‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 2 sur 358 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

de chacun et de tous, quand on n’est pas sûr d’un avenir d’une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin? Il s’agit bien de Néron, de Constantin, de Julien, des apôtres, des martyrs, des Pères de l’Eglise, des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis de Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV! Il s’agit bien du naufrage de l’ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne ! N’est-ce pas une sorte de radotage , une espèce de foiblesse d’esprit que de s’occuper de lettres dans ce moment? II est vrai; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma méchante fortune. Si je n’avois pas tant fait de sacrifices aux libertés de mon pays, je n’aurois pas été obligé de contracter des engagements qui s’achèvent de remplir dans des circonstances doublement déplorables pour moi. Je ne puis suspendre une publication 1 dont je ne suis pas le maître; il faut donc couronner par un dernier sacrifice tous mes sacrifices. Aucun auteur n’a été mis à une pareille épreuve : grâce à Dieu , elle est à son terme : je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie que je dédaignois dans ma jeunesse.

Après ces plaintes bien naturelles, et qui me sont involontairement échappées, une pensée me vient consoler. J’ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j’envisageois le Christianisme sous les rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques : j’ai commencé ma carrière politique avec la restauration, je la finis avec la restauration. Ce n’est pas sans une secrète satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes lignes de mon existence n’ont point fléchi : si, comme tous les hommes, je n’ai pas été semblable à moi-même dans les détails, qu’on le pardonne à la fragilité humaine. Les principes sur lesquels se fonde la société m’ont été chers et sacrés ; on me rendra cette justice de reconnoître qu’un amour sincère de la liberté respire dans mes ouvrages, que j’ai été passionné pour l’honneur et la gloire de ma patrie, que, sans envie, je n’ai jamais refusé mon admiration aux talents dans quelque parti qu’ils se soient trouvés. Me serois-je laissé trop emporter à l’ardeur de la polémique? Je m’en repens, et je rends justice aux qualités que je pourrois avoir méconnues : je veux quitter le monde en ami.

1. Celle de la dernière livraison de la première édition de ses OEuvres complètes (Lef...).

Hérodote commence son histoire par déclarer les motifs qui la lui ont fait entreprendre; Tacite explique les raisons qui lui ont mis la plume à la main. Sans avoir les talents de ces historiens, je puis imiter leur exemple; je puis dire, comme Hérodote, que j’écris pour la gloire de ma patrie et parce que j’ai vu les maux des hommes. Plus libre que Tacite, je n’aime ni ne crains les tyrans. Désormais isolé sur la terre , n’attendant rien de mes travaux , je me trouve dans la position la plus favorable à l’indépendance de l’écrivain, puisque j’habite déjà avec les générations dont j’ai évoqué les ombres.

Les sociétés anciennes périssent ; de leurs ruines sortent des sociétés nouvelles : lois, mœurs, usages, coutumes, opinions, principes même, tout est changé. Une grande révolution est accomplie, une grande révolution se prépare : la France doit recomposer ses annales, pour les mettre en rapport avec les progrès de l’intelligence. Dans cette nécessité d’une reconstruction surun nouveau plan, où faut-il chercher des matériaux? Quels sont les travaux exécutés avant notre temps ? Qu’y a-t-il à louer ou à blâmer dans les écrivains de l’ancienne école historique? La nouvelle école doit-elle être entièrement suivie , et quels sont les auteurs les plus remarquables de cette école? Tout est-il vrai dans les théories religieuses, philosophiques et politiques du moment ? Voilà ce que je me propose d’examiner dans cette préface. Je travaillois

depuis bien des années à une histoire de France, dont ces Etudes ne présenteront que l’exposition, les vues générales et les débris. Ma vie manque à mon ouvrage : sur la route où le temps m’arrête, je montre de la main aux jeunes voyageurs les pierres que j’avois entassées, le sol et le site où je voulois bâtir mon édifice.

PRÉFACE

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