LIVRE IL
proche de lui que lorsqu'il te dira : Viens, mes lèvres veulent parler aux tiennes.
« S'il est infortuné, sois prodigue de tes caresses ; que ton àme environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents et aux douleurs. Moi, qui m'appelle Céluta, je pleure maintenant sous le plaqueminier ; je suis la fille de la femme qui repose sous le gazon.»
L'Indienne, en chantant ces paroles, trembloit, et des larmes couloïent comme des perles le long de ses joues : elle ne savoit pourquoi, à la vue du frère d'Amélie, elle se souvénoit des derniers conseils de sa mère. René sentoit lui-même ses yeux humides. La famille partageoit l'émotion de Céluta, et toute la cabane pleuroit de regret, d'amour et de vertu. Tel fut le repas du matin.
À peine cette scène étoit terminée qu'un guerrier parut : il apportoit une hache en présent à l'étranger, pour qu'il se bâtit une cabane. fl conduisoit en même temps une vierge plus belle et plus jeune que Chryséis, afin que le nouveau fils de Chactas commençât un lit dans le désert. Céluta baissa la tête dans son sein; Chactas, averti de ce qui se passoit, devina le reste. Alors, d’une voix courroucée : « Veut-on faire un affront à Chactas ? Le guerrier adopté par moi ne doit pas être traité comme un étranger. »
Consterné à cette réprimande du vieillard, l’envoyé frappa des mains, et s’écria : « René adopté par Chactas ne doit pas être regardé comme un étranger. »
Cependant Chactas conseilla au frère d'Amélie de faire un présent à Mila, dans là crainte d’offenser une famille puissante qui comptoit plus de trente tombeaux. René obéit : il ouvrit un cassette de bois de papaya ; il en tira un collier de porcelaine ;-ce collier étoit monté sur un fil de la racine du tremble, appelé l'arbre du refus, parce que la liane se dessèche autour de son tronc. René faisoit ces choses par le conseil de Chactas; il donna le collier à Mila, à peine âgée de quatorze ans, en lui disant : « Heureux votre père et votre mère! plus heureux celui qui sera votre époux! » Mila jeta le collier à terre.
La paix descendit sur la cabane le reste de la journée; Céluta retourna chez son frère Outougamiz, Mila chez ses parents, et Ghactas alla converser avec les sachems.
Le soir on se rassembla sous les tulipiers : la famille prit un repas sur l'herbe semée de verveine empourprée et de ruelles d’or. Le chant monotone du will-poor-will, le bourdonnement du colibri, le cri des dindes sauvages, les soupirs de la nonpareille, le sifflement de l'oiseau moqueur, le sourd mugissement des crocodiles dans les glaïieuls, formoient l’inexprimable symphonie de ce banquet.
Échappés du royaume des ombres, et descendant sans bruit à la clarté des étoiles, les songes venoient se reposer sur le toit des sauvages. C'étoit l'heure où le cyclope européen rallume la fournaise, dont la flamme se dilate ou se concentre aux mouvements des larges soufflets. Tout à coup un cri retentit: réveillées en sursaut dans la cabane, les femmes se dressent sur leur couche; Chactas prête l'oreille; une Indienne soulève Pécorce de la porte, et ces mots se pressent sur ses lèvres : «Les méchants Manitous sont déchaînés : sortez! sortez!» La famille se précipite sous les tulipiers.
La nuit régnoit : des nuages brisés ressembloient, dans leur désordre sur le firmament, aux ébauches d’un peintre dont le pinceau se seroit essayé au hasard sur une toile azurée. Des langues de feu livides et mouvantes léchoient la voûte du ciel. Soudain ces feux s’éteignent : on entend quelque chose de terrible passer dans l'obscurité, et du fond des forêts s’élève une voix qui n’a rien de l’homme.
Dans ce moment un guerrier se présente à la porte de la cabane; il adresse à Chactas ces paroles précipitées : « Le conseil de la nation s’assemble; les Blancs se préparent à lever la hache contre nous ; il leur est arrivé de nouveaux soldats. D’une autre part, le trouble est dans la nation : la femme-chef, mère du jeune soleil, est en proie aux mauvais génies ; Ondouré paroît possédé d’un passion funeste. Le grand-prêtre parle d’oracles et de songes; on murmure sourdement contre le François que vous voulez faire adopter. Vous êtes témoin des prodiges de la nuit : hâtez-vous de vous rendre au conseil. »
En achevant ces mots, le messager poursuit sa route et va réveiller Adario. Chactas rentre dans sa cabane : il suspend à son épaule gauche son manteau de peau de martre; il demande son bâton d’hicory ! surmonté d’une tête de vautour. Miscoue avoit coupé ce bâton dans sa vieillesse ; il l’avoit laissé en héritage à son fils Outalissi, et celui-ci à son fils Chactas, qui, appuyé sur ce sceptre héréditaire, donnoit des leçons de sagesse aux jeunes chasseurs réunis au carrefour des forêts. Un Indien complétement armé vient chercher Ghactas, et le conduit au conseil. s
Tous les sachems avoient déjà pris leur place : les guerriers étoient rangés derrière eux; les matrones, ayant à leur tête la femme-chef, mère de l'héritier de la couronne, occupoient les siéges qui leur étoient réservés, et au-dessous d'elles s’asseyoient les prêtres.
Adario, chef de la tribu de la Tortue, se lève : inaccessible à la crainte, insensible à l’espérance, ce sachem se distingue par un ardent