Oeuvres complètes de Chateaubriand
« Souvenez-vous , pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu’à cette époque (la chute de
V empire romain ) .
. . . . il y avoit des historiens qui fouilloient
comme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivoient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles ; eux et moi prenant pour table , dans l’édifice croulant, la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui devoit écraser nos têtes. »
( Étude sixième , seconde partie.)
Je ne voudrois pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les dixhuit mois qui viennent de s’écouler. On n’aura jamais une idée de la violence que je me suis faite; j'ai été forcé d’abstraire mon esprit dix, douze et quinze
heures par jour, de ce qui se passoit autour de moi, pour me livrer puérile-
ment à la composition d’un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne. Qui liroit quatre gros volumes lorsqu’on a bien de la peine à lire le feuilleton d’une gazette? J’écrivois l’histoire ancienne, et l’histoire moderne frappoit à ma porte ; en vain je lui criois : « Attendez , je vais à vous. » Elle passoit au bruit du canon, en emportant trois générations de rois.
Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces Études! On abat les croix, on poursuit les prêtres; et il est question de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit : on bannit les Capets , et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m’a coûté Je plus de recherches, de soins et d’années, celui où j’ai peut-être remué le plus d’idées et de faits, paroît lorsqu’il ne peut trouver de lecteurs; c’est comme si je le jetois dans un puits, où il va s’enfoncer sous l’amas des décombres qui le suivront. Quand une société se compose et se décompose, quand il y va de l’existence