‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 76 sur 276 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

mots, les mots vinrent expirer sur ses lèvres, elle trouva l'épreuve trop forte, et n’acheva point l'ouvrage de l'amitié.

Douce journée! votre souvenir ne s’effaça de la cabane des Natchez que quand les cœurs que vous aviez attendris cessèrent de battre. Pour apprécier vos délices, il faut avoir élevé comme moi sa pensée vers le ciel du fond des solitudes du Nouveau-Monde.

Cependant les quatre guerriers portant le calumet de paix étoient arrivés au fort Rosalie. Chépar a rassemblé le conseil où se trouvent avec les principaux habitants de la colonie les capitaines de l’armée. Un riche trafiquant se lève, prend la parole, et, après avoir traité les Indiens de sujets rebelles, il veut que les députés des Naichez soient repoussés et que l’on s'empare des terres les plus fertiles.

Le père Souël se lève à son tour. Une grande doctrine, une vaste érudition, un esprit capable des plus hautes sciences, distinguoient ce missionnaire : charitable comme Jésus-Christ, humble comme ce divin maître, il ne cherchoit à convertir les âmes au Seigneur que par des actes de bienfaisance et par l'exemple d’une bonne vie; pacifique envers les autres, il aspiroit ardemment au martyre.

Il ne devoit point rester au fort Rosalie, #on ancienne résidence : la palme des confesseurs qu'il demandoit au Roi de gloire lui devoit être accordée à la mission des Yazous. C'étoit pour la dernière fois qu'il plaidoit la cause de ses néophytes natchez.

Toujours vêtu d’un habit de voyage, le père Souël avoit l'air d'un pèlerin qui ne fait qu’un séjour passager sur la terre, et qui va bientôt retourner à sa patrie céleste : lorsqu'il ouvrit la bouche, un silence profond régna dans le conseil.

Le saint orateur remonta, dans son discours, jusqu’à la découverte de l'Amérique ; il traça le tableau des crimes commis par les Européens au Nouveau-Monde. De là, passant à l'histoire de la Louisiane, il fit un magnifique éloge de Ghactas, qu’il peignit comme un homme d'une vertu digne des anciens sages du paganisme. Il nomma avec estime Adario, et invita le conseil à se défier d'Ondouré. Exhortant les François à la modération et à la justice, il conclut ainsi :

« J'espère que notre commandant et cette assemblée voudront bien pardonner à un religieux d’avoir osé expliquer sa pensée. À Dieu ne plaise qu’il ait parlé dans un esprit d’orgueil! Ayons, pour l'amour de Jésus-Christ, notre doux Seigneur, quelque pitié des pauvres idolàtres ; tàchons, en nous montrant vrais chrétiens, de les appeler à la lumière de l'Évangile. Plus ils sont misérables et dépourvus des biens de la vie, plus nous devons plaindre leurs foiblesses. Missionnaire du Dieu de paix dans ces déserts, puissé-je vivre et mourir en semant la parole

de l'Agneau ! Puisse mon sang servir au maintien de la concorde ! Mais à tous n’est pas réservée une si grande bénédiction; à moi n’appartient pas d’aspirer à la gloire des Brébœuf et des Jogues, morts pour la foi en Amérique. »

Le père Souël s’inclina devant le commandant, et reprit sa place- O véritable religion ! que tes délices sont puissantes sur les cœurs! que ta raison est adorable! que ta philosophie est haute et profonde! Dans celle des hommes, il manqüe toujours quelque chose; dans la tienne tout est surabondant. Le conseil, touché des paroles du missionnaire, croyoit sentir les inspirations de la miséricorde de Dieu.

Le démon de l'or, envoyé par Satan, craignit l'effet du discours du père Souël, en voyant les âmes s’attendrir à la voix du juste. Get esprit infernal, à la tête chauve, aux lèvres minces et serrées, au COrps diaphane, au cœur sans pitié, à l’esprit toujours plein de nombres, au regard avide et inquiet, aux manières défiantes et cachées, cet esprit souffle sa concupiscence sur le conseil. Aussitôt les sentiments généreux s’éteignent. Robert, Salency, Artagnan, veulent répliquer au religieux : Febriano obtient la parole.

Né parmi les Francs sur les côtes de la Barbarie, cet aventurier, chrétien dans son enfance, ensuite parjure à l'Évangile, fut, dans l'ordre des Seyahs, disciple zélé du Coran. Jeté en Europe par un coup de la fortune, entré dans la carrière des armes, trop noble pour lui, il est redevenu extérieurement chrétien, mais il continue à détester les serviteurs du vrai Dieu et à observer en secret les abominables lois du faux prophète. Chépar l’a rencontré dans les camps, et le traître, moitié moine, moitié soldat, a pris sur le loyal militaire l’ascendant que la bassesse exerce sur les caractères impérieux et la finesse sur les esprits bornés. Febriano dispose presque toujours de la volonté de Chépar, qui croit suivre ses propres résolutions, lorsqu'il ne fait qu’obéir aux inspirations de Febriano. Ce vagabond étoit, du reste, un de ces scélérats vulgaires qui ne peuvent briller au rang des grands infâmes, et qui meurent oubliés dans la portion obscure du crime. Jouet d'Ondouré, dont il recevoit les présents, il en avoit les, vices sans en avoir le génie. Rencontré par le frère d'Amélie à la Nouvelle-Orléans, traité par lui avec hauteur dans une contention passagère, Febriano nourrissoit déjà contre René un sentiment de haine et de jalousie. Le renégat élève ainsi la voix contre le pasteur de l'Évangile :

«Les moines se devroient tenir dans leur couvent ou avec les femmes, et laisser à l'épée le soin de l'épée. Le brave commandant saura bien ce qu'il doit faire, et sa sagesse n’a pas besoin de nos

Page 1