‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 87 sur 276 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

demanda à son père adoptif quel étoit ce sachem au visage maigre, dont l’air rigide formoit un si grand contraste avec l’air de bonté des autres vieillards. é

« C’est le grand Adario, répondit Chactas, l’ami de mon enfance et de ma vieillesse. Il a pour la liberté un amour qui lui feroit sacrifier sa femme, ses enfants et lui-même. Nous avons combattu ensemble dans presque toutes les forêts. Il y a cinquante ans que nous nous estimons, quoique nous soyons presque toujours en opposition d'idées et de desseins. Je suis le rocher, il est la plante marine qui s’est attachée à mes flancs; les flots de la tempête ont miné nos racines : nous roulerons bientôt ensemble dans l’abime sur lequel nous penchons tous deux. Adario est l’oncle de Céluta, et lui sert de père. »

Lorsque les chefs de guerre furent passés, on vit paroître les deux officiers commis au règlement des traités et l’édile, chargé de veiller aux travaux publics. Get édile songeoit à se retirer, et Ondouré convoitoit sa place. Cette place, la première de l'État après celle du grandchef, donnoit le droit de régence dans la minorité des soleils. Une troupe de guerriers, appelés allouez, qui jadis composoient la garde du soleil, fermoit le cortége; mais ces guerriers, dispersés dans les tribus, n’existoient plus comme un corps distinct et séparé,

Le grand-chef, accompagné de la foule, s'étant arrêté sur la place publique, Chactas se fit conduire vers lui, en poussant trois cris. Il dit alors au soleil qu’un François demandoit à être adopté par une des tribus des Natchez. Le grand-chef répondit : « C’est bien, » et Chactas se retira en poussant trois autres cris un peu différents des premiers. Le frère d'Amélie apprit que l’on traiteroit de son adoption dans trois jours.

Il employa ces jours à porter de cabane en cabane les présents d'usage : les uns les reçurent, les autres les refusèrent, selon qu'ils se prononçoient pour ou contre l’adoption de l'étranger. Quand René se présenta chez les parents de Mila, la petite Indienne lui dit : « Tu n’as pas voulu que je fusse ta femme, je ne veux pas être ta sœur; vat'en. » La famille accepta les dons que l'enfant étoit fâchée de refuser.

René offrit à Céluta un voile de mousseline qu’elle promit, en baissant les yeux, de garder le reste de sa vie : elle vouloit dire qu’elle le conserveroit pour le jour de son mariage, mais aucune parole d'amour ne sortoit de la bouche du frère d'Amélie. Céluta demanda timidement des nouvelles de la blessure de René, et Outougamiz, charmé de la valeur du compagnon qu'il s’étoit choisi, portoit avec orgueil la chaîne d'or qui le lioit à la destinée de l’homme blanc.

Le jour de l’adoption étant arrivé, elle fut accordée sur la demande

de Chactas, malgré l'opposition d'Ondouré. La honte d'une défaite avoit changé en haine implacable dans le cœur de cet homme un sentiment de jalousie. Aussi impudent que perfide, ce sauvage s’osoit montrer après son attentat. Les lois, chez les Indiens, ne recherchent point l’homicide ; la vengeance de ce crime est abandonnée aux familles : or, René n’avoit point de famille.

Le renouvellement des trêves rendit l'adoption de René plus facile ; mais le prince des ténèbres fit jaillir de cette solennité une nouvelle source de discorde. Au moment où l'adoption fut proclamée à la porte du temple, le jongleur, dévoué à la puissance d’Akansie et gagné par les présents d’Ondouré, annonça que le serpent sacré avoit disparu sur l'autel. La foule se retira consternée : l'adoption du nouveau fils de Ghactas fut déclarée désagréable aux génies et de mauvais augure pour la prospérité de la nation.

En ramenant la saison des chasses, l'automne suspendit quelque temps l'effet de ces craintes superstitieuses et de ces machinations infernales. Chactas, quoique aveugle, est désigné maître de la grande chasse du castor, à cause de son expérience et du respect que les peuples lui portoient. Il part avec les jeunes guerriers. René, admis dans la tribu de l’Aigle et accompagné d'Outougamiz, est au nombre des chasseurs. Les pirogues remontent le Meschacebé et entrent dans le lit de l'Ohio. Pendant le cours d’une nävigation solitaire, René inter roge Chactas sur ses voyages aux pays des blancs et lui demande le récit de ses aventures : le sachem consent à le satisfaire. Assis auprès du frère d'Amélie, à la poupe de la barque indienne, le vieillard raconte son séjour chez Lopez, sa captivité chez les Siminoles, ses amours avec Atala, sa délivrance, sa fuite, l'orage, la rencontre du père Aubry et la mort de la fille de Lopez!.

«Après avoir quitté le pieux solitaire et les cendres d’Atala, contiuua Chactas, je traversai des régions immenses sans savoir où j'allois : tous les chemins étoient bons à ma douleur, et peu m'imporioit de vivre.

« Un jour, au lever du soleil, je découvris un parti d’Indiens qui m'eut bientôt entouré. Juge, à René! de ma surprise en reconnoissant parmi ces guerriers de la nation iroquoise Adario, compagnon des jeux de mon enfance. Il était allé apprendre l’art d’Areskoui? chez les belliqueux Canadiens, anciens alliés des Natchez.

«Je m'informai avec empressement des nouvelles de ma mère ;

j'appris qu’elle avoit succombé à ses chagrins, et que ses amis lui

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