LIVRE VI
« Trois héros s’approchèrent de nous : le premier paroissoit rassasié de jours, et cependant on l’auroit pris pour l’immortel vieillard des foudres, tant il traînoit après lui de grandeur. À peine pouvoit-on soutenir l'éclat de ses regards : l'âme brillante, ingénieuse et guerrière de la France respiroit tout entière dans cet homme,
«Le second cachoit sous des sourcils épais et un air indécis une expression extraordinaire de vertu et de courage; on sentoit qu'il pouvoit être le rival du premier héros et le frein de sa fortune.
« Le troisième guerrier, beaucoup plus jeune que les deux autres, portoit la modération sur ses lèvres et la sagesse sur son front, Sa physionomie étoit fine, son œil observateur, sa parole tranquille. Le premier de ces guerriers achevoit ses jours de gloire dans une superbe Cabane, parmi les bois et les eaux jaillissantes, avec neuf vierges célestes qu'on nomma les Muses; le second ne quittoit le grand village que pour habiter les camps; le troisième vivoit retiré dans un petit héritage non loin d’un temple où il se promenoit souvent autour des tombeaux.
« Pinvitai ces trois enfants des batailles à venir chanter au milieu du sang notre chanson de guerre ; l'aîné des fils d'Areskoui! sourit, le second s’éloigna, le troisième fit un mouvement d'horreur ?.
« Ononthio me fit observer plus loin des guerriers qui causoient ensemble avec chaleur. « Voilà, me dit-il, trois hommes que la France « peut opposer à l’Europe combinée. Quel feu dans le plus jeune des «trois! quelle impétuosité dans sa parole! Il s'efforce de convaincre « ce sachem inflexible qui l'écoute qu’on doit faire servir les galères « de la mer intérieure sur les flots de l'Océan. Ce fils illustre d’un père « encore plus fameux fait sourire ‘le troisième guerrier, qui ne veut « pas décider entre les deux autres et s'excuse en disant qu'il ignore « les arts de Michabou#; il ne tient que d’Areskoui le secret des cein- « tures inexpugnables dont il environne les cités’, »
« Dans ce moment un jeune héros s’avança vers le guerrier au regard sévère? ; il lui présenta un collier‘ de suppliant, Le fils altier de la montagne jeta les yeux sur le collier, et le rendit durement au héros avec les paroles du refus. Le jeune homme rougit et sortit, en jetant sur la Cabane un regard qui me fit frémir, car il me sembla qu’il avoit imploré le génie des véngeances 7.
«Je fus distrait de ces pensées par un grand bruit qui se fit à une
1. Génie de la guerre, 2, Condé, Turenne et Catinat. 3. Génic des caux, 4. Scignelay, fils de Colbert, Louvois et Vauban. 5. Louvois, 6. Un placet, une lettre, 1. Le prince Eugène,
porte. Entrent aussitôt deux guerriers qui se tenoient en riant sous le bras. Leur taille arrondie annonçoit les fils heureux de la joie; leurs pas étoient un peu chancelants ; leur haleine étoit encore parfumée des esprits du plus excellent jus de feu !. Leurs vêtements flottoient négligés comme au sortir d’un long festin; leur visage étoit tout empreint des poudres chères au conseil des sachems 2, Je ne sais quoi de brave, de populaire, de spirituel, d’insouciant , de libéral jusqu’à la prodigalité, étoit répandu sur leur personne ; ils avoient l'air de ne rien voir avec un cœur ennemi, de se divertir des hommes, de penser peu aux dieux et de rire de la mort. On. les eût pris pour des jumeaux qu’Areskoui # auroit eus d’une mortelle après la victoire, ou pour les fils illégitimes de quelque roi fameux ; ils mêloient à la noblesse des hautes destinées de leur père ce que l'amour et une plus humble condition ont de gracieux et de fortuné*.
«A peine ces enfants joufflus des vendanges avoient-ils posé un pied mal assuré dans la cabane, que deux autres guerriers Coururent se joindre à eux. Un de ces derniers avoit reçu en naissant un Coup fatal de la main d’un génie, mais c’étoit l'enfant des bons succès * ; l’autre ressembloit parfaitement à un génie sauveur . Je l'avois vu arrêter par le bras le jeune homme qui étoit sorti de la grande cabane après le refus du guerrier hautain 7.
« Ainsi réunis, ces quatre guerriers alloient parcourant la hutte, réjouissant les cœurs par leurs agréables propos : ils ne dédaignèrent pas de causer avec un sauvage. Les deux frères me demandèrent si les banquets étoient longs et excellents dans mes forêts, et si l’on sommeilloit beaucoup d'heures sur la peau d'ours. Je tâchai de faire honneur à mes bois et de mettre dans ma réponse la gaieté qui respiroit sur les lèvres de ces hommes. Un esprit me favorisa, car ils parurent contents et me voulurent montrer eux-mêmes la somptuosité de la hutte du soleil.
«Nous parcourûmes d'immenses galeries, dont les voûtes étoient habitées par des génies et dont les murs étoient couverts d’or, d’eau glacée $ et de merveilleuses peintures. Les guerriers blancs désirèrent : savoir ce que je pensois de ces raretés.
« Mes hôtes, répondis-je, je vous dirai la vérité, telle que les Mani- « tous me l’inspirent, dans toute la droiture de mon cœur : vous me
4. Du vin. 2. Du tabac. 3. Génie de la guerre. %. Les deux Vendôme, petits-fils de Henri IV, par Gabrielle. 5. Luxembourg. 6. Villars.
7. Louvois refusa un régiment au prince Eugène, et celui-ci passa au service de l'empereur, 8. Des glaces.