‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 79 sur 276 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

L'ange protecteur de l'Amérique, qui montoit vers le soleil, avoit découvert le voyage de Satan et du démon de la renommée : à cette vue, poussant un soupir, il précipite le mouvement de ses ailes. Déjà il a laissé derrière lüi les planètes les plus éloignées de l'œil du monde: il traverse ces deux globes que les hommes, plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie, profanèrent par les noms de Mercure et de Vénus. Il entre ensuite dans ces régions où se forment les couleurs du soleil couchant et de l’aurore; il nage dans des mers d’or et de pourpre, et sans en être ébloui, les regards fixés sur l’astre du jour, il surgit à son orbite immense.

Uriel l’aperçoit ; après l'avoir salué du salut majestueux des anges, il lui dit : :

« Esprit diligent, que le Créateur a placé à la garde d’une des plus belles parties de la terre, je connois le sujet qui vous amène : tandis que vous remontiez jusqu'à moi, l'ange de la croix, du sud, descendoit sur ce soleil, pour m’apprendre qu’il avoit vu Satan et sa compagne s'élancer du pôle du midi. J’aurois déjà communiqué cette nouvelle aux archanges des soleils les plus reculés, si je n’avois aperçu deux illustres voyageuses qui viennent comme vous de la terre, et qui bientôt arriveront à nous; elles continueront ensuite leur route vers les tabernacles éternels. Reposez-vous donc en les attendant C1 ina point d'ange qui ne soit effrayé de la course à travers l'infini : les deux saintes pourront se charger de votre message; elles témoigneront de

votre vigilance, et vous redescendrez au poste où vous rappelle l’audace du prince des ténèbres. »

L'ange de l'Amérique répondit: « Uriel, ce n’est pas sans raison que l’on vous loue dans les parvis célestes : vos paroles sont véritablement pleines de sagesse, et les yeux dont vous êtes couvert ne vous laissent rien ignorer. Vous daignerez donc rendre compte de mon zèle; vous savez que les flèches du Très-Haut sont terribles et qu’elles dévorent les coupables. Puisque les deux patronnes des François s'élèvent aux sanctuaires sublimes, dans le même dessein qui m’a conduit à l’astre dont vous dirigez le cours, je vais retourner à la terre. aurai peutêtre à livrer des combats, car Satan semble avoir pris une force nouvelle. »

Uriel repartit : « Ne craignez point cet archange; le crime est tou- III, 15

jours foible, et Dieu vous enverra Sa victoire. Votre empressement est digne d’éloges, mais vous pouvez vous arrêter un moment pour délasser vos ailes. »

En parlant ainsi, l'ange du soleil présenta à celui de l'Amérique une coupe de diamant, pleine d’une liqueur inconnue ; ils Y mouillèrent leurs lèvres, et les dernières gouttes du nectar tombées en rosée sur la terre y firent naître une moisson de fleurs.

L'ange de l'Amérique, regardant les champs du soleil, dit à Uriel : « Brûlant chérubin, si toutefois ma curiosité n’est point déplacée, et qu’il soit permis à un ange de mon rang de connoître de tels secrets, ce qu'on dit de l’astre auquel vous présidez est-il vrai, ou n'est-ce qu’un bruit né de l'ignorance humaine ? »

Uriel, avec un sourire paisible :

« Esprit rempli de prudence, votre curiosité n’a rien d’indiscret, puisque vous n'avez pour but que de glorifier l’œuvre du Père, cet œuvre que le Fils conserve et que le Saint-Esprit vivifie. Je puis aisément vous satisfaire.

« Non, cet astre qui sert de marchepied à l'Éternel ne fut point formé comme se le figurent les hommes. Lorsque la création sortit du néant à la parole éternelle, et que le ciel eut célébré le soir et le matin du premier jour, la clarté émanée du Saint des saints faisoit seule la lumière du monde.

«Mais cette lumière, toute tempérée qu’elle pouvoit être, trop forte encore pour l'univers, menaçoit de le consumer. Emmanuel pria Jéhovah de reployer ses rayons et de n’en laisser échapper qu’un seul. Le Fils prit ce rayon dans sa main, le rompit, et du brisement s’échappa une goutte de feu que le Fils nomma Soleil.

« Alors brilla dans les cieux ce luminaire qui lie les planètes autour de lui par les fils invisibles qu'il tire sans interruption de son sein inépuisable. Je reçus l’ordre de m’asseoir à son foyer, moins pour veiller à la marche des sphères que pour empêcher leur destruction : car, lorsque Jéhovah, rentré dans la profondeur de son immensité, appelle à lui ses deux autres principes, lorsqu'il enfante avec eux ces pensées qui donnent la vie à des millions d’âmes et de mondes, dans ces moments de conception du Père, il sort de tels feux du tabernacle, que tout ce qui est créé seroit dévoré. Placé au centre du soleil, je me hâte d'étendre mes ailes et de les interposer entre la création et l'effusion brûlante, afin de prévenir l'embrasement des globes. L'ombre de mes ailes forme dans l’astre du jour ces taches que les hommes découvrent et que, dans leur science vaine, ils ont diversement expliquées. »

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