. Chacias sacrifie aux Manitous protecteurs des étrangers ; il brûle en leur honneur des feuilles de saule : le saule est agréable aux génies des voyageurs, parce qu’il croît au bord des fleuves, emblèmes d’une vie errante. Après ceci Chactas présenta à René la calebasse de l’hospitalité, où six générations avoient bu l’eau d’érable. Elle étoit couronnée d’'hyacinthes bleues, qui répandoient une bonne odeur. Deux Indiens, célèbres par leur esprit ingénieux, avoient crayonné sur ses flancs dorés l’histoire d’un voyageur égaré dans les bois. René, après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe fragile, la rendit aux mains tremblantes du patron de la solitude. Le calumet de paix, dont le fourneau étoit fait d’une pierre rouge, fut de nouveau présenté au frère d’Amélie. On lui servit en même temps deux jeunes ramiers qui, nourris de baies de genévrier par leur mère, étoient un mets digne de la table d’un roi. Le repas achevé, une jeune fille aux bras nus parut devant l'étranger, et, dansant la chanson de l’hospitalité, elle disoit :

« Salut, hôte du Grand-Esprit! salut, ô le plus sacré des hommes! Nous avons du maïs et une couche pour toi : salut, hôte du Grand- Esprit! salut, à le plus sacré des hommes ! » La jeune fille prit l’étranger par la main, le conduisit à la peau d'ours qui devoit lui servir de lit, et puis elle se retira auprès de ses parents. René s’étendit sur la

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