‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 77 sur 276 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

conseils. Les Natchez sont des rebelles, qui refusent de céder leurs terres aux sujets du roi. Qu'on me charge de l’expédition, je réponds d'amener ici enchaînés et cet insolent Adario, et ce vieux Ghactas, qui reçoit dans ce moment même un homme dont on ignore la famille et les desseins, un homme qui pourroit n'être que l’envoyé de quelque puissance ennemie. »

De bruyants éclats de rire et de longs applaudissements couvrirent ce discours : les habitants de la colonie portoient aux nues l’éloquence de Febriano. Le père Souël, sans changer de contenance, soutint le mépris des hommes comme il auroit reçu leurs caresses. Mais, indigné de l’affront fait au missionnaire, d’Artaguette rompt le silence qu’il avoit gardé jusque alors.

À jamais cher à la France, à jamais cher à l’Amérique, qui le vit tomber avec tant de gloire, ce jeune capitaine offroit en lui la loyauté des anciens jours et l’aménité des mœurs du nouvel àge. Placé entre son inclination et son devoir, il étoit malheureux aux Natchez, car avec une âme bien née il n’avoit cependant point ce caractère vigoureusement épris du Leau, qui nous précipite dans le parti où nous croyons l’apercevoir. D’Artaguette auroit été l’ennemi des extrêmes, s’il avoit pu être l’ennemi de quelque chose : il ne blàmoit et ne louoit rien absolument: il cherchoit à amener tous les hommes à une tolérance mutuelle de leurs foiblesses; il croyoit que les sentiments de nos cœurs et les convenances de notre état se devoient céder tour à tour. C’est ainsi qu'en aimant les sauvages il se trouva toute sa vie engagé contre eux : tel un fleuve plein d’abondance et de limpidité, mais dont le cours n’est pas assez rapide, tourne à chaque pas dans la plaine; repoussé par les moindres obstacles, il est sans cesse obligé de remonter contre le penchant de son onde.

« Ornement de notre ancienne patrie dans cette France nouvelle, dit d'Artaguette s'adressant au père Souël, vous n'avez pas besoin d'un défenseur tel que moi. Je supplie le commandant de prendre le temps nécessaire pour peser les ordres qu’il a reçus du gouverneur général ; je le supplie d'accepter le calumet de paix des sauvages. Le vénérable missionnaire, rempli de sagesse et d'expérience, ne peut avoir fait des objections tout à fait indignes d’être examinées. Il ne m'appartient point de juger les deux premiers sachems des Natchez, encore moins ce jeune voyageur qui ne devoit guère S’attendre à trouver son nom mêlé à nos débats : il me semble téméraire de hasarder légèrement une opinion sur l'honneur d’un homme, surtout quand cet homrae est François. »

La noble simplicité avec laquelle d’Artaguette prononça ce peu de

paroles charma le conseil sans le convaincre. On attendoit avec inquiétude la décision du commandant. Incapable de la moindre bassesse, plein de probité et d'honneur, Chépar commettoit cependant une foule d’injustices qui ne sortoient point de la droiture de son cœur, mais de la foiblesse de sa tête. Il blàma Febriano d’avoir violé l’ordre et la discipline en parlant avant son supérieur, le capitaine d’Artaguette, mais il reprocha à celui-ci sa tiédeur et sa modération.

« Ce n’étoit pas ainsi, s'écria-t-il, qu'on servoit à Malplaquet et à Denain, lorsque j’enlevai un drapeau à l’ennemi et que je reçus un coup de feu dans la poitrine. Les Villars auroient été bien étonnés de tous ces beaux discours de la jeunesse actuelle; les Marlborough, qu’avoient élevés les Turenne, auroient eu bon marché d’une armée d'orateurs, et n’auroient pas acheté si cher leurs victoires. »

Chépar s’emporta contre les chefs des sauvages, soutint qu'Ondouré étoit le seul Indien attaché aux François, quel que fût d’ailleurs le dernier discours prononcé par cet Indien, discours que Chépar prenoit pour une ruse d'Ondouré. Le commandant menaça de sa surveillance et de sa colère ces Européens sans aveu qui venoient, disoit-il, s’établir au Nouveau-Monde. Mais enfin les ordres du gouverneur de la Louisiane n’étoient pas assez précis pour établir immédiatement la colonie sur les terres des Natchez : Chépar donc consentit à recevoir le calumet de paix et à prolonger les trêves.

C'étoit ainsi que la fatalité attachée aux pas de René le poursuivoit au delà des mers : à peine avoit-il dormi deux fois sous le toit d’un sauvage, que les passions et les préjugés commençoient à se soulever contre lui chez les François et chez les Indiens. Les esprits de ténèbres profitoient du malheur du frère d'Amélie pour étendre ce malheur sur tout ce qui environnoit la victime : poussant Ondouré à la tentative d’un premier forfait, ils grossirent le germe des divisions.

Lorsqu'un sanglier, la terreur des forêts, a découvert une laie avec son amant sauvage, excité par l’amour, le monstre hérisse ses soies, creuse la terre avec la double corne de son pied, et, blessant de ses défenses le tronc des hêtres, se cache pour fondre sur son rival : ainsi Ondouré, transporté de jalousie par le récit de la Renommée, cherche et trouve le lieu écarté qui doit lui livrer l’Européen dont les maléfices ont déjà troublé le cœur de Céluta.

Entre la cabane de Chactas et celle d'Outougamiz s’élevoit un bocage de smilax, qui répandoit une ombre noire sur la terre; les chênes verts dont il étoit surmonté en augmentoient les ténèbres. Le frère d'Amélie, revenant de prêter le serment de l’amitié, s’étoit assis auprès d’une source qui couloit parmi ce bois : ainsi que l’Arabe accablé par

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