AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNOISSANTE
Llnscription est replacée : y restera-t-elle? Qui sait ce que renferme l’avenir? Qui Oonnoît les grands hommes et qui les juge? Je ne veux rien poursuivre sous le couvercle d’un cercueil ; quand la mort a appliqué sa main sur le visage d’un homme, il ne reste plus d’espace à l’insulte; mais les passions politiques sont moins scrupuleuses, et pourvu qu’une révolution dure quelques années, il est peu de gloire qui soit en sûreté dans la tombe. En comparant le récit de M. Thiers à celui de Mme de Staël, on pourra saisir quelques-uns des secrets du talent.
Passons à la mort de Louis XVI. L’innocence de la victime s’emparant du génie de l’auteur le subjugue, et se reproduit tout entière dans ces éloquentes paroles :
« Dans Paris récnoit une stupeur profonde; l’audace du nouveau gouvernement avoit produit l’effet ordinaire que la force produit sur les masses; elle les avoit paralysées et réduites au silence. Le conseil exécutif étoit chargé de la douloureuse mission de faire exécuter la sentence. Tous les ministres étoient réunis dans la salle de leur séance et comme frappés de consternation. Le tambour battoit dans la capitale; tous ceux qu’aucune obligation n’appeloit à figurer dans cette terrible journée se caehoient chez eux. Les portes et les fenêtres étoient fermées, et chacun attendoit chez soi le triste
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événement. A huit heures, le roi partit du Temple. Des officiers de gendarmerie étoient placés sur le devant de la voiture. Ils étoient confondus de la piété et de la résignation de la victime. Une multitude armée formoit la haie. La voiture s’avançoit lentement au milieu du silence universel. On avoit laissé un espace vide autour de l’échafaud. Des canons environnoient cet espace, et la vile populace, toujours prête à outrager le génie, la vertu et le malheur, se pressoit derrière les rangs des fédérés, et donnoit seule quelques signes extérieurs de satisfaction. »
Les campagnes d’Italie forment dans l’ouvrage de M. Thiers un épisode à part, qui suffiroit seul pour assigner à l’auteur un rang élevé parmi les historiens.
Après cet hommage sans réserve rendu aux chefs de l’école politique fataliste, il me sera peut-être loisible de hasarder des réflexions sur leur système, parce qu’on en a étrangement abusé.
Les écoliers, comme il arrive toujours, n’ayant point le talent des maîtres, croient les surpasser en exagérant leurs principes. Il s’est formé une petite secte de théoristes de terreur, qui n’a d’autre but que la justification des excès révolutionnaires; espèces d’architectes en ossements et en tètes de morts, comme ceux qu’on trouve à Rome dans les catacombes. Tantôt les égorgements sont des conceptions pleines de génie, tantôt des drames terribles, dont la grandeur couvre la sanglante turpitude. On transforme les événements en personnages; on ne vous dit pas : « Admirez Marat, » mais, « Admirez ses œuvres; » le meurtrier n est pas beau, c’est le meurtre qui est divin. Les membres des comités révolutionnaires pouvoient’ être des assassins publics, mais leurs assassinats sont sublimes, car voyez les grandes choses qu’ils ont produites. Les hommes ne sont rien; les choses sont tout, et les choses ne sont point coupables. On disoit autrefois : « Détestez le crime , et pardonnez au criminel; » si l’on en croyoit les parodistes de MM. Thiers et Mignet, la maxime seroit renversée, et il faudroit dire": « Détestez le criminel, et pardonnez... que dis-je ? pardonnez ! aimez, révérez le crime! »
Il faut que l’historien dans ce système raconte les plus grandes atrocités sans indignation, et parle des plus hautes vertus sans amour; que d’un œil glacé il regarde la société comme soumise à certaines lois irrésistibles, de manière que chaque chose arrive comme elle devoit inévitablement arriver. L’innocent ou l’homme de génie doit mourir, non pas parce qu’il est innocent ou homme de génie, mais parce que sa mort est nécessaire et que sa
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vie mettroit obstacle à un fait général placé dans la série des événements. La mort ici n’est rien; c’est l’accident plus ou moins pathétique : besoin étoit que tel individu disparût pour l’avancement de telle chose, pour l’accomplissement de telle vérité.
Il y a mille erreurs détestables dans ce système.
La fatalité introduite dans les affaires humaines n’auroit pas même l’avantage de transporter à l’histoire l’intérêt de la fatalité tragique. Qu’un personnage sur la scène soit victime de l’inexorable destin ; que, malgré ses vertus, il périsse : quelque chose de terrible résulte de ce ressort mis en mouvement par le poëte. Mais que la société soit représentée comme une espèce de machine qui se meut aveuglément par des lois physiques latentes; qu’une révolution arrive par cela seul qu’elle doit arriver; que sous les roues de son char, comme sous celles du char de l’idole indienne, soient écrasés au hasard innocents et coupables; que l'indifférence ou la pitié soit la même à l’égard du vice et de la vertu : cette fatalité de la chose, cette impartialité de l’homme sont hébétées et non tragiques. Ce niveau historique, loin de déceler la vigueur, ne trahit que l’impuissance de celui qui le promène sur les faits. J’ose dire que les deux historiens qui ont produit de si déplorables imitateurs étoient très-supérieurs à l’opinion dont on a cru trouver le germe dans leurs ouvrages.
Non, si l’on sépare la vérité morale des actions humaines, il n’est plus de règle pour juger ces actions; si l’on retranche la vérité morale de la vérité politique, celle-ci reste sans base : alors il n’y a plus aucune raison de préférer la liberté à l’esclavage, l’ordre à l’anarchie. Mon intérêt! direz-vous. Qui vous a dit que mon intérêt est l’ordre et la liberté? Si j’aime le pouvoir, moi, comme tant de révolutionnaires [ si je veux bien abaisser ce que j’envie, mais si je ne me contente pas d’ètre un citoyen pauvre et obscur, au nom de quelle loi m’obligerez-vous à me courber sous le joug de vos idées? — Par la force? — Mais si je suisle plus fort? — En détruisant la vérité morale, vous me rendez 'a l’état de nature; tout m’est permis, et vous êtes en contradiction avec vous-même quand vous venez, afin de me retenir, me parler de certaines nécessités que je ne reconnois pas. Ma règle est mon bras : vous l’avez déchaîné, je l’étendrai pour prendre ou frapper au gré de ma cupidité ou de ma haine.
Grâce au ciel il n’est pas vrai qu’un crime soit jamais utile, qu’une injustice soit jamais nécessaire. Ne disons pas que si dans les révolutions tel homme innocent ou illustre, opposé d'esprit à ces révolutions, n’avoit péri,
il en eût arrêté le cours ; que le tout ne doit pas être sacrifié à la partie. cans doule cet homme de vertu ou de génie eût pu ralentir le mouvement, mais F injustice ou le crime accomplis sur sa personne retardent mille fois plus ce même mouvement. Les souvenirs des excès révolutionnaires ont été et sont encore parmi nous les plus grands obstacles à l’établissement de la liberté.
Si, taisant ce que la révolution a fait de bien, ce qu’elle a détruit de préjugés, établi de libertés dans la France, on retracoit l’histoire de cette révolution par ses crimes, sans ajouter un seul 'mot, une seule réflexion au texte, mettant seulement bout à bout toutes les horreurs qui se sont dites et perpétrées dans Paris et les provinces pendant quatre ans, cette tète de Méduse feroit reculer pour des siècles le genre humain jusqu’aux dernières bornes de la servitude; l’imagination épouvantée se refuseroit à croire qu’il y ait eu quelque chose de bon caché sous ces attentats. C’est donc une étrange méprise que de glorifier ces attentats pour faire aimer la révolution. Ce n’est point l’année 1793 et ses énormités qui ont produit la liberté; ce temps d’anarchie n’a enfanté que le despotisme militaire; ce despotisme dureroit encore si celui qui avoit rendu la gloire sa complice avoit su mettre quelque modération dans les jouissances de la victoire. Le régime constitutionnel est sorti des entrailles de l’année 1789; nous sommes revenus, après de longs égarements, au point du départ: mais combien de voyageurs sont restés sur la route!
Tout ce qu’on peut faire par la violence, on peut l’exécuter par la loi : Je peuple qui a la force de proscrire a la force de contraindre à l’obéissance sans proscription. S’il est jamais permis de transgresser Injustice sous le prétexte du bien public, voyez où cela \ous conduit : vous êtes aujourd’hui le plus fort, vous tuez pour la liberté, l’égalité, la tolérance; demain vous serez le plus foible, et l’on vous tuera pour la servitude, F inégalité , le fanatisme. Qu’aurez-vous à dire? Vous étiez un obstacle à la chose qu’on vouloit; il a fallu vous faire disparoître : fâcheuse nécessité sans doute, mais enfin nécessité : ce sont là vos principes; subissez-en la conséquence. Marius répandoit le sang au nom de la démocratie, Sylla au nom de l’aristocratie; Antoine, Lépide et Auguste trouvèrent utile de décimer les tètes qui rêvoient encore la liberté romaine. Ne blâmons plus les égorgeurs de la Saint-Barthélemy; ils étoient obligés (bien malgré eux sans doute) d’ainsi faire pour arriver à leur but.
Il n’a péri, dit -on, que six mille victimes par les tribunaux révolutionnaires. C’est peu ! Reprenons les choses à leur origine.
P RÉ FACE
Le premier numéro du Bulletin des Lois contient le décret qui institue le tribunal révolutionnaire : on maintient ce décret à la tête de ce recueil, non pas, je suppose, pour en faire usage en temps et lieu, mais comme une inscription redoutable gravée au fronton du temple des lois, pour épouvanter le législateur et lui inspirer l’horreur de l’injustice. Ce décret prononce que la seule peine portée par le tribunal révolutionnaire est la peine de mort. L’article 9 autorise toulcitoyen à saisir et à conduire devant les magistrats, les conspirateurs et les contre-révolutionnaires ; l'article 13 dispense de la preuve testimoniale; et l’article 16 prive de défenseur les conspirateurs. Ce tribunal étoit sans appel.
Voilà d'abord la grande base sur laquelle il nous faut asseoir notre admiration : honneur à l’équité révolutionnaire ! honneur à la justice de la caverne! Maintenant, compulsons les actes émanés de cette justice. Le républicain Prudhomme, qui ne haïssoit pas la révolution, et qui a écrit lorsque le sang étoit encore chaud, nous a laissé six volumes de détails. Deux de ces six volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque criminel se trouve inscrit à sa lettre alphabétique, avec ses nom, prénoms, âge, lieu de naissance, qualité , domicile, profession , date et motif de la condamnation, jour et lieu de l’exécution. On y trouve parmi les guillotinés dix-huit mille six cent treize victimes ainsi
réparties :
Ci-devant nobles . 1,278
Femmes idem . 730
Femmes de laboureurs et d’artisans . 1,467
Religieuses . 350
Prêtres . 1,135
Hommes non nobles de divers états . 13,633
Total . 18,613
Femmes mortes par suite de couches prématurées. 3,400 Femmes enceintes et en couches. ..... 318
Femmes tuées dans la Vendée . 15,000
Enfants — — 22,000
Morts dans la Vendée . 900,000
Victimes sous le proconsulat de Carrier, à Nantes. 32,000
Enfants fusillés.
— noyés. .
Femmes fusillées.
— noyées.
Prêtres fusillés. .
— noyés. >, Nobles noyés.
\ Artisans noyés. .
Victimes à Lyon .
Dont
PRÉFACE
Dans ces nombres ne sont point compris les massacrés à Versailles, aux Carmes, à l’Abbaye, à la glacière d’Avignon, les fusillés de Toulon et de Marseille après les sièges de ces deux villes, et les égorgés de la petite ville provençale de Bédoin, dont la population périt tout entière.
Pour l’exécution de la loi des suspects, du 21 septembre 1793, plus de cinquante mille comités révolutionnaires furent installés sur la surface de la France. D’après les calculs du conventionnel Cambon, ils coûtaient annuellement cinq cent quatre-vingt-onze millions (assignats). Chaque membre de ces comités recevoit trois francs par jour, et ils étoient cinq cent quarante mille : c’étoient cinq cent quarante mille accusateurs ayant droit de désigner à la mort. A Paris, seulement, on comptoit soixante comités révolutionnaires; chacun d’eux avoit sa prison pour la détention des suspects.
Vous remarquerez que ce ne sont pas seulement des nobles , des prêtres , des religieux , qui figurent ici dans le registre mortuaire; s’il ne s’agissoit que de ces gens-là, la terreur seroit véritablement la vertu : canaille! sotte espèce ! Mais voilà dix-huit mille neuf cent vingt-trois hommes non nobles, de divers états, et deux mille deux cent trente et une femmes de laboureurs ou d’artisans, deux mille enfants guillotinés, noyés et fusillés : à Bordeaux, on exécutait pour crime de négociantisme. Des femmes! mais savez-vous que dans aucun pays, dans aucun temps, chez aucune nation de la terre, dans aucune proscription politique les femmes n’ont été livrées au bourreau, si ce n’est quelques têtes isolées à Rome sous les empereurs , en Angleterre sous Henri VIII, la reine Marie et Jacques II ? La terreur a seule donné au monde le lâche et impitoyable spectacle de l’assassinat juridique des femmes et des enfants en masse.
Le girondin Riouffe, prisonnier avec Vergniaud, madame Roland et leurs amis à la Conciergerie, rapporte ce qui suit dans ses Mémoires d'un Détenu : « Les femmes les plus belles, les plus jeunes, les plus intéressantes, tomboient pêle-mêle dans ce gouffre (l’Abbaye), dont elles sortoient pour aller par douzaine inonder l’échafaud de leur sang.
« On eût dit que le gouvernement étoit dans les mains de ces hommes dépravés qui, non contents d’insulter au sexe par des goûts monstrueux, lui vouent encore une haine implacable. De jeunes femmes enceintes, d’autres qui venoient d’accoucher et qui étoient encore dans cet état de foiblesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la nature, qui seroit respecté par les peuples les plus sauvages; d’autres dont le lait s’étoit arrêté tout à coup, ou par frayeur, ou parce qu’on avoit arraché leurs enfants de leur sein, étoient
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jour et nuit précipitées dans cet abîme. Elles arrivoient traînées de cachot en cachot, leurs foibles mains comprimées dans d’indignes fers : on en a vu qui avoient un collier au cou. Elles entroient, les unes évanouies et portées dans les bras des guichetiers, qui en rioient, d’autres en état de stupéfaction qui les rendoit presque imbéciles : vers les derniers mois surtout (avant le 9 thermidor ), c’étoit l’activité des enfers : jour et nuit les verrous s’agitoient; soixante personnes arrivoient le soir pour aller à l’échafaud le lendemain; elles étoient remplacées par cent autres, que le même sort attendoit le jour suivant.
« Quatorze jeunes filles de Verdun, d’une candeur sans exemple, et qui avoient l’air de jeunes vierges préparées pour une fête publique, furent menées ensemble à l’échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps : la cour des femmes avoit l’air, le lendemain de leur mort, d’un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n’ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu’excita cette barbarie.
« Vingt femmes de Poitou, pauvres paysannes pour la plupart, furent également assassinées ensemble. Je les vois encore, ces malheureuses victimes, je les vois étendues dans la cour de la Conciergerie, accablées de la fatigue d’une longue route et dormant sur le pavé... Au moment d’aller au supplice, on arracha du sein d’une de ces infortunées un enfant qu’elle nourrissoit, et qui au moment même s’abreuvoit d’un lait dont le bourreau alioit tarir la source : ô cris de la douleur maternelle, que vous fûtes aigus! mais sans
effet . Quelques femmes sont mortes dans la charrette, et on a guillotiné
leurs cadavres. N’ai-je pas vu, peu de jours avant le 9 thermidor, d’autres femmes traînées à la mort? Elles s’étoient déclarées enceintes.... Et ce sont des hommes, des François, à qui leurs philosophes les plus éloquents prêchent depuis soixante années l’humanité et la tolérance .
... Déjà un aqueduc immense qui devoit voiturer du sang avoit été creusé à (la place Saint-Antoine. Disons-le, quelque horrible qu’il soit de le dire, tous les jours le sang humain se puisoitpar seaux, et quatre hommes étoient occupés au moment de l’exécution à les vider dans cet aqueduc.
« C’étoit vers trois heures après midi que ces longues processions de victimes descendoient au tribunal, et traversoient lentement sous de longues voûtes, au milieu des prisonniers, qui se rangeoient en haie pour les voir passer avec une avidité sans pareille. J’ai vu quarante-cinq magistrats du parlement de Paris, trente-trois du parlement de Toulouse, allant à la mort du même air qu’ils marchoient autrefois aux cérémonies publiques; j’ai vu
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trente fermiers généraux passer d'un pas calme et ferme; les vingt-cinq premiers négociants de Sedan plaignant en allant à la mort dix mille ouvriers qu’ils laissoient sans pain. J’ai vu ce Baxjsser, l’effroi des rebelles de la Vendée, et le plus bel homme de guerre qu'eût la France; j’ai vu tous ces généraux que la victoire venoit de couvrir de lauriers qu’on changeoit soudain en
cyprès; enfin tous ces jeunes militaires si forts, si vigoureux . Ils mar-
choient silencieusement . ils ne savoient que mourir. »
Prudhomme va compléter ce tableau :
« La mission de Le Bon dans les départements frontières du nord peut être comparée à l’apparition de ces noires furies si redoutées dans les temps du paganisme . »
Dans les jours de fêtes l’orchestre étoit placé à côté de l’échafaud; Le Bon disoit aux jeunes filles qui s’y trouvoient : « Suivez la voix de la nature, livrez-vous, abandonnez-vous dans les bras de vos amants. ». . .
« Des enfants qu’il avoit corrompus lui formoient une garde, et étoient les espions de leurs parents. Quelques-uns avoient de petites guillotines, avec lesquelles ils s’amusoient à donner la mort à des oiseaux et à des souris. » On sait que Le Bon, après avoir abusé d’une femme qui s’étoit livrée à lui pour sauver son mari, fit mourir cet homme sous les yeux de cette femme, à laquelle il ne resta que l’horreur de son sacrifice; genre d’atrocités si répétées d’ailleurs, que Prudhomme dit qu’on ne les sauroit compter.
Carrier se distingua à Nantes: «Environ quatre-vingts femmes extraites de l’entrepôt, traduites h ce champ de carnage, y furent, fusillées; ensuite on les dépouilla et leurs corps restèrent ainsi épars pendant trois jours.
« Cinq cents enfants des deux sexes, dont les plus âgés avoient quatorze
ans, sont conduits au même endroit pour y être fusillés. Jamais spectacle ne
fut plus attendrissant et plus effroyable; la petitesse de leur taille en met $
plusieurs à l’abri des coups de feu; ils délient leurs liens, s’éparpillent jusque dans les bataillons de leurs bourreaux, cherchent un refuge entre leurs jambes, qu’ils embrassent fortement, en levant vers eux leur visage où se peignent à la fois l’innocence et l’effroi. Rien ne fait impression sur ces exterminateur ils les égorgent à leurs pieds. »
Noyades à Nantes :
«Une quantité de femmes, la plupart enceintes, et d’autres pressant leur
nourrisson sur leur sein, sont menées à bord des gabares . Les
innocentes caresses, le sourire de ces tendres victimes versent dans l’âme de ces mères éplorées un sentiment qui achève de déchirer leurs entrailles; elles
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répondent avec vivacité à leurs tendres caresses, en songeant que c’est pourla dernière foisl ! 1 Une d’elles venoit d’accoucher sur la grève, les bourreaux lui donnent 'à peine le temps de terminer ce grand travail; ils avancent: toutes sont amoncelées dans la gabare, et, après les avoir dépouillées à nu, on leur attache les mains derrière le dos. Les cris les plus aigus, les reproches les plus amers de ces malheureuses mères se font entendre de toutes parts contre les bourreaux; Fouquet, Robinet Lamberty y répondoient à coups de sabre, et la timide beauté, déjà assez occupée à cacher sa nudité aux monstres qui l’outragent, détourne en frémissant ses regards de sa compagne défigurée par le sang, et qui déjà chancelante vient rendre le dernier soupir à ses pieds. Mais le signal est donné : les charpentiers d’un coup de hache lèvent les sabords, et fonde les ensevelit pour jamais. »
Et voilà l’objet de vos hymnes! Des milliers d’exécutions en moins de trois années, en vertu d’une loi qui privoit les accusés de témoins, de défenseurs et d’appel! Songez-vous que le souvenir d’une seule condamnation inique, celle de Socrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux? Pour entonner le chant de triomphe, il faudroit du moins attendre que les pères et les mères, les femmes et les enfants, les frères et les sœurs des victimes fussent morts, et ils couvrent encore la France. Femmes, bourgeois, négociants, magistrats, paysans, soldats, généraux, immense majorité plébéienne sur laquelle est tombée la terreur, vous plaît-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle?
On dit : Une révolution est une bataille; comparaison défectueuse. Sur un
champ de bataille, si on reçoit la mort on la donne, les deux partis ont les armes à la main. L’exécuteur des hautes œuvres combat sans péril; lui seul tient la corde ou le glaive; on lui amène l’ennemi garrotté. Je ne sache pas qu’on ait jamais appelé duel ce qui se passoit entre Louis XVI, la jeune fille de Verdun, Bailly, André Chénier, le vieillard Malesherbes et le bourreau. Le voleur qui m’attend au coin d’un bois joue du moins sa vie contre la mienne; mais le révolutionnaire qui, du sein de la débauche après s’être vendu tantôt à la cour, tantôt au parti républicain, envoyoit à la place du supplice des tombereaux remplis de femmes, quels risques couroit-il avec ces foibles adversaires?
Les prodiges de nos soldats ne furent point l’œuvre de la terreur; ils tinrent à l’esprit militaire des François, qui se réveillera toujours au son de la trompette. Ce ne furent point les commissaires de la Convention et les guillotines à la suite des victoires qui rétablirent la discipline dans les armées, ce furent les armées qui rapportèrent l’ordre dans la France.
La preuve que ce temps mauvais n’avoit rien de supérieur propre à être
reproduit, c’est qu’il seroit impossible de le faire renaître. Les émeutes, les massacres populaires sont de tous les siècles, de tous les pays ; mais une organisation complète de meurtres appelés légaux, des tribunaux jugeant à mort dans toutes les villes, des assassins affiliés dépouillant leurs victimes et les conduisant presque sans gardes au supplice, c’est ce qu’on n’a vu qu’une ‘fois, c’est ce qu’on ne reverra jamais. Aujourd’hui les individus résisteroient un à un ; chacun se défendroit dans sa maison, sur son champ, dans la prison, au supplice même. La terreur ne fut point une invention de quelques géants; ce fut tout simplement une maladie morale, une peste. Un médecin, dans son amour de l’art, s’écrioit plein de joie : « On a retrouvé la lèpre. » On ne retrouvera pas la terreur. N’apprenons point au peuple à choyer les crimes; ne nous donnons point pour une nation d’ogres, qui lèche comme le lion avec délices ses mâchoires ensanglantées. Le système de la terreur, poussé à l’extrême, n’est autre que la conquête accomplie par l’extermination; or, on ne peut jamais consumer assez vite tous les holocaustes pour que l’horreur qu’ils inspirent ne soulève pas jusqu’aux allumeurs de bûchers.
La même admiration que l’on accorde à la terreur, on la prodigue aux terroristes avec aussi peu de raison : ceux qui les ont vus de près savent que la plupart d’entre eux n’étoientque des misérables dont la capacité ne s’éle— voit pas au-dessus de l’esprit le plus vulgaire; héros de la peur, ils tuoient, dans la crainte d’ètre tués. Loin d’avoir ces desseins profonds qu’on leur suppose aujourd’hui, ils marchoient sans savoir où ils aboient, jouets de leur ivresse et des événements. On a prêté de l’intelligence à des instincts matériels ; on a forgé la théorie d’après la pratique; on a tiré la poétique du poème. Si même quelques-uns de ces stupides démons ont par hasard mêlé quelques qualités à leurs vices, ces dons stériles ressembloient aux fruits qui se détachent de la branche et pourrissent au pied de l’arbre qui les a portés. Un vrai terroriste n’est qu’un homme mutilé, privé comme l’eunuque de la faculté d’aimer et de renaître : c’est son impuissance dont on a voulu faire du génie.
Que, dans la fièvre révolutionnaire, il se soit trouvé d’atroces sycophantes engraissés de sang comme ces vermines immondes qui pullulent dans les voiries; que des sorcières plus sales que celles de Macbeth aient dansé en rond autour du chaudron où l’on faisoit bouillir les membres déchirés de la France, soit; mais que l’on rencontre aujourd’hui des hommes qui, dans une société paisible et bien ordonnée, sê constituent les mielleux apologistes de ces brutales orgies; des hommes qui parfument et couronnent de fleurs le
baquet où tomboient les têtes à couronne ou à bonnet rouge; des hommes qui enseignent la logique du meurtre, qui se font maîtres ès arts de massacre, comme il y a des professeurs d’escrime, voilà ce qui ne se comprend
pas.
Défions-nous de ce mouvement d’amour-propre qui nous fait croire à la supériorité de notre esprit, à la fortitude de notre âme, parce que nous envisageons de sang-froid les plus épouvantables catastrophes : le bourreau manie des troncs palpitants sans en être ému; cela prouve-t-il la fermeté de son caractère et la grandeur de son intelligence? Quand le plus vil des peuples , quand les Romains du temps de l’empire couroient au spectacle des gladiateurs; quand vingt mille prisonniers s’égorgeoient pour amuser un Néron entouré de prostituées toutes nues, n’étoit-ce pas là de la terreur sur une grande échelle? Le mot changera-t-il le fait? Faudra-t-il trouver horrible, au nom de la tyrannie, ce qu’on trouveroit admirable au nom de la liberté?
Placer la fatalité dans l’histoire, c’est se débarrasser de la peine de penser, s’épargner l’embarras de rechercher la cause des événements. Il y a bien autrement de puissance à montrer [comment la déviation des principes de la morale et de la justice a produit des malheurs, comment ces malheurs ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice ; il y a certes en cela bien plus de puissance qu’à mettre la société sous de gros pilons qui réduisent en pâte ou en poudre les choses et les hommes ; il ne faut que lâcher l’écluse des passions, et les pilons vont se levant et retombant. Quant à moi, je ne me sens aucun enthousiasme pour une hache. J’ai vu porter des têtes au bout d’une pique, et j’affirme que c’étoit fort laid. J’ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisoient promener ces tètes; je déclare qu’il n’v avoit rien de moins vaste : le monde les menoit, et elles croyoient mener le monde. Un des plus fameux révolutionnaires, à moi connu, étoit un homme léger, bavard, d’un esprit court, et qui, privé de cœur de toute façon, en manquoit dans le péril. Les équarrisseurs de chair humaine ne m’imposent point : en vain ils me diront que dans leurs fabriques de pourriture et de sang ils tirent d’excellents ingrédients des carcasses industriellement pilées : manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n’en ferez jamais sortir un germe de liberté, un grain de vertu, une étincelle de génie.
Que les théoriciens de terreur gardent donc s’ils le veulent leur fanatisme à la glace, lequel leur fournit deux ou trois phrases inexplicables de nécessité , de mouvement, de force progressive , sous lesquelles ils cachent le vide de leurs
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pensées, je ne les lirai plus; mais je relirai les deux historiens qu’ils ont pris si mal à propos pour guides, et dont le talent me fera oublier leurs infimes et sauvages imitateurs.
Au surplus, un auteur à qui la liberté doit beaucoup, le dernier orateur de ces générations constitutionnelles qui finissent, un homme dont la tombe récente doit augmenter l’autorité, M. Benjamin Constant, a combattu avant moi ces dogmatiques de terreur. Il faut lire tout entier dans ses Mélanges de Littérature et de Politique l'article dont je ne citerai que ce passage : « La terreur n’a produit aucun bien. A côté d’elle a existé ce qui étoit indispensable à tout gouvernement, mais ce qui auroit existé sans elle, et ce qu’elle a corrompu et empoisonné en s’y mêlant .
« Ce régime abominable n’a point, comme on l’a dit, préparé le peuple à la liberté, il l’a préparé à subir un joug quelconque; il a courbé les têtes, mais en dégradant les esprits, en flétrissant les cœurs; il a servi pendant sa durée les amis de l’anarchie, et son souvenir sert maintenant les amis de l’esclavage et de l’avilissement de l’espèce humaine .
« Je n’aurois pas rappelé de tristes souvenirs, si je n’avois pensé qu’il importait A la France, quelles que soient désormais ses destinées, de ne pas voir confondre ce qui est digne d’admiration et ce qui n’est digne que d’horreur. Justifier le régime de 1793, peindre des forfaits et du délire comme une nécessité qui pèse sur les peuples, toutes les fois qu’ils essayent d’être libres, c’est nuire à une cause sacrée, plus que ne lui nuiroient les attaques de ses ennemis les plus déclarés .
« Séparez donc soigneusement les époques et les actes; flétrissez ce qui est éternellement coupable; ne recourez pas à une métaphysique abstraite et subtile pour prêter à des attentats l’excuse d’une fatalité irrésistible qui n’existe pas, n’ôtez pas à vos jugements toute autorité, à vos hommages toute valeur. »
Une pensée doit nous consoler, c’est que le régime de la terreur ne peut renaître, non-seulement, comme je l’ai dit, parce que personne ne s’y soumettroit, mais encore parce que les causes et les circonstances qui l’ont produit ont disparu. En 1793 il y avoit à jeter à terre l’immense édifice du passé, à faire la conquête des idées, des institutions, des propriétés. On conçoit comment un système de meurtre, appliqué ainsi qu’un levier à la démolition d’un monument colossal, pouvoit sembler une force nécessaire à des
PRÉFACE
esprits pervers; mais tout est renversé aujourd’hui, tout est conquis, idées, institutions, propriétés. De quoi s’agit-il maintenant? D’une forme politique un peu plus ou un peu moins républicaine, de quelques lois à abolir ou à publier, de quelques hommes à remplacer par quelques autres. Or, pour d’aussi minces résultats, qui ne rencontrent aucune- résistance collective, qui ne blessent aucune classe particulière de la société, il n’est pas besoin de mettre une nation en coupe réglée. On ne fait point de la terreur a priori : la terreur ne fut point un plan combiné et annoncé d’avance; elle vint peu à peu avec les événements; elle commença par les assassinats privés et désordonnés de 1789, 1790, 1791, 1792, pour arriver aux assassinats publics et réguliers de 1793. Les terroristes ne savoient pas d’avance qu’ils étoient des terroristes. Nos terroristes de théorie nous crient : « Oyez, nous sommes des terroristes barbus ou imberbes, nous! Nous allons établir une superbe terreur. Venez que nous vous coupions le cou. Nous sommes des hommes énergiques, nous! Le génie est notre fort. » Ces parodistes de terreur, ces terroristes de mélodrame, bien capables sans doute de vous tuer, si vous les en défiez^ pour la preuve et l’honneur de la chose , seroient incapables de maintenir trois jours en permanence l’instrument de mort, qui retomberoit sur eux.
Il est temps de rendre compte de mes propres Études. J’ai déduit dans mon Avant-Propos les raisons pour lesquelles on ne me lira point, les causes pour lesquelles je perds le dernier grand travail de ma vie; mais enfin si dans quelque moment dérobé à l’importance des catastrophes du jour, si dans ces courts intervalles de repos qui séparent les événements dans les révolutions, quelques hommes singuliers s’enquéroient de mes recherches, je leur vais épargner la peine d’aller plus avant. Quand on aura jeté un coup d’œil sur cette fin de préface, on sera à même de dire, si l’on veut, qu’on a lu mon ouvrage, de l’approuver et de le combattre sans l’avoir lu si par hasard on avôitle loisir ou la fantaisie de s’occuper d’une controverse littéraire.
J’ai donné à la première partie de mon travail le titre d 'Etudes historiques , en lui laissant toutefois celui de Discours que j’avois d’abord choisi. J'ai pensé que ce titre d ’ Études convenoit mieux à la modestie de mon travail, qu’il me donnoit plus de liberté pour parler des diverses choses convergentes à mon sujet, et ne m’obligeoit pas de tenir incessamment mon style à la hauteur du discours.
PRÉFACE
Dans l’Introduction, j’expose mon système; je définis les trois vérités qui sont le fondement de l’ordre social: la vérité religieuse, la vérité philosophique ou l’indépendance de l’esprit de l’homme, la vérité politique ou la libqrté. Je dis que tous les faits historiques naissent du choc de la division ou de l’alliance de ces trois vérités. J’adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne, non pas, comme Bossuet, en faisant du christianisme un cercle inflexible, mais un cercle qui s’étend à mesure que les lumières et la liberté se développent. Le christianisme a eu plusieurs ères : son ère morale ou évangélique, son ère des martyrs, son ère métaphysique ou théologique, son ère politique : il est arrivé à son ère ou>à son âge philosophique.
Le monde moderne prend naissance au "pied de la croix. Les nations modernes sont composées des trois peuples, païen, chrétien [et barbare; de là la nécessité, pour les bien connoître, de remonter à leurs origines; de là l’obligation pour l’historien de reprendre les faits au tcmps»d Auguste, où commencent à la fois l’empire romain, le christianisme et les premiers mouvements des barbares.
Ainsi : Histoire de l’empire romain mêlée à l’histoire du christianisme, lequel attaque au dedans la société païenne, tandis que les barbares l’assaillent au dehors : histoire des invasions successives [des barbares; il en faut distinguer deux principales: l’une quand les barbares n’avoient point encore reçu la foi, l’autre lorsqu’ils étoient devenus chrétiens.
Principaux vices de l’ancienne société; elle étoit fondée sur deux abominations : le polythéisme et l’esclavage. Le polythéisme, en faussant la vérité religieuse, l’unité d’un Dieu, faussoit toutes les vérités morales; l’esclavage corrompoit toutes les vérités politiques.
Philosophie des païens : ce qu’elle donna au christianisme et ce que le christianisme reçut d’elle. Les philosophes grecs firent sortir la philosophie des temples,' et la renfermèrent dans les écoles; les prêtres chrétiens firent sortir la philosophie des écoles, et la livrèrent à tous les hommes.
Le polythéisme se trouva sous Julien dans la position où le christianisme se trouve de nos jours, avec cette différence qu’il n’y auroit rien aujourd’hui à substituer au christianisme, et que sous Julien le christianisme étoit là, tout prêt à remplacer l’ancienne religion. Inutiles efforts de Julien pour faire rétrograder son siècle : le temps ne recule point, et le plus fier champion ne pourroit le faire rompre d’une semelle. Conversion de Constantin, destruction des temp’es. La vérité politique commence à rentrer dans la société par la morale chrétienne et par les institutions des barbares. Entre les grands chan-
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gemen s opérés dans l’ordre social par le christianisme, il faut remarquer principalement V émancipation des femmes , qui néanmoins n’est pas encore complète par la loi, et le principe de l’égalité humaine , inconnu de l’antiquité polythéiste.
Toutes les origines de notre société ont été placées deux siècles trop bas : Constantin , qui remplaça le grand patriciat par une noblesse titrée , et qui changea avec d’autres institutions la nature de la société latine, est le véritable fondateur de la royauté moderne, dans ce qu’elle conserva de romain.
Entre les monarchies barbares et l’empire purement latin-romain , il y a eu un empire romain-barbare, qui a duré près d’un siècle avant la déposition d’Augustule. C’est ce qu’on n’a pas remarqué, et ce qui explique pourquoi au moment de la fondation des royaumes barbares rien ne parut changé dans le monde : aux malheurs près, c’étoient toujours les mômes hommes et les mômes mœurs.
Arrivé à travers les faits jusqu’à l’érection du royaume d’Italie par Odoacre, et à celle du royaume des Franks par Khlovigh, je m’arrête, et je présente séparément les trois grands tableaux des mœurs, des lois, 'de la religion des païens, des chrétiens, et des barbares.
Concentration de toutes les philosophies et de toutes les religions dans l’Asie hébraïque, persane et grecque. Grande école des prophètes. Systèmes philosophiques. Hérésies juives et grecques : affinités des systèmes philosophiques et des hérésies. L’hérésie maintint l’indépendance de l’esprit humain, et fut favorable à la vérité philosophique.
Là se terminent les Études historiques , et j’y substitue un nouveau titre pour continuer ma marche.
On sait que mon premier plan avoit été de faire des Discours historiques depuis rétablissement du christianisme (en passant par l’empire romain, les races mérovingienne et carlovingienne, et la race capétienne) jusqu’au règne de Philippe VI, dit de Valois. A ce règne, je me proposois d’écrire l’histoire de France proprement dite, et de la conduire jusqu’à la révolution. Je ne m’étois engagé à publier dans la collection de mes OEuvres que les Discours historiques. La vie, qui m’échappe, ne me permettant pas d’accomplir mes projets, je me suis déterminé à satisfaire ceux de mes lecteurs qui témoignoient le désir de connoître mon système entier sur l’histoire de notre patrie. En conséquence, je trace une Analyse raisonnée de cette histoire sous les deux premières races et sous une partie de la troisième. Quand j’arrive à
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l’époque où devoit commencer mon histoire proprement dite, je donne des fragments des règnes de Philippe de Valois et du roi Jean, notamment les batailles de Crécv et de Poitiers, ayant soin de remplir les lacunes par des sommaires. Après ces deux règnes, je reprends l'analyse raisonnée, et je la continue jusqu’à la mort de Louis XVI.
Les Études ou Discours historiques, très-étendus, qui vont d’Auguste à Augustule, montrent par la profondeur des fondements l’intention où j’étois d’élever un grand édifice : le temps m’a manqué; je ne puis bâtir sur les masses que j’avois enfoncées dans la terre qu’une espèce de baraque en planches, ou en toile peinte à la grosse brosse, représentant tant bien que mal le monument projeté, et entremêlée de quelques membres d’architecture sculptés à part sur mes premiers dessins. Quoi qu’il en soit, voici ce que l’on trouve dans le tracé de mon plan, autrement dans mon Analyse raisonnée :
Pour les deux premières races, j’adopte généralement les idées de l'École moderne : je ne transforme point les Franks en François; je vois la société romaine subsister presque tout entière, dominée par quelques barbares, jusque vers la fin de la seconde race. Je suis le système de M. Thierry quant aux noms propres de la première et de la seconde race. Rien en effet ne fixe mieux le moment de la métamorphose des Franks en François que les altérations survenues dans les noms. Mais je n’ai pas tout à fait orthographié les noms franks comme l’auteur des Lettres sur V Histoire de France , je n’écris pas Hlodowig ou Chlodowig pour Clovis; j’écris Khlovigh ; je blesse moins ainsi, ce me semble, les habitudes de notre œil et de notre oreille. La première syllabe de Clovis reste Klilo ; en l’écrivant Chlo, la prononciation françoise obligeroit à dire Chelo; j’ajoute un h au g , comme dans l’allemand, ce qui, adoucissant et mouillant le g, fait comprendre comment le gh a pu se changer en 5. Je n’insiste pas sur l’orthographe des autres noms, on la verra.
Au surplus, elle est justifiée par les chroniqueurs latins, germaniques et vieux françois; du Tillet et surtout Chantereau-Lefebvre l’ont essayée dans quelques noms : il me semble utile que cette réforme passe enfin dans notre histoire. J’avoue cependant que j’ai été foible à l’égard de Charlemagne; il m'a été impossible de le changer en Karle le Grand, excepté en citant le moine de Saint-Gall. Que voulez-vous! on ne peut rien contre la gloire; quand elle a fait un nom, force est de l’adopter, l’eu t— elle mal prononcé. Les Grecs étoient grands corrupteurs de la vérité syllabique; leur oreille poétique et dédaigneuse, sans s’embarrasser de la vérité historique, ramenoil de force les noms barbares à l’euphonie. J’écris aussi Karle le Martel au lieu de
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Karle Marteau : c’est absolument la même chose dans la vieille langue, et j’espère que l’habitude du Marte] fera pardonner au Karle.
J’avois commencé des recherches assez considérables sur les Gaulois; l’ouvrage de M. Amédée Thierry a paru, et j’ai abandonné mon travail : il étoit dans la destinée des deux frères de m’instruire et de me décourager.
Mais si je me suis soumis aux heureuses innovations de l’école moderne, je combats aussi quelques-uns de ses sentiments : je ne puis admettre, par exemple, que les Franks fussent des espèces de sauvages tels que ceux chez lesquels j’ai vécu en Amérique; les faits repoussent cette supposition. Je rejette également la seconde invasion des Franks, laquelle auroit mis les Carlovingiens sur le trône : j’ai dit plus haut les motifs de mon incrédulité. Quant à l’ancienne école, je lui nie sa doctrine de l’hérédité des rois de la première et de la seconde race; je soutiens que l’élection étoit partout; qu’il ne pouvoit y avoir usurpation là où il y avoit élection. Il y a plus : j’avance que Yhéréclité est une chose nouvelle dans les successions souveraines; que l’antiquité européenne tout entière l’a ignorée; que cette hérédité n’a commencé qu’à Hugues Capet, au xc siècle, par une raison que j’indiquerai dans un moment.
L’antiquité romaine barbare finit vers la fin de la seconde race , et alors s’opère une des grandes transformations de l’espèce humaine par l’établissement de la féodalité. Le moyen âge fut l’ouvrage du christianisme mêlé au tempérament des barbares et aux institutions germaniques.
Avant d’entrer dans 1 "analyse raisonnée des règnes de la troisième race , je montre quelle étoit la communauté chrétienne et quelle étoit la constitution de l’Église chrétienne, deux choses différentes l’une de l’autre. Je prouve que l’Église chrétienne étoit une monarchie élective, représentative, républicaine, fondée sur le principe de la plus complète égalité, que l’immense majorité des biens de l’Église appartenoit à la partie plébéienne des nations; qu’une abbaye n’étoit qu’une maison romaine; que le pape, souvent tiré des dernières classes sociales , étoit le tribun et le mandataire des libertés des hommes; que c’étoit en cette qualité d’unique représentant d’une vérité politique opprimée qu’il avoit mission et qualité déjuger et de déposer les rois. Je dis qu’à cette époque, où le peuple disparut, le peuple se fit prêtre et conserva sous ce déguisement l’usage et la souveraineté de ses droits : c’est l’ère politique du christianisme. Le christianisme dut entrer dans l’État et s’emparer du pouvoir temporel, lorsque toutes les lumières furent concentrées dans le clergé. La liberté est chrétienne.
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On voit par cet exposé comment mes idées sur le christianisme diffèrent de celles de M. le comte de Maistre et de celles de M. l’abbé de La Mennais : le premier veut réduire les peuples à une commune servitude, elle-même dominée par une théocratie; le second me semble appeler les peuples (sauf erreur de ma part) à une indépendance générale sous la même domination théocratique. Ainsi que mon illustre compatriote, je demande l’affranchissement des hommes; je demande encore, ainsi qu’il le fait, l’émancipation du clergé, on le verra dans ces Études; mais je ne crois pas que la papauté doive être une espèce de pouvoir dictatorial planant sur de futures républiques. Selon moi, le christianisme devint politique au moyen âge par une nécessité rigoureuse : quand les nations eurent perdu leurs droits, la religion, qui seule alors étoit éclairée et puissante, en devint la dépositaire. Aujourd’hui que les peuples les reprennent, ces droits, la papauté abdiquera naturellement les fonctions temporelles, résignera la tutelle de son grand pupille arrivé à l’âge de majorité. Déposant l’autorité politique dont il fut justement investi dans les jours d’oppression et de barbarie, le clergé rentrera dans les voies de la primitive Église, alors qu’il avoit à combattre la fausse religion, la fausse morale et les fausses doctrines philosophiques. Je pense que l’âge politique du christianisme finit, que son âge philosophique commence ; que la papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le principe de la foi prise dans le sens le plus rationnel et le plus étendu. L’unité catholique sera personnifiée dans un chef vénérable, représentant lui-même le Christ, c’est-à-dire les vérités de la nature de Dieu et de la nature de l'homme. Que le souverain pontife soit à jamais le conservateur de ces vérités auprès des reliques de saint Pierre et de saint Paul! Laissons dans la Rome chrétienne tout un peuple tomber à genoux sous la main d’un vieillard. Y a-t-il rien qui aille mieux à Pair de tant de ruines? En quoi cela pourroit-il déplaire à notre philosophie ? Le pape est le seul prince qui bénisse ses sujets.
La vérité religieuse ne s’anéantira point, parce qu’aucune vérité ne se perd ; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d’orgueil par ceux qui, ne croyant plus au Fils de l’homme, sont les enfants ingrats de la nouvelle synagogue. Or, je ne sache rien de plus beau qu’une institution consacrée à la garde de cette vérité d’espérance où les âmes se peuvent venir désaltérer comme à la fontaine d’eau vive dont parle Isaïe. Les antipathies entre les diverses communions n’existent plus; les enfants du Christ, dequelque lignée qu’ils proviennent, se sont serrés au pied du Calvaire, souche naturelle de la famille. Les désordres et l’ambition de
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la cour romaine ont cessé; il n’est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évêques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l’unité catholique; avec quelques concessions de part et d’autre, l’accord seroit bientôt fait. Je répéterai ce que j’ai déjà dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel éclat, le christianisme n’attend qu’un génie supérieur venu à son heure et dans sa place1. La religion chrétienne entre dans une cre nouvelle; comme les institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation. Elle cesse d’être politique, elle devient philosophique, sans cesser d’être divine : son cercle flexible s’étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile.
Avec la troisième race se constitue la féodalité, et sous le règne de Philippe 1er parolt le moyen âge dans l’énergie de sa jeunesse, l’âme toute religieuse, le corps tout barbare, l’esprit aussi vigoureux que le bras. L’hérédité et le droit de primogéniture s’établirent dans la personne de Hugues Capet par la cérémonie du sacre. Le sacre, ou l’élection religieuse, a usurpé l’élection politique : j’apporte les preuves de ce fait qu’aucun historien, du moins que je sache, n’avoit jusque ici remarqué.
Les Franks deviennent des François sous les premiers rois de la troisième race.
Il y a eu quatre monarchies, à compter de Hugues Capet à Louis XVI : la
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monarchie purement féodale et de la grande pairie, la monarchie des états (appelés dans la suite états généraux ), la monarchie parlementaire dans les intermissions des états, la monarchie absolue qui se perd dans la monarchie constitutionnelle.
Incidence de ces diverses monarchies ou grands événements qui s’y rattachent : affranchissement des communes, croisades, etc., etc.'
La monarchie féodale étoit une véritable république aristocratique fédérative, ou plutôt une démocratie noble, car il n’y avoit point de peuple dans cette aristocratie; il n’y avoit point de sujets; il n’y avoit que des serfs. Le nom d e peuple ne se trouve point à cette époque dans les chroniques, parce qu’en effet le peuple n’existoit point. Le peuple commence à renaître sous Louis le Gros, dans les villes par les bourgeois, dans les campagnes par les
1. Depuis que ces lignes ont été écrites, le cardinal Capellari a été nommé pape. C’est un homme d’une vaste science, d’une éminente vertu, et qui comprend son siècle; mais n’est-il pas arrivé trop tard? J’avois appelé ce choix de tous mes vœux dans le précédent conclave.
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serfs affranchis et par la recomposition successive delà petite et de la moyenne propriété.
Exposé de la féodalité. Quel étoit le fief? Le fief étoit le mélange de la propriété et de la souveraineté. La propriété prit le caractère du propriétaire; elle devint conquérante. Le pouvoir, la justice et la noblesse furent attachés à la terre; cause principale de la longue durée du règne féodal. Preuves et explication à ce sujet.
Le fief et Paleu étoient le combat et la coexistence de la propriété selon l’ancienne société, et la propriété selon la société nouvelle. Le monde féodal ne fut qu’un monde militaire, où tout reposa, comme dans un camp entre des chefs et des soldats, sur la subordination et des engagements d’honneur.
Sous la féodalité, la servitude germanique remplaça la servitude romaine. Le servage prit la place de l’esclavage; c’est le premier pas de l’affranchissement de la race humaine; et, chose étrange, on le doit à la féodalité. Le serf devenu vassal ne fut plus qu’un soldat armé, et les armes délivrent ceux qui les portent. Du servage on a passé au salaire, et le salaire se modifiera encore, parce qu’il n’est pas une entière liberté.
Louis le Gros n’a point affranchi les communes, comme l’a si longtemps assuré l’ancienne école historique; mais le mouvement insurrectionnel général des communes dans le xie siècle, qu’a remarqué l’école moderne, ne doit être admis qu’avec restriction : cette école s’est laissé entraîner sur ce point à l’esprit de système.
Les croisades ont recomposé les grandes armées modernes, décomposées parles cantonnements de la féodalité.
La chevalerie n’a point son origine dans les croisades; les romanciers, qui la reportent au temps de Charlemagne, n’ont point menti à l’histoire comme on l’a cru. La chevalerie a commencé à la fois chez les Maures et chez les chrétiens, sur la fin du vme siècle. L’auteur du poëme d’Antar et le moine de Saint— Gall (qui l’un et l’autre écrivoient les exploits des paladins maures et chrétiens), Chnrlemagne et Aron al Rachild étoient contemporains. Preuves de cette antiquité de la chevalerie par les mœurs, les combats, les armes, les arts, les monuments et l’architecture.
Il n’v a point eu de chevalerie collective, mais une chevalerie individuelle. La chevalerie historique a fait naître une chevalerie romanesque. Cette chevalerie romanesque, qui marche avec la chevalerie historique, donne aux temps moyens un caractère d’imagination et de fiction qu'il est essentiel de distinguer.
La monarchie des états, dont l’origine remonte au règne de saint Louis, quoiqu’on n’en fixe la date qu’à celui de Philippe le Bd, n’est jamais bien entrée dans les mœurs de la France; elle a toujours été foible, parce que les deux premiers ordres, le clergé et la noblesse, avoient des constitutions particulières et faisoient peu de cas d’une constitution commune. Le tiers état, appelé uniquement pour voter des impôts, n’étoit attentif qu’à se coller à la couronne, afin de se défendre contre le§ deux autres ordres. La monarchie parlementaire affoiblissoit encore les états, en usurpant leurs fonctions et leurs pouvoirs. Enfin le royaume ne formoitpas alors un corps homogène; ilavoit des états de province , et l’autorité des états de la langue d’Oyl étoit méconnue à trente lieues de Paris.
Tableau général du moyen âge au moment' où la branche des Valois monte sur le trône. Vie prodigieuse de cet âge : éducation, mœurs privées, arts, etc.; manière indépendante et vigoureuse d'imiter et de s’approprier les classiques. Population et aspect de la France dans le moyen âge. Le sol étoit couvert de plus de dix-huit cent mille monuments.
Admirable architecture gothique : son histoire. Elle a peut-être sa source première dans la Perse. Elle est née du néo-grec asiatique apporté à la fois par deux religions et par trois chemins en Europe : en Espagne, par les Maures; en Italie, par les Grecs; en France, en Angleterre et en Allemagne par les croisés.
Ici je quitte Y analyse raisonnée pour Yhistoire même. — Règnes des Valois. Changements sociaux arrivés sous ces règnes. Les peuples se nationalisent. L’Angleterre se sépare de la France, dont elle devient la rivale et l’ennemie; elle forme sa constitution et établit ses libertés.
Fragments des règnes de Philippe VI et de Jean son fils. Guerre de Bretagne. La France est envahie et désolée. Bataille de Crécv et de Poitiers. La haute et première noblesse perd les trois grandes batailles de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, et périt presque tout entière. Une seconde noblesse paroit. Cette seconde aristocratie délivre la France des Anglois, et se montre pour la dernière fois à Ivry. L’armée plébéienne ou nationale, commencée sous Charles VII, s’augmente. La poudre, en changeant la nature des armes, sert à détruire l’importance militaire de la noblesse, qui finit par donner des officiers à l’armée dont jadis elle composoit les soldats. Si le système des gardes nationales se généralise, il détruira l’armée permanente ; on retour-
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nera aux levées en masse du moyen âge; le ban et l’arrière-ban plébéiens remplaceront le ban et l’arrière-ban nobles.
A l’époque des guerres d’Édouard III , la couleur nationale françoise étoit le rouge, et la couleur nationale angloise le blanc. Édouard prit le rouge comme roi de France, et nous quittâmes cette couleur devenue ennemie. Le traité de Brétigny ne mutila pas la France, comme on l’a cru. Philippe ne céda presque rien des provinces de la couronne; il n’y eut que des seigneurs particuliers qui changèrent de suzerain. Cela ne se pourroit comparer en aucune sorte au démembrement de la France homogène d’aujourd’hui.
Pourquoi ne trouve-t-on dans notre histoire qu’une centaine de noms historiques? Parce que les chroniqueurs sous la monarchie féodale n’ont fait que l’histoire du duché de Paris, et que les écrivains sous la monarchie absolue n’ont donné que l’histoire de la cour.
Après le règne de Philippe de Valois, je quitte V histoire, et je rentre dans X analyse raisonnée.
Tableau des malheurs de la France pendant la captivité du roi Jean. Charles Y et Du Guesclin viennent ensemble et l’un pour l’autre; intimité de leurs destinées. Paris se transforme, en 1357, en une espèce de démocratie ancienne, au milieu de la féodalité. Fameux états de cette époque. Charles le Mauvais, roi de Navarre; ses desseins centre le roi Jean. Mettre un souverain en jugement n’est point une idée qui appartienne au temps où nous vivons : preuves historiques que l’aristocratie et la théocratie ont jugé et condamné des rois longtemps avant que la démocratie ait suivi cet exemple. Article remarquable et généralement ignoré du testament de Charlemagne, lequel article suppose que les fils et petits-fils de ce grand prince et de ce grand homme, tout rois qu’ils étoient, peuvent être judiciairement tondus, mutilés et condamnés à mort.
Le soulèvement des paysans, les fureurs de la Jacquerie, l’existence des grandes compagnies furent des malheurs qui pourtant engendrèrent l’armée nationale. Les mouvements des hommes rustiques dans le moyen âge n’indiquoient que l’indépendance de l’individu , cherchant à se faire jour au défaut de la liberté et de l’espèce.
Charles le Sage, médecin patient, la'main appuyée sur le cœur de la France et sentant la vie revenir, parloit en maître : il sommoit le prince Noir de comparoître en son tribunal, envoyoit un huissier appréhender au corps le vainqueur de Poitiers et signifier un exploit à la gloire.
PRÉFACE
Calamités du règne de Charles YI, règne qui s’écoula entre l’apparition d’un fantôme et celle d’une bergère. Quelle fut la Pucelle. Trois grands poëtes l’ont chantée, et comment : Shakspeare, Voltaire et Schiller.
Charles VIE La monarchie féodale se décompose sous le règne de ce roi'; il n’en reste plus que les habitudes. Changements capitaux : armée permanente et impôt non voté, les deux pivots de la monarchie absolue. Formation du conseil d’État; séparation de ce conseil du parlement et des états généraux. Du point où la société étoit parvenue sous Charles VII, il étoit loisible d’arriver à la monarchie libre ou à la monarchie absolue : on voit clairement le point d’intersection et d’embranchement des deux routes ; mais la liberté s’arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu’après la confusion des guerres civiles et étrangères, qu’après les désordres de la féodalité le penchant des choses étoit vers l’unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance; il falloit qu’en écrasant la tyrannie de l’aristocratie elle eût commencé à faire sortir la sienne avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé en France, dans un ordre régulier, l’aristocratie, la monarchie et la république : la noblesse, la royauté et le peuple, ayant abusé de la puissance, ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.
Louis XI vint faire l’essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant de la féodalité. Ce personnage placé sur les confins du moyen âge et des temps modernes, né à 'une époque sociale où rien n’étoit achevé et où tout étoit commencé, eut une forme monstrueuse, indéterminée, particulière à lui, et qui tenoit des deux tyrannies entre lesquelles il se montroit. Ses mœurs, ses idées, sa politique : justification de la dernière.
Quand Louis XI disparoît, les ruines de l’Europe féodale achèvent de s’écrouler. Constantinople est pris, les lettres renaissent, l’imprimerie est inventée, l’Amérique au moment d’être découverte; la grandeur de la maison d’Autriche se fait pressentir par le mariage de l’héritière de Bourgogne dans la famille impériale; Henri VIII, Léon X, Charles Quint, Luther avec la réformation, ne sont pas loin : vous êtes au bord d’un nouvel univers.
Le point le plus élevé de la monarchie des trois états se trouve sous le règne de Charles VIII et de Louis XII. Charles VIII épouse Anne, héritière du duché de Bretagne. Guerres d’Italie. Dès que les rois de France eurent brisé le dernier anneau de la chaîne aristocratique, ils purent marcher hors de leur pays à la tête de la nation.
PRÉFACE
Louis XII épouse la veuve de Charles VIII . La Bretagne fut le dernier grand fief qui revint à la couronne. La monarchie féodale, commencée par le démembrement successif des provinces du royaume, finit par la réunion successive de ces provinces au royaume, comme les fleuves sortis de la mer retournent à la mer.
Événements du règne de François Ier. On ne retrouve plus l’original du billet, tout est perdu fors l'honneur ; mais la France, qui l’auroit écrit, le tient pour authentique. Transformation sociale de l'Europe
La découverte de l’Amérique, arrivée sous Charles VIII, en 1492, produisit une révolution dans le commerce, la propriété et les finances de l’ancien monde. L’introduction de l’or du Mexique et du Pérou baissa le prix des métaux, éleva celui des denrées et de la main-d’œuvre, fit changer de main la propriété foncière, et créa une propriété inconnue jusque alors, celle des capitalistes, dont les Lombards et les juifs avoient donné la première idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds publics. Une fois entrée dans cette route, la société se renouvela sous le rapport des finances, comme elle s’étoit renouvelée sous les rapports moraux et politiques.
Aux aventures des Croisades succédèrent des aventures d’outre -mer d’une tout autre importance : le globe s’agrandit, le système des colonies modernes commença, la marine militaire et marchande s’accrut de toute l’étendue d’un océan sans rivages. La petite mer intérieure de l’ancien monde ne resta plus qu’un bassin de peu d’importance, lorsque les richesses des Indes arrivèrent en Europe par le cap des Tempêtes. A quatre années de distance, Charles Quint triomphoit de Monlesume à Mexico, et de François Ier à Pavie.
Il y a des époques où la société se renouvelle, où des catastrophes imprévues, des hasards heureux ou malheureux, des découvertes inattendues, déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement, les lois et les mœurs.
Les guerres de François Ier, de Charles Quint et de Henri VIII mêlèrent les peuples, et les idées se multiplièrent.
Quand Bayard acquéroit le haut renom de prouesse, c’étoit au milieu de l’Italie moderne, de l’Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée; c’étoit au milieu des palais bâtis par Bramante et Michel-Ange, de ces palais dont les murs étoient couverts des tableaux récemment sortis des mains des plus grands maîtres; c’éloit à l'époque où l’on déterroit les statues et les
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monuments de l’antiquité. Des armées régulières, connues en Europe depuis la fin du règne de Charles VII, firent disparoître le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinées. Ces infidèles, que les chevaliers alloient avec saint Louis chercher au fond de la Palestine, maîtres de Constantinople et devenus nos alliés, intervenoient dans notre politique.
Tout changea dans la France; les vêtements même s’altérèrent; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec esprit, finesse et naïveté par la sœur de François Ier, par François Ier lui-même, qui faisoit des vers aussi bien que Marot, par Rabelais,. Amyot, les deux Marot, et les auteurs de mémoires. L’étude des classiques, celle des lois romaines, l’érudition générale, furent, poussées avec ardeur. Les arts acquirent un degré de perfection qu’ils n’ont jamais surpassé depuis. La peinture, éclatante en Ralie, fut transplantée dans nos forêts et dans nos châteaux gothiques : ceux-ci virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency, qui disoit ses patenôtres, ornoit Écouen de chefs-d’œuvre; le Primatice embellissoit Fontainebleau; François Ier, qui se faisoit armer chevalier comme au temps de Richard Cœur de Lion, assistoit à la mort de Léonard de Vinci, et recqvoit le dernier soupir de ce grand peintre. Auprès de cela, le connétable de Bourbon, dont les soldats, comme ceux d’Alaric, se préparaient à saccager Rome, ce connétable qui devoit mourir d’un coup de canon tiré peut-être parle graveur Benvenuto Cellini, représentoit dans ses terres de France la puissance et la vie d’un ancien grand vassal de la couronne.
La réformation est l’événement majeur de cette époque ; elle réveilla les idées de l’antique égalité, porta l’homme à s’enquérir, à chercher, à* apprendre. Ce fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui, revêtue d’une forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer une société toute militaire en une société civile et industrielle : ce bien est immense, mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal, et l’impartialité historique ne permet pas de le taire.
Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu 'a peu dans les hauts rangs, et s’assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme étoit alors catholique ou universel; la religion dite catholique partit d’en bas pour arriver aux sommités sociales : ix. G
PRÉFACE
nous avons vu que la papauté n’étoit que le tribunat des peuples dans l’âge politique du christianisme.
Le protestantisme suivit une route opposée : il s’introduisit par la tête de l’État, par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, par les savants et les gens de lettres, et il descendit lentement dans les conditions inférieures ; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.
La communion réformée n’a jamais été aussi populaire que la communion catholique: de race princière et patricienne, elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs, mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse; il vêtit celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; il soulage l’infortune, mais il n’y compatit pas.
Comparaison du prêtre catholique et du ministre protestant. La réformation ressuscita le fanatisme, qui s’éteignoit. En retranchant l’imagination des facultés de l'homme, elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Goethe et Schiller n’ont paru que quand le protestantisme, abjurant son esprit sec et chagrin, s’est rapproché des arts et des sujets de la religion catholique. Celle-ci a couvert le monde de ses monuments ; on lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trois siècles que le protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique; il est pratiqué par des millions d’hommes: qu’a-t-il élevé? Il vous montrera les ruines qu’il a faites, parmi lesquelles il a planté quelques jardins ou établi quelques manufactures
Rebelle à l’autorité des traditions, à l’expérience des âges, à l’antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du xvie siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique, , par une suite de saints et de grands hommes, jusqu’à Jésus-Christ, de là jusqu’aux patriarches et au berceau de l’univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon protecteur du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu’il n’étoit plus nécessaire de la défendre.
Si la réformation rétrécissoit le génie dans l’éloquence, la poésie et les arts, elle comprimoit les grands cœurs à la guerre: l’héroïsme est l’imagination dans l’ordre militaire. Le catholicisme avoit produit des chevaliers ;
PRÉFACE
le protestantisme fit des capitaines braves et vertueux, mais sans élan: il n’auroit pas fait Du Guesclin, La Hire et Bayard.
On a dit que le protestantisme avoit été favorable à la liberté politique et avoit émancipé les nations: les faits parlent-ils comme les personnes?
Jetez les yeux sur le nord de l’Europe, dans les pays où la réformation est née, où elle s’est maintenue, vous verrez partout l’unique volonté d’un maître : la Suède, la Prusse, la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue; le Danemark est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains; il ne put envahir Gênes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète, qui tomba : les arts et le beau soleil du midi lui étoient mortels. En Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Unterwald, berceau delà liberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre, il n’a point été le véhicule de la constitution formée avant le xvi* siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Gfande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois, les trois pouvoirs étoient distincts ; l’impôt et l’armée ne se levoient que du consentement des lords et des communes ; la monarchie représentative étoit trouvée et marchoit : le temps, la civilisation, les lumières croissantes, y auroient, ajouté les ressorts qui lui manquoient encore, tout aussi bien sous l’influence du culte catholique que sous l’empire du culte protestant. Le peuple anglois fut si loin d’obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri VIII: ce parlement alla jusqu’à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l’Église anglicane avoit force de loi. L’Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d’Élisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n’a rien changé aux institutions : là où il a rencontré une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l’Europe, il s’en est accommodé, et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies angloises ont formé la république plébéienne des États-Unis, elles n’ont point dû leur émancipation au protestantisme ; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées; elle se sont révoltées contre l’oppression de la mère patrie protestante comme elles. Le Maryland, État catholique, fit cause commune avec les autres États, et aujourd’hui la plupart
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des États de l’ouest sont catholiques: les progrès de la communion romaine dans ce pays de liberté passent toute croyance, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république de colonies angloises protestantes viennent de s’élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques: certes celles-ci, pour arriver à l’indépendance, ont eu bien d’autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines, nourries au gouvernement représentatif, avant d’avoir rompu le foible lien qui les attachoit au sein maternel.
Une seule république et quelques villes libres se sont formées en Europe à l’aide du protestantisme : la république de la Hollande et les villes anséatiques ; mais il faut remarquer que la Hollande appartenoit à ces communes industrielles des Pays-Bas qui pendant plus de quatre siècles luttèrent pour secouer le joug de leurs princes, et s’administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu’elles étoient. Philippe II et les princes de la maison d’Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d’indépendance; et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l’état républicain.
Preuves et développements de tous ces faits jusque ici méconnus ou défigurés. Après ces preuves, je fais observer que dans mes investigations je ne parle des protestants qu’au passé: changés à leur avantage, ils ne sont plus ce qu’ils étoient au temps de Luther, d’Henri V III et de Calvin : ils ont gagné ce que les catholiques ont perdu.
Le règne des seconds Valois, depuis François Ier jusqu’à Henri III, la Saint-Barthélemy, la Ligue, les guerres civiles, sont le temps de la terreur aristocratique et religieuse, de laquelle est née la monarchie absolue des Bourbons, comme le despotisme militaire de Buonaparte est sorti du règne de la terreur populaire et politique. La liberté succomba après la Ligue, parce que le passé, qui mit les Guises à sa tête, arrêta l’avenir.
Faits et personnages de cette époque. La Saint-Barthélemy. Charles IX. Mort de ce prince. Son repentir. Charles IX avoit dit à Ronsard, dans des vers dont Ronsard auroit dû imiter le naturel et l’élégance :
Tous deux également nous portons des couronnes;
Mais, roi, je la reçois; poëte, tu la donnes.
Heureux si ce prince n’avoit jamais reçu de couronne doublement souillée de son propre sang et de celui des François ! ornement de tête incommode pour s’endormir sur l’oreiller de la mort.
PRÉFACE
Le corps de Charles IX fut porté sans pompe à Saint-Denis, accompagné par quelques archers de la garde, par quatre gentilshommes de la chambre et par Brantôme, raconteur cynique, qui mouloit les vices des grands comme on prend l’empreinte du visage des morts.
Henri III. — La Ligue. — Sous la Ligue le peuple ne marchoit point devant ses affaires; il étoit à la queue des grands. Il n’avoit point formé un gouvernement à part, il avoit pris ce qui étoit; seulement il se faisoit servir par le parlement, et avoit transformé ses curés en tribuns. Quand Mayenne le jugeoit à propos, il ordonnoit de pendre qui de droit parmi le peuple et les Seize.
Les Pays-Bas se veulent donner à Henri III, qui les refuse : la France, par une destinée constante, manque encore l’occasion de porter ses frontières aux rives du Rhin.
Journée des Barricades — L’histoire vivante a rapetissé ces faits de l’histoire morte, si fameux autrefois. Qu’est-ce en effet que la journée des Barricades, que la Saint-Barthélemy même, auprès de ces grandes insurrections du 7 octobre 1789, du 10 août 1792, des massacres du 2, du 3 et du 4 septembre de la même année, de l’assassinat de Louis XVI, de sa sœur et de sa femme, et enfin de tout le règne de la terreur? Et comme je m’occupais de ces barricades qui chassèrent un roi de Paris, d’autres barricades faisoient disparoître en quelques heures trois générations de rois. L’histoire n’attend plus l’historien : il trace une ligne, elle emporte un monde.
La journée des Barricades ne produisit rien , parce, qu’elle ne fut point, le mouvement d’un peuple cherchant à conquérir sa liberté; l’indépendance politique n’étoit point encore un besoin commun. Le duc de Guise n’essavoit point une subversion pour le bien de tous; il convoitoit une couronne; il méprisoit les Parisiens tout en les caressant, et n’osoit trop s’y fier. Il agissoit si peu dans un cercle d’idées nouvelles, que sa famille avoit répandu des pamphlets qui la faisoient descendre de Lother, duc de Lorraine : il en résultoit que les Capets étoient des usurpateurs, et les Lorrains les légitimes héritiers du trône, comme derniers rejetons de la lignée carlovingîenne. Cette fable venoit un peu tard. Les Guises représentoient le passé; ils luttoient dans un intérêt personnel contre les huguenots, révolutionnaires de l’époque, qui représentoient l’avenir; or, on ne fait point de révolutions avec le passé, on ne fait que des contre-révolutions.
Ainsi tout s’opéroit sans une de ces grandes convictions de doctrine politique, sans cette foi à l’indépendance qui renverse tout. Il y avoit matière à
trouble; il n’y avoit pas matière à transformation, parce que rien n’étoit assez édifié, rien assez détruit. L’instinct de liberté ne s’étoit pas encore changé en raison; les éléments d’un ordre social fermentoient encore dans les ténèbres du chaos; la création commençoit, mais la lumière n’étoit pas faite.
Même insuffisance dans les hommes; ils n’étoient assez complets ni en défauts, ni en qualités, ni en vices, ni en vertus, pour produire un changement radical dans l’État. A la journée des Barricades, Henri III et le duc de Guise restèrent au-dessous de leur position ; l’un faillit de cœur, l’autre de crime.
Plus d’orgueil que d’audace, plus de présomption que de génie, plus de mépris pour le roi que d’ardeur pour la royauté, voilà ce qui apparoît dans la conduite du duc de Guise. Il intriguoit à cheval comme Catherine dans son lit : libertin sans amour, ainsi que la plupart des hommes de son temps, il ne rapportoit du commerce des femmes qu’un corps affoibli et des passions rapetissées. Il avoit toute une religion et toute une nation derrière lui, et les coups de poignard firent le dénoûment d’une tragédie qui sembloit devoir finir par des batailles, la chute d’un trône et le changement d’une race.
La journée des Barricades, si infructueuse, lui resta cependant à grand honneur dans son parti : « Mais quels miracles avons-nous veu depuis dixhuit mois qu’il a faits à l’aide de Dieu. Qui est- ce qui peut parler de la journée des Barricades sans grande admiration, voyant un si grand peuple, qui jamais n’a sorty des portes de sa ville pour porter armes, ayant veu à l’ouverture de sa boutique les escadrons royaux, tous armez, dressez par toutes les grandes et fortes places de la ville, se barricader en si grande diligence, qu’il rembarra tous ces escadrons jusque dans le Louvre sans effusion de sang? » ( Oraison funèbre des duc et cardinal de Guise. )
La ressemblance des éloges et des mots avec ce que nous lisons tous les jours donne seule quelque prix à ce passage, oublié dans un pamphlet de la Ligue.
On a tant de fois peint le caractère de Catherine de Médicis, qu’il ne présente plus qu’un lieu commun usé. Une seule remarque reste à faire : Catherine étoit Italienne, fille d’une famille marchande élevée à la principauté dans une république ; elle étoit accoutumée aux orages populaires, aux factions, aux intrigues, aux empoisonnements, aux coups de poignard; elle n’avoit et ne pouvoit avoir aucun des préjugés de l’aristocratie et de la monarchie françoise, cette morgue des grands, ce mépris pour les petits, ces prétentions de droit divin, cette soif du pouvoir absolu, en tant qu’il étoit le
monopole d'une race. Elle ne connoissoit pas nos lois et s’en soucioit peu ; on la voit s’occuper de faire passer la couronne à sa fille. Incrédule et superstitieuse ainsi que les Italiens de son temps, en sa qualité d’incrédule elle n’avoit aucune aversion contre les protestants, et elle ne les fit massacrer que par politique. Enfin, si on la suit dans toutes ses démarches, on s’aperçoit qu’elle ne vit jamais dans le vaste royaume dont elle étoit souveraine qu’une Florence agrandie, que les émeutes de sa petite république, que les soulèvements d’un quartier de sa ville natale contre un autre quartier, que la querelle des Pazzi et des Médicis dans la lutte des Guises et des Châtillons.
Détails circonstanciés de l’assassinat du Balafré à Blois. — La réunion des protestants aux catholiques, après cet assassinat, fit avorter les libertés. Jacques Clément. Mort de Henri III. Tableau général des hommes et des mœurs sous les derniers Yalois, et histoire de ces mœurs par les pamphlets de cette époque. Débauche, cruautés, assassins à gage, femmes, mignons, protestants, magistrats. La presse (ou les idées) joue pour la première fois un rôle important dans les affaires humaines. Ce qu’il y a à dire en faveur des Yalois. Leur siècle est le véritable siècle des arts, et non celui de Louis XIV. Henri IV lui-même eut quelque chose de moins royal et de moins noble que les princes dont il reçut la couronne. Tous ensemble sont écrasés par les Guises, véritables rois de ces temps.
Avec les Bourbons commence la monarchie absolue. Henri IV étoit ingrat et gascon, promettant beaucoup et tenant peu ; mais sa bravoure, son esprit, ses mots heureux et quelquefois magnanimes, son talent oratoire, ses lettres pleines d’originalité, de vivacité et de feu, ses aventures, ses amours même, le feront éternellement vivre. Sa fin tragique n’a pas peu contribué à sa renommée : disparoître à propos de la vie est une des conditions de la gloire.
On s’est fait une fausse idée de la manière dont les Bourbons parvinrent au trône; le vainqueur d’Ivry ne monta point sur le trône, botté et éperonné, en sortant de la bataille; il capitula avec ses ennemis, et ses amis n’eurent souvent pour toute récompense que. l’honneur d’avoir partagé sa mauvaise fortune. Détails à ce sujet.
Quels étoient les Seize, comité du salut public de la Ligue. Processions pendant le siège de Paris. Description de la famine. Henri IV abjure; il ne pouvoit faire autrement pour régner. Crovoit-il? Henri IV alloit porter la guerre dans les Pays-Bas lorsqu’il fut arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois. Ces hommes surgissent soudainement et s’abîment aussitôt dans les supplices: rien ne les précède, rien
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ne les suit : isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard; ils ont l’existence même et la propriété d'un glaive; on ne les entrevoit un moment qu’à la lueur du coup qu’ils frappent. Ravaillac étoit bien près de Jacques Clément : c’est un fait unique dans l’histoire, que le dernier roi d’une famille et le premier roi d’une autre aient été tués de la même façon, chacun d’eux par un seul homme au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l’espace de moins de vingt-un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins; mais l’un immola un prince catholique, l’autre un prince qu’il croyoit protestant. Clément fut l’instrument d’une ambition personnelle, Ravaillac, comme Louvel, l’aveugle mandataire d’une opinion.
Les guerres civiles religieuses du xvie siècle ont duré trente-neuf ans : elles ont engendré les massacres de la Saint-Barthélemy, versé le sang de plus de deux millions de François, et dévoré près de trois milliards de notre monnoie actuelle ; elles ont produit la saisie et la vente des biens de l’Église et des particuliers, frappé deux rois d’une mort violente, Henri III et Henri IV, et commencé le procès criminel du premier de ces rois. Qu’a fait de mieux la révolution? La vérité religieuse, quand elle est faussée, ne se livre pas à moins d’excès que la vérité politique, lorsqu’elle a dépassé le but.
La monarchie des états expire sous Louis XIII, la monarchie parlementaire meurt avec la Fronde. Le premier vote des communes de France, lorsqu’elles furent appelées aux états par Philippe le Bel pour s’opposer aux empiétements de Boniface VII, fut ainsi conçu: « Qu’il plaise au seigneur roi de garder la souveraine franchise de son royaume, qui est telle que dans le temporel le roi ne reconnoît souverain en terre, fors que Dieu. » Le dernier vote des communes aux états de 1614 fut celui-ci :
« Le roi est supplié d’ordonner que les seigneurs soient tenus d’atfranchir dans leurs fiefs tous les serfs. »
Ainsi le premier vote du tiers état, en sortant de la longue servitude de la monarchie féodale, est une réclamation pour la liberté du roi; son dernier vote, au moment où il rentre dans l’esclavage de la monarchie absolue, est une réclamation en faveur de la liberté du peuple : c’est bien naître et bien mourir. J’ai dit pourquoi la monarchie des états ne se put établir en France. Richelieu devient ministre, sa souplesse fit sa fortune, son orgueil sa gloire.
Toutes les libertés meurent à la fois, la liberté politique dans les états, la liberté religieuse par la prise de La Rochelle, car la force huguenole demeura
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anéantie, et l’édit de Nantes ne fut que la conséquence de la disparition du pouvoir matériel des protestants. La liberté littéraire périt à son tour par la création de l’Académie françoise; haute cour du classique qui fit comparoître devant elle, comme premier accusé, le génie de Corneille. Racine vint ensuite imposer aux lettres le despotisme de ses chefs-d’œuvre, comme Louis NIY le joug de sa grandeur à la politique. Sous l’oppression de l’admiration, Chapelain, Coras, Leclerc, Saint-Amand, maintinrent en vain dans leurs ouvrages persécutés l’indépendance de la langue et de la pensée: ils expirèrent pour la liberté de mal dire sous le vers de Boileau, en appelant de la servitude de leur siècle à la postérité délivrée. Ils eurent raison de réclamer contre la règle étroite et la proscription des sujets nationaux ; ils eurent tort d’être de méchants poètes.
Il n’y a qu’une seule chose et qu’un seul homme dans le règne de Louis XIII, Richelieu. Il apparoît comme la monarchie absolue personnifiée, venant mettre à mort la vieille monarchie aristocratique. Ce génie du despotisme s’évanouit, et laisse en sa place Louis XIV chargé de ses pleins pouvoirs.
La monarchie parlementaire, survivant à la monarchie des états, atteignit sous la minorité de Louis XIV le faîte de sa puissance : elle eut ses guerres ; on se battit en son honneur ; ses arrêts servoient de bourre à ses canons; dans son règne d’un moment elle eut pour magistrat Mathieu Molé, pour prélat le cardinal de Retz, pour héroïne la duchesse de Longueville, pour héros populaire le fds d’un bâtard de Henri IV, pour généraux Condé et Turenne. Mais cette monarchie neutre, qui n’étoit ni la monarchie absolue, ni la monarchie tempérée des états, qui paroissoit entre l’une et l’autre, qui ne vouloit ni la servitude ni la liberté, qui n’aspiroit qu’au renversement d’un ministre fin et habile, cette monarchie, à la suite de quelques princes brouillons et factieux, passa vite. Louis XIV, devenu majeur, entra au parlement avec un fouet, sceptre et symbole de la monarchie absolue, et les François furent mis à l’attache pour cent cinquante ans.
Auprès de la comédie de Mazarin se jouoit la tragédie de Charles Ier. Les guerres parlementaires de la Grande-Bretagne furent les dernières convulsions de l’arbitraire anglois expirant, les querelles de la Fronde les derniers efforts de l’indépendance françoise mourante. L’Angleterre passa à la liberté avec un front sévère, la France au despotisme en riant.
Le siècle de Louis XIV fut le superbe catafalque de nos libertés éclairé par mille flambeaux de la gloire qu’élevoit alentour un cortège de grands hommes.
PRÉFACE
Louis XIV, comme Napoléon, chacun avec la différence de leur temps et de leur génie, substituèrent l’ordre à la liberté.
La monarchie absolue de Louis XIV étoit une nécessité, un fait amené parles faits précédents; elle étoit inévitable. Le peuple disparut de nouveau, comme au temps de la féodalité ; mais il étoit créé, il existoit, il dormoit, et se réveilla à son heure : pendant son sommeil il eut de beaux songes sous Louis le Grand. Il ne fut exclu ni de la haute administration ni du commandement des armées.
Ouand la lutte de l’aristocratie avec la couronne finit, la lutte de la démo-
cratie avec cette même couronne commença. La royauté, qui avoit favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands, s’aperçut qu’elle avoit élevé un autre rival, moins tracassier, mais plus formidable. Le combat s’établit alors sur le terrain de l’égalité, principe vital de la démocratie. Il y eut monarchie absolue sous Louis XIV, parce que l’ancienne liberté aristocratique étoit morte, et que l’égalité démocratique vivoit à peine ; dans l’absence de la liberté et de l’égalité, l’une moissonnée, l’autre encore en germe, il y eut despotisme, et il ne pouvait y avoir que cela.
La féodalité, ou la monarchie militaire noble, perditses principales batailles, mais les étrangers ne purent garder les provinces qu’ils avoient occupées dans notre patrie; ils en furent successivement chassés: l’empire, ou la monarchie militaire plébéienne, fit des conquêtes immenses, mais elle fut forcée de les abandonner , et nos soldats, en se retirant, entraînèrent deux fois avec eux les étrangers à Paris : la monarchie royale absolue n’alla pas loin chercher ses combats, mais le fruit de ses victoires nous est resté; notre indépendance vit encore à l’abri dans le cercle de remparts qu’elle a tracé autour de nous. A quoi cela tint-il? A l’esprit positif du grand roi et à la longueur du règne de ce prince. Louis chercha à donner à notre territoire ses bornes naturelles. On a trouvé dans les papiers de son administration des projets pour reculer la frontière de la France jusqu’au Rhin et pour s’emparer de l’Égvpte; on a même un mémoire de Leibniz à ce sujet. Si Louis eût complètement réussi, il ne nous resteroit aujourd’hui aucune cause de guerre étrangère.
Mauvais côté de Louis XIV. Quand il eut cessé de vivre, on lui en voulut d’avoir usurpé à son profit la dignité de la nation.
Ce prince fit encore un mal irréparable à sa famille : leducation orientale qu’il établit pour ses enfants, cette séparation complète des enfants du trône des enfants de la patrie, rendit étranger à l’esprit du siècle et aux peuples
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sur lesquels il devoit régner l’héritier de la couronne. Henri IV eouroit avec les petits paysans, pieds nus et tête nue, sur les montagnes du Béarn ; le gouverneur qui montroit au jeune Louis XV la foule assemblée sous les fenêtres de son palais lui disoit : « Sire, tout ce peuple est à vous. » Cela explique les temps, les hommes et les destinées.
La vieille monarchie féodale avoit traversé six siècles et demi avec ses libertés aristocratiques pour venir tomber aux pieds du trentième fils de Hugues Capet. Combien l’État formé par Louis XIV a-t-il duré? Cent quarante ans. Après le tombeau de ce monarque, on n’aperçoit plus que deux monuments de la monardnie absolue : l’oreiller des débauches de Louis XV et le billot de Louis XVI.
Louis XV respira dans son berceau l’air infecté de la régence; il se trouva chargé, avec un caractère indécis et la plus insurmontable des passions, de l’énorme poids d’une monarchie absolue : son esprit ne lui servit qu’à voir ses vices et ses fautes, comme un flambeau dans un abîme.
Faits et mœurs de ce temps. — Le duc de Choiseul, Mme de Pompadour, Mme du Barry. — Les grandes dames de la cour se scandalisèrent de la faveur de cette dernière : Louis XV leur sembla manquer à ce qu’il devoit à leur naissance, en leur faisant l’injure de ne pas choisir dans leurs rangs ses courtisanes. Cette infortunée du Barry véGut assez pour porter à l’échafaud la foiblesse de sa vie, pour lutter avec le bourreau en face des Tricoteuses, parques ivres et basses que pouvoit allécher le sang de Marie-Antoinette, mais qui auroient dû respecter celui de Mlle Lange.
Pour la première fois on lit le nom de Washington dans le récit d’un obscur combat donné dans les forêts vers le fort Duquesne, entre quelques sauvages, quelques François et quelques Anglois (4 754). Quel est le commis à Versailles et le pourvoyeur du Parc-aux-Cerfs , quel est surtout l’homme de cour ou d’académie qui auroit voulu changer à cette époque son nom contre celui de ce planteur américain? A cette même époque l’enfant qui devoit un jour tendre sa main secourable à Washington venoit de naître. Que d’espérances attachées à ce berceau ! C’étoit celui de Louis XVI.
Le règne de Louis XV est l’époque la plus déplorable de notre histoire : quand on en cherche les personnages, on est réduit à fouiller les antichambres du duc de Choiseul, les garde-robes des Pompadour et des du Barry, noms qu’on ne sait comment élever à la dignité de l’histoire. La société entière se décomposa : les hommes d’État devinrent des hommes de lettres, les gens de lettres des hommes d’État, les grands seigneurs des banquiers, les fer-
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miers généraux des grands seigneurs. Les modes étoient aussi ridicules que les arts étoient de mauvais goût; on peignoit des bergères en paniers, dans les salons où les colonels brodoient. Tout étoit dérangé dans les esprits et dans les mœurs, signe certain d’une révolution prochaine. La société avoit quelque chose de puéril, comme la société romaine au moment de l’invasion des barbares : au lieu de faire des vers dans les cloîtres, on en faisoit dans les boudoirs; avec un quatrain on devenoit illustre.
Mais1 ce seroit assigner de trop petites causes à la révolution, que de les chercher dans cette vie d’hommes à bonnes fortunes, dans cette vie de théâtres, d’intrigues galantes et littéraires, unie aux coups d’État sur le parlement et aux colères d’un despotisme en décrépitude. Cet abâtardissement de la nation contribua sans doute à diminuer les obstacles que devoit rencontrer la révolution , mais il n’étoit point la cause efficiente de cette révolution; il n’en étoit que la cause auxiliaire.
La civilisation avoit marché depuis six siècles; une foule de préjugés étoient détruits, mille institutions oppressives battues en ruine. La France avoit successivement recueilli quelque chose des libertés aristocratiques féodales, du mouvement communal, de l’impulsion des croisades, de l’établissement des états, de la lutte des juridictions ecclésiastiques et seigneuriales, du long schisme, des découvertes du xvie siècle, de la réformation, de l’indépendance de la pensée pendant les troubles de la Ligue et les brouilleries de la Fronde, des écrits de quelques génies hardis, de l’émancipation des Pays-Bas et de la révolution d’Angleterre. La presse, bien qu’enchaînée, conserva le dépôt de ces souvenirs sous la monarchie absolue de Louis XIV : la liberté dormit, mais elle ne dérogea pas, et cette antique liberté, comme l’antique noblesse, a repris ses droits en reprenant son épée. Les générations du corps et celles de l’esprit conservent le caractère de leurs origines diverses : tout ce que produit le corps meurt comme lui; tout ce que produit l’esprit est impérissable comme l’esprit même. Toutes les idées ne sont pas encore engendrées; mais quand elles naissent, c’est pour vivre sans fin, et elles deviennent le trésor commun de la race humaine.
On touchoit à l’époque où on alloit voir paroître cette liberté moderne, fille de la raison, qui devoit remplacer l’ancienne liberté, fille des mœurs. Il arriva que la corruption même de la régence et du siècle de Louis XV ne détruisit pas les principes de la liberté que nous avons recueillie, parce que cette liberté n’a point sa source dans l’innocence du cœur, mais dans les lumières de l’esprit.
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Au xviiic siècle, les affaires firent silence pour laisser libre le champ de bataille aux idées. Soixante ans d’un ignoble repos donnèrent à la pensée le loisir de se développer, de monter et de descendre dans les diverses classes de la société, depuis l’homme du palais jusqu'à l’habitant de la chaumière. Les mœurs affoiblies se trouvèrent ainsi calculées (comme je viens de le remarquer) pour ne plus offrir de résistance à l’esprit, ce qu’elles font souvent quand elles sont jeunes et vigoureuses.
Louis XVI commença l’application des théories inventées sous le règne de son aïeul par les économistes et les encyclopédistes. Ce prince honnête homme rétablit les parlements, supprima les corvées, améliora le sort des protestants. Enfin le secours qu’il prêta à la révolution d’Amérique (secours injuste selon le droit privé des nations, mais utile à l’espèce humaine en général) acheva de développer en France les germes de la liberté. La monarchie parlementaire, réveillée à la fin de la monarchie absolue, rappelle la monarchie des états, qui sort à son tour de la tombe pour transmettre ses droits héréditaires à la monarchie constitutionnelle : le roi martyr quitte le monde. C’est entre les fonts baptismaux de Clovis et l’échafaud de Louis XVI qu’il faut placer le grand empire chrétien des François. La même religion étoit debout aux deux barrières qui marquent les deux extrémités de cette longue arène. « Fier Sicambre, incline le col, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré, » dit le prêtre qui administroit à Clovis le baptême d’eau. « Fils de saint Louis, montez au ciel, » dit le prêtre qui assistait Louis XVI au baptême de sang.
Alors le vieux monde fut submergé. Quand les flots de l’anarchie se retirèrent, Napoléon apparut à l’entrée d’un nouvel univers, comme ces géants que l’histoire profane et sacrée nous a peints au berceau de la société, et qui se montrèrent à la terre après le déluge.
Ainsi j’amène du pied de la croix au pied de l’échafaud de Louis XVI les trois vérités qui sont au fond de l’ordre social : la vérité religieuse, la vérité philosophique, ou l’indépendance de l’esprit de l'homme, et la vérité politique, ou la liberté. Je cherche à démontrer que l’espèce humaine suit une ligne progressive dans la civilisation, alors même qu’elle semble rétrograder. L’homme tend à une perfection indéfinie; il est encore loin d’être remonté aux sublimes hauteurs dont les traditions religieuses et primitives de tous les peuples nous apprennent qu’il est descendu; mais il ne cesse de gravir la pente escarpée de ce Sinaï inconnu, au sommet duquel il reverra Dieu. La
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société en avançant accomplit certaines transformations générales, et nous sommes arrivés à l’un de ces grands changements de l’espèce humaine.
Les fils d’Adam ne sont qu’une môme famille, qui marche vers le meme but. Les faits advenus chez les nations placées si loin de nous sur le globe et dans les siècles; ces faits qui jadis ne réveil loient en nous qu’un instinct de curiosité, nous intéressent aujourd’hui comme des choses qui nous sont propres, qui se sont passées chez nos vieux parents. C’étoit pour nous conserver telle liberté, telle vérité, telle idée, telle découverte, qu’un peuple s’est fait exterminer; c’étoit pour ajouter un talent d’or ou une obole à la masse commune du trésor humain, qu’un individu a souffert tous les maux. Nous laisserons à notre tour les connoissances que nous pouvons avoir recueillies à ceux qui nous suivront ici -bas. Sur des sociétés qui meurent sans cesse une société vit sans cesse; les hommes tombent, l’homme reste debout, enrichi de tout ce que ses devanciers lui ont transmis, couronné de toutes les lumières, orné de tous les présents des âges; géant qui croît toujours, toujours, toujours, et dont le front, montant dans les cieux, ne s’arrêtera qu’à la hauteur du trône de l’Éternel.
Et .voilà comme, sans abandonner la vérité chrétienne, je me trouve d’accord avec la philosophie de mon siècle et l’école moderne historique. On pourra différer avec moi d’opinion, mais il faudra reconnoître que, loin d’emboîter mon esprit dans les ornières du passé, je trace des sentiers libres : heureux si l’histoire comme la politique me doit le redressement de quelques erreurs!
Au surplus, même dans mon système religieux, je ne me sépare point de mon temps, ainsi que des esprits inattentifs le pourroient croire. Le christianisme est passé, dit-on. Passé? Oui, dans la rue, où nous abattons une croix, chez nos deux ou trois voisins, dans la coterie où nous déclarons du haut de notre supériorité qu’on ne nous comprend pas, qu’on ne peut pas nous comprendre, que, pour peu qu’une génération ne soit pas au maillot, elle est incapable de suivre le vol de notre génie et d’entrer dans le mouvement de l’univers. Grâce à ce génie, nous devinons ce que nous ne savons pas ; nous plongeons un regard d’aigle au fond des siècles; sans avoir besoin de flambeau, nous pénétrons dans la nuit du passé; l’avenir est tout illuminé pour nous des feux qui font clignoter les faibles yeux de nos pères. Soit; mais, nonobstant ce, et sauf le respect dû à notre supériorité, le christianisme n’est pas passé : il vient d’affranchir la Grèce et de mettre en liberté les Pays- Bas; il se bat dans la Pologne. Le clergé catholique a brisé sous nos yeux les
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chaînes de l’Irlande; c’est ce meme clergé qui a émancipé les colonies espagnoles et qui les a changées en républiques. Le catholicisme, je l’ai dit, fait des progrès immenses aux États-Unis. Toute l’Europe, ou barbare ou civilisée, s’enveloppe, dans différentes communions, de la forme évangélique. S’il étoit possible que l’univers policé fût encore envahi, par qui le seroit-il? Par des soldats, jeûnant, priant, mourant au nom du Christ. La philosophie de l’Allemagne, si savante, si éclairée, et à laquelle je me rallie, est chrétienne, la philosophie de l’Angleterre est chrétienne. Ne tenir aucun compte, au moins comme un fait, de cette pensée chrétienne qui vit encore parmi tant de millions d'hommes dans les quatre parties du monde, de cette pensée que l’on retrouve au Kamtschatka et dans les sables de la Thébaïde, sur le sommet des Alpes, du Caucase et des Cordillères; nous persuader que cette pensée n’existe plus parce qu’elle a déserté notre petit cerveau, c’est une grande pauvreté.
Il y a deux hommes que le siècle ne reniera pas ; sortis de ses entrailles, leurs talents et leurs principes sont loués, encensés, admirés de ce siècle. Ces deux hommes marchent à la tête de toutes les opinions politiques et de , toutes les doctrines littéraires nouvelles. Écoutons lord Byron et M. Benjamin Constant sur les idées religieuses.
« Je ne suis pas ennemi de la religion, au contraire; et pour preuve, j’élève ma fdle naturelle à un catholicisme strict dans un couvent de la Romagne; car je pense que l’on ne peut jamais avoir assez de religion quand on en a; je penche de jour en jour davantage vers les doctrines catholiques. » (Mémoires de lord Byron , tome v, page 172.)
Pendant son exil en Allemagne, sous le gouvernement impérial, M. Benjamen Constant s’occupa de son ouvrage sur la religion. Il rend compte à l’un de ses amis1 de son travail dans une lettre autographe que j’ai sous les yeux. Voici un passage, assurément bien remarquable, de cette lettre :
Hardemberg, ce 11 octobre 1811.
« J’ai continué à travailler du mieux que j’ai pu au milieu de tant d’idées tristes. Pour la première fois je verrai, j’espère, dans peu de jours la totalité de mon Histoire du Polythéisme rédigée. J’en ai refait tout le plan et plus des trois quarts des chapitres. Il l’a fallu, pour arriver à l’ordre que j’avois dans la tète et que je crois avoir atteint; il l’a fallu encore parce que, comme vous le savez, je ne suis plus ce philosophe intrépide, sûr qu’il n’y a rien
1. M. Hochet, aujourd’hui secrétaire général du conseil d’Etat.
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après ce monde, et tellement content de ce monde, qu’il se réjouit qu’il n’y en ait pas d’autre. Mon ouvrage est une singulière preuve de ce que dit Bacon , qu’un peu de science mène à l’athéisme, et plus de science à la religion. C’est positivement en approfondissant les faits, en en recueillant de toutes parts, et en me heurtant contre les difficultés sans nombre qu’ils opposent à l’incrédulité, que je me suis vu forcé de reculer dans les idées religieuses. Je l’ai fait certainement de bien bonne foi, car chaque pas rétrograde m’a coûté. Encore à présent toutes mes habitudes et tous mes souvenirs sont philosophiques, et je défends poste après poste tout ce que la religion reconquiert sur moi. Il y a même un sacrifice d’amour-propre, car il est difficile, je le pense, de trouver une logique plus serrée que celle dont je m’étois servi pour attaquer toutes les opinions de ce genre. Mon livre n’avoit absolument que le défaut d’aller dans le sens opposé à ce qui, à présent, me paroîtvrai et bon, et j’aurois eu un succès de parti indubitable. J’aurois pu même avoir encore un autre succès, car, avec de très-légères inclinaisons, j’en aurois fait ce qu’on aimeroit le mieux à présent : un système d’athéisme pour les gens comme il faut, un manifeste contre les prêtres, et le tout, combiné avec l’aveu qu’il faut pour le peuple de certaines fables, aveu qui satisfait à la fois le pouvoir et la vanité. »
Je consens à passer pour un esprit rétrograde avec Ilerder, avec l’école philosophique transcendante de l’Allemagne, enfin avec M. Benjamin Constant et lord Byron.
La société est aujourd’hui tourmentée d’un besoin de croyance qui se manifeste de toutes parts. Vainement on veut contenter l’avidité des esprits en s’efforçant de les rendre fanatiques d’une vérité matérielle qui les trompe encore, puisqu’elle se change en abstraction dans le raisonnement. Ce faux enthousiasme ne mène pas loin la jeunesse; elle ne peut ni se débarrasser de la tristesse qui la surmonte, ni combler le vide qu’a laissé en elle l’absence de toute foi. On n’admire pas longtemps un peu de boue sensitive, dût ce peu de boue être composé d’esprit et de matière, et former cette prétendue unité humaine dont le système, renouvelé des Grecs, est encore une rêverie d’une secte bouddhiste. Quelle misère si cette vie d’un jour n’étoit que la conscience du néant!
Telle est la suite des idées et des faits que l'on trouvera dans ces Études historiques. J’ôte à mon travail, je le sais, par cette analyse le premier attrait de la curiosité. Si j’avois l’espérance d’être lu, je me serois gardé de me priver de mon meilleur moyen de succès; mais je n’ai point cette espérance.
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Un extrait, quoiqu’il soit déjà bien long, me laisse du moins la chance de faire entrevoir des vérités que j’ai crues utiles, et qui resteroient ensevelies dans les quinze cents pages de mes trois volumes. Comme auteur j’ai tort; j’ai raison comme homme. Lorsqu’on a beaucoup vécu, beaucoup souffert, on a beaucoup appris : à force de veiller la nuit, de travailler le jour, de retourner péniblement leur sillon ou leur voile, les vieux laboureurs, comme les vieux matelots, sont devenus habiles à connoître le ciel et à prédire les orages.
Il ne me reste plus qu’à remercier les personnes qui m’ont éclairé de leurs travaux ou de leurs conseils.
Je dois à la politesse et à l’obligeance de M. le baron de Bunsen, ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent extrait des Nibelüngs, que l’on trouvera à la fin du second volume de ces Études. Le savant M. de Bunsen étoit l’ami du grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule encore ces ruines où j’espérois rendre à la terre, image pour image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.
M. le comte de Tourguéneff, ancien ministre de l’instruction publique en Russie , homme de toutes sortes de savoirs, a bien voulu me communiquer des renseignements sur les historiens de la Pologne, de la Russie et de l’Allemagne.
Pour dissiper des doutes relatifs à quelques points de la philosophie des Pères de l’Église, je me suis adressé à M. Cousin, et j’ai trouvé que la vraie science est toujours accessible.
Des conversations instructives avec M. Dubois, mon compatriote, m’ont éclairé sur les systèmes religieux de l’Orient. En parlant des hommes qui ont honoré ma terre natale, j’ai fait remarquer que la Bretagne comptoit aujourd'hui M. l’abbé de La Mennais : si M. Dubois publie l’ouvrage dont il s’occupe sur les origines du Christianisme, j’aurai de nouvelles félicitations à offrir à ma patrie.
M. Pouqueville m’a mis sur la voie d’une foule de recherches nécessaires à mon travail : j’ai suivi, sans crainte de me tromper, celui qui fut mon premier guide aux champs de Sparte. Tous deux nous avons visité les ruines de la Grèce lorsqu’elles n’étoient encore éclairées que de leur gloire passée ; tous deux nous avons plaidé la cause de nos anciens hôtes, non peut-être sans quelque succès; du moins quand je retrouve dans le Childe-Harokl de
lord Byron des passages de mon Itinéraire, j’ai l’espoir qu’à l’aide de cet
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immortel interprète mes paroles en faveur d'un peuple infortuné n’auront pas été tout à fait perdues.
On lira avec fruit une dissertation dont M. Lenormant a bien voulu me permettre d’enrichir mon ouvrage. M. Lenormant a parcouru l’Égypte avec M. Champollion; il a lu les inscriptions sur ces monuments muets séculaires qui viennent de reprendre la parole dans leur désert. On ne dira plus des pyramides :
Vingt siècles descendus dans l’éternelle nuit Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit.
Les anciens ont constamment attribué à l’Orient l’origine des religions grecques : c’est sur cette base, contestée pourtant de nos jours, que M. Creuzet a appuyé son grand ouvrage des Religions de l’Antiquité. Depuis la publication de ce livre , l’étude religieuse de l’antiquité a fait des progrès. Les secrets de la Perse et de l’Inde se dévoilent chaque jour. L’Essai sur la religion arcadienne, dont M. Lenormant s’occupe, comprendra le passage des traditions orientales en Grèce , dans leur forme la plus pure et la moins altérée. Le savant archéologue Panofka unit son travail à celui de M. Lenormant.
M. Ampère, fils de l’illustre académicien à qui la science doit des découvertes que le monde savant admire, m’a fait part avec une complaisance infinie de quelques-unes de ses traductions et de ses études Scandinaves. Ces études sont extraites d’un grand ouvrage auquel M. Ampère a consacré ses loisirs, ouvrage qui sera l’histoire de la poésie chez les divers peuples, de la poésie prise dans l’essence môme du mot, et comme étant la portion la plus réelle, et certainement la plus vivante, de l’intelligence humaine. M. Lenormant et M. Ampère appartiennent l’un et l’autre à cette jeunesse sérieuse qui surveille aujourd’hui la fille de nos malheurs et l’esclave de notre gloire, la liberté : qu’elle la garde bien !
J’ai eu communication, sur les écoles de l’Allemagne, des notes instructives de M. Barcboux, et je me suis hâté d’en profiter.
J’ai rencontré dans MM. les directeurs de nos bibliothèques et de nos archives nationales cette urbanité, cette complaisance qui ne se lasse jamais et qui les rend si recommandables à leurs compatriotes et aux étrangers.
Enfin, M. Daniello a recherché les manuscrits, les livres, les passages que je lui indiquois dans le cours de mon travail : je lui dois ce témoignage public, et, en me séparant de lui comme du reste du monde, j’ose le
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signaler à quiconque auroit besoin de l’aide d’un littérateur instruit et laborieux.
Qu’ai-je encore à dire? Rien, sinon cet adieu que la bonhomie de nos
auteurs gaulois disoit autrefois au lecteur dans leurs préfaces. J’imiterai leur exemple ; mes longues liaisons avec le public justifieront cette intimité. Ainsi, m’adressant à la France nouvelle : « Adieu, ami lecteur. II vous reste à vous votre jeunesse , un long avenir, et tout ce qui entoure une existence qui commence; il me reste à moi des heures flétries et ridées, un passé au lieu d’un avenir, et la solitude qui se forme autour d’une existence qui finit. Tu, lector, vale, et juvantem aut certe volentem ama. »