‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 88 sur 276 · LIVRE: V · texte numérisé non relu

LIVRE: V

avoient fait les dons du sommeil. Je résolus de suivre l'exemple d’Adario, de me mettre à l’école des combats chez les Ginq-Nations!. Mon cœur étoit animé du désir de mêler la gloire à mes regrets; je: brülois de confondre les souvenirs de la fille de Lopez avec une aêtion digne de sa mémoire. Déjà je comptois plusieurs neiges, et je n’avois. fait aucun bien. Si le grand Esprit m’eût appelé alors à son tribunal, comment lui aurois-je présenté le collier de ma vie, où je n’avois pas attaché une seule perle?

« Lorsque nous entrâmes dans les forêts du Canada, l'oiseau de rizière étoit prêt à partir pour le couchant et les cygnes arrivoient des régions du nord. Je fus adopté par une des nations iroquoises. Adario et moi nous fimes le serment d'amitié : notre cri de guerre était le nom d’Atala, de cette vierge tombée dans le lac de la Nuit, comme ces colombes du pays des Agniers, qui se précipitent, au coucher du soleil, dans une fontaine où elles disparoissent.

« Nous nous engageàmes, sur le bâton de nos pères, à faire nos. efforts pour rendre la liberté à notre patrie, après avoir étudié les gouvernements des nations.

« Je me livrai, dans l'intervalle des combats , à l’étude des langues iroquoises ou yendates, en même temps que j'apprenois la langue polie où la langue des traités, c’est-à-dire la langue algonquiné, dont les Indiens du nord se servent pour communiquer d’une nation à l’autre. Je n’étois approché de l'ami du père Aubry, du père Lamberville, missionnaire chez les Iroquois. Aidé de lui, je parvins à entendre et à parler facilement la langue françoise, et je m'instruisis dans l’art des colliers ? des blancs. ;

« Le religieux me racontoit souvent les souffrances de ce Dieu qui s’est dévoué pour le salut du monde. Ces enseignements me plaisoient, car ils rappeloient tous les intérêts de ma vie, le père Aubry et Atala. La raison des hommes est si foible, qu’elle n’est souvent que la raison de leurs passions. Poursuivi de mes souvenirs, je cherchois à me sauver au sanctuaire de la miséricorde, comme le prisonnier racheté des flammes se réfugie à la cabane de paix.

« On commencoit à m’aimer chez les peuples; mon nom reposoit agréablement sur les lèvres des sachems. J'avois fait quelque bruit dans les combats : c’est une malheureuse nécessité de s’habituer à la vue du sang; et ce qu'il y a de plus triste encore, diverses qualités dépendent de celle qui fait un guerrier. Il est difficile d’être compté comme homme avant d’avoir porté les armes.

Page 1