‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 65 sur 276 · LIVRE IT · texte numérisé non relu

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pent, vous que l’on invoque comme les génies des castors et des ours, . vous qui, sous le nom de Manitous, remplissez les songes, inspirez les

craintes ou entretenez les espérances des peuples barbares ; vous qui

murmurez dans les vents, qui mugissez dans les cataractes, qui prési-

dez au silence ou à la terreur des forêts, allez défendre vos autels.

Répandez les illusions et les ténèbres ; soufflez de toutes parts la discorde,

la jalousie, l'amour, la haine, la vengeance. Mêlez-vous aux conseils

et aux jeux des Natchez; que tout devienne prodige chez des hommes

où tout est fêtes et combats. Je vous donnerai mes ordres : soyez

attentifs à les exécuter. »

Il dit, et le Tartare pousse un rugissement de joie, qui fut entendu dans les forêts du Nouveau-Monde. Areskoui, démon de la guerre, Athaensic, qui excite à la vengeance, le génie des fatales amours, mille autres puissances infernales se lèvent à la fois pour seconder les desseins du prince des ténèbres. Celui-ci va chercher sur la terre le démon de la renommée, qui n’avoit point assisté au conseil infernal.

Le soleil ne faisoit que de paroître à l'horizon lorsque le frère d'Amélie ouvrit les yeux dans la demeure d'un sauvage. L'écorce qui | servoit de porte à la hutte avoit été roulée et relevée sur le toit. Enveloppé dans son manteau, René se trouvoit couché sur sa natte, de manière que sa tête étoit placée à l'ouverture de la cabane. Les premiers objets qui s’offrirent à sa vue, en sortant d’un profond sommeil, furent la vaste coupole d’un ciel bleu où voloient quelques oiseaux et la cime des tulipiers qui frémissoient au souffle des brises du matin. Des écureuils se jouoient dans les branches de ces beaux arbres, et des perruches sifloient sous leurs feuilles satinées. Le visage tourné vers le dôme azuré, le jeune étranger enfonçoit ses regards dans ce dôme qui lui paroissoit d’une immense profondeur et transparent comme le verre. Un sentiment confus de bonheur, trop inconnu à René, reposoit au fond de son âme, en même temps que le frère d'Amélie croyoit sentir son sang rafraîchi descendre de son cœur dans ses veines et par un long détour remoniter à sa source : telle l'antiquité nous peint des ruisseaux de lait s’'égarant au sein de la terre, lorsque les hommes avoient leur innocence et que le soleil de l’âge d’or se levoit aux chants d’un peuple de pasteurs.

Un mouvement dans la cabane tira le voyageur de sa rêverie : il aperçut alors le patriarche des sauvages assis sur une natte de roseau. Auprès du foyer, Saséga, laborieuse matrone, faisoit infuser des dentelles de Loghetto avec des écorces de pin rouge, qui donnent une pourpre éclatante. Dans un lieu retiré, la nièce de Chactas empennoit des flèches avec des plumes de faucon. Céluta, son amie, qui l’étoit

venue visiter, sembloit l’aider dans son travail: mais sa main, arrêtée sur l'ouvrage, annonçoit que d’autres sentiments oCCupoient son cœur.

Le frère d'Amélie s’étoit endormi l’homme de la société, il se réveilloit l’homme de la nature. Le ciel étoit sur sa tête, comme le dais de sa Couche; des courtines de feuillages et de fleurs sembloient pendre de ce dais superbe; des vents souffloient la fraîcheur et la santé; des hommes libres, des femmes pures entouroient la couche du Jeune homme. 11 se seroit volontiers touché pour s'assurer de son existence , pour se convaincre qu’autour de lui tout n'étoit pas illusion. Tel fut le réveil du guerrier aimé d’Armide, lorsque l’enchanteresse trouvant son ennemi plongé dans le sommeil, l’emporta sur une nue et le déposa dans les bocages des îles Fortunées.

René se lève, sort, se plonge dans l’onde voisine, respire l’odeur des sassafras et des liquidambars, salue la lumière de l’orient, les flots du Meschacebé, les savanes et les forêts, et rentre dans la cabane.

Cependant les femmes sourioient des manières de l'étranger ; c’étoit de ce sourire de femmes qui ne blesse point. Céluta fut chargée d’apprêter le repas de l'hôte de Ghactas : elle prit de la farine de mais, qu’elle pétrit avec de l’eau de fontaine: elle en forma un gâteau qu’elle présenta à la flamme en le soutenant avec une pierre. Elle fit ensuite bouillir de l'eau dans un vase en forme de corbeille ; elle versa cette eau sur la poudre de la racine de smilax : ce mélange exposé à l'air se changea en une gelée rose d’un goût délicieux. Alors Céluta retira le pain du foyer, et l’offrit au frère d'Amélie: elle lui servit en même temps, avec la gelée nouvelle, un rayon de miel et de l’eau d'érable.

Ayant fini ces choses avec un grand zèle, elle se tint debout fort agitée devant l'étranger. Celui-ci, enseigné par Chactas, se leva, imposa les deux mains en signe de deuil sur la tête de l’Indienne, car elle avoit perdu son père et sa mère et elle n’avoit plus pour soutien que son frère Outougamiz. La famille poussa les trois cris de douleur. appelés cris de veuve : Céluta retourna à son ouvrage; René commença son repas du matin.

Alors Céluta, chargée d’amuser le guerrier blanc, se mit à chanter. Elle disoit : :

« Voici le plaqueminier ; sous ce plaqueminier il ÿ à un gazon; sous ce gazon repose une femme. Moi qui pleure sous le plaqueminier, je m'appelle Céluta; je suis fille de la femme qui repose sous le gazon ; elle étoit ma mère.

« Ma mère me dit en mourant : Travaille: sois fidèle à ton époux quand tu l’auras trouvé ; s’il est heureux, sois humble et timide ; n’ap-

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