‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 99 sur 276 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

semblez très à plaindre et fort misérables; jamais je n'ai tant regretté la cabane de mon père Outalissi, ce guerrier honoré des nations comme un génie. Ce palais dont vous vous enorgueillissez a-t-il été bâti par l’ordre des esprits ? N’a-t-il coûté ni sueurs ni larmes? Ses fondements sont-ils jetés dans la sagesse, seul terrain solide? 11 faut une vertu magnifique pour oser habiter la magnificence de ces lieux : le vice seroit hideux sous ces dômes. A la pesanteur de l’air que je respire, à je ne sais quoi de glacé dans cet air, à quelque chose de sinistre et'de mortel que j’apercois sous le voile des sourires, il me semble que cette hutte est la hutte de l'esclavage, des soucis, de l’ingratitude et de la mort. N’entendez-vous pas une voix douloureuse qui sort de ces murs comme s'ils étoient l’écho où se viennent répéter les soupirs des peuples? Ah! qu’il seroit grand ici, le bruit des pleurs, si jamais il commençoit à se faire entendre ! Un tel édifice tombé ne seroit point rebâti, tandis que ma hutte se peut relever plus belle en moins d’une journée. Qui sait si les colonnes de mes chênes ne verdiront point encore à la porte de ma cabane lorsque les piliers de marbre de ce palais seront prosternés « dans la poudre? » |

« C’est ainsi, Ô René! qu’un ignorant sauvage de la Nouvelle-France devisoit avec les plus grands hommes de ta vieille patrie, sous le règne du plus grand roi, au milieu des pompes de Versailles. Nous quittâmes les galeries, et nous descendimes dans les jardins au milieu du fracas des armes.

« Dans ces jardins, malgré les préjugés de ma natte, je fus vraiment frappé d’étonnement : la façade entière du palais semblable à une immense ville, cent degrés de marbre blanc conduisant à des bocages d’orangers, des eaux jaillissant au milieu des statues et des parterres, des grottes, séjour des esprits célestes, des bois où les premiers héros, les plus belles femmes, les esprits les plus divins erroient en méditant les triples merveilles de la guerre, de l'amour et du génie, tout ce spectacle enfin saisit fortement mon âme. Je commençai à entrevoir une grande nation où je n’avois aperçu que des esclaves, et pour la première fois je rougis de ma superbe du désert.

« Nous nous avançämes parmi les bronzes, les marbres, les eaux et les ombrages : chaque flot, contraint de sortir de la terre, apportoit un génie à la surface des bassins. Ces génies varioient selon leur puissance : les uns étoient armés de tridents, les autres sonnoient des conques recourbées; ceux-ci étoient montés sur des chars, ceux-là vomissoient l’onde en tourbillon. Mes compagnons s'étant écartés, je m'’assis au bord d’un bain solitaire, La rêverie vint planer autour de

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moi; elle secouoit sur mes cheveux les songes et les souvenirs : elle m'envoya la plus douce des tristesses du cœur, celle de la patrie absente.

« Nous abandonnâmes enfin la hutte des rois, et la nuit, marchant devant nous avec la fraîcheur, nous reconduisit au grand village.

« Lorsque les dons du sommeil eurent réparé mes forces, Ononthio me tint ce discours : « Ghactas, fils d'Outalissi, vous vous plaignez «que vous n’avez point encore vu les guerriers libres, et vous me « demandez sans cesse où ils sont : je vous les veux faire connoître. « Un esclave va vous conduire aux cabanes où s’assemblent diverses « espèces de sachems : allez et instruisez-vous, car on apprend beau- « coup par l’étude des mœurs étrangères. Un homme qui n’est point « sorti de son pays ne connoît pas la moitié de la vie. Quant aux autres « Chefs vos compagnons, comme ils n’entendent pas la langue de la «terre des chairs blanches, ils préféreront sans doute rester sur la « natte, à fumer leur calumet et à parler de leur pays. »

«Il dit. Plein de joie, je sors avec mon guide; comme un aigle qui demande sa pâture, je m’élance plein de la faim de la sagesse. Nous arrivons à une cabane! où étoient assembiés des hommes vénérables.

« Pentrai avec un profond respect dans le conseil , et je fus d’autant plus satisfait, qu’on ne parut faire aucune attention à moi. Je remerciai les génies, et je me dis : « Voici enfin la nation françoise. C’est «comme nos Sachems! » Je pris une pipe consacrée à la paix, et je m'apprêtai à répondre à ce qu’on alloit sans doute me demander touchant les mœurs, les usages et les lois des chairs rouges. Je prêtai attentivement l'oreille, et je promis le sacrifice d’un ours à Michabou? s’il vouloit m'envoyer la prudence pour faire honneur à mon pays.

« Par le Grand-Lièvre*, à mon fils! je fus dans la dernière confusion quand je m’aperçus que je n’entendois pas un mot de ce que disoient les divins sachems. Je m'en pris d’abord à quelque Manitou ennemi de ma gloire et de mes forêts : je m’allois retirer plein de honte, lorsque l’un des vieillards, se tournant vers moi, dit gravement : « Get homme est rouge, non par nature, car il a la peau « blanche comme l'Européen. » Un autre soutint que la nature m’avoit donné une peau rouge; un troisième fut d'avis de m’adresser des questions, mais un quatrième s’y opposa, disant que d’après la conformation extérieure de ma tête il étoit impossible que je comprisse ce qu'on me demanderoit.

« Pensant, dans la simplicité de mon cœur, que les sachems se

1. Le Louvre. 2, Génie des eaux. 3. Divinité souveraine des chasseurs,

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