‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 9 sur 358 · POÉSIE. ÉCRIVAINS FONDATEURS DE NOTRE NOUVELLE ÉCOLE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

POÉSIE. ÉCRIVAINS FONDATEURS DE NOTRE NOUVELLE ÉCOLE HISTORIQUE

De l’examen des principes de l’école moderne historique considérée dans ses systèmes, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, je passe à l’examen des historiens de cette école parmi nous.

Les écrivains françois qui se sont occupés de l’histoire depuis la révolution ont pris des routes opposées; les uns sont restés fidèles aux traditions de l’ancienne école, les autres se sont attachés à l’école nouvelle descriptive et fataliste.

M. Villemain, qui tient par le bon goût du style à l’ancienne école 'et par les idées à la nouvelle, nous a donné une histoire complète de Cromwell. Se cachant derrière les événements et les laissant parler, il a su avec beaucoup d’art les mettre à l'aise et dans la place convenable à leur plus grand effet. Un sujet d’un immense intérêt occupe maintenant l’auteur. A en juger par les fragments de la Vie de Grégoire VII , dont j’ai eu le bonheur d’entendre la lecture, le public peut espérer un des meilleurs ouvrages historiques qui aient paru depuis longtemps. Au surplus je cite souvent les travaux de M. Yilleinain dans ces Études , et pour ne point me répéter, j’abrège ici des éloges que l’on retrouvera ailleurs.

M.'Daunou appartenoit à cette congrégation religieuse d’où sont sortis les Lecointe et les Lelong; il n’a point démenti sa docte origine : c’est un des plus savants continuateurs de l’ Histoire littéraire de la France. Dans ses divers mémoires on trouve à s’instruire. Il faut être en garde contre ce qu’il dit des souverains pontifes, lorsqu’il juge un pape du xe siècle d’après les idées du xvme. M. Daunou paroît peu favorable à la moderne école.

M. de Saint-Martin, qui suit aussi les vieilles traces, a jeté par sa connoissance de la langue arménienne une vive lumière sur l’histoire des Perses.

Dans la Théorie du Pouvoir civil et religieuoc, de M. de Bonald, il y a eu du génie;

hh PRÉFACE.

mais c’est une chose qui fait peine de reconnoître combien les idées de cette théorie sont déjà loin de nous. Avec quelle rapidité le temps nous entraîne! L’ouvrage de M. de Bonald est comme ces pyramides, palais de la mort, qui

ne servent au navigateur sur le Nil qu’à mesurer le chemin qu’il a fait avec

les flots.

Je ne sais comment classer M. Duïaure; il fut connu avant, pendant et après la révolution. Ses Descriptions des curiosités et des environs de Paris , ses Singularités historiques , son Histoire critique de la Noblesse , sont remplis de faits curieusement choisis. Toutefois c’est de la satire historique, et non de l’histoire : on peut toujours montrer l’envers d’une société. 11 faut lire de M. Dulaure son Supplément aux Crimes de l’ancien comité du Gouvernement , imprimé en 1793.

Malte-Brun, dans sa Géographie, a touché avec une grande sagacité et beaucoup d’instruction quelques origines barbares.

Le travail de M. de Mont! osier sur la féodalité est rempli d’idées neuves, exprimées dans un style indépendant, qui sent son moyen âge. Si les anciens seigneurs des donjons avoient su faire avec une plume autre chose qu’une croix , ils auroient écrit comme cela, mais ils n’auroient pas vu si loin.

M. Lacretelle a tracé l’histoire de nos jours avec raison, clarté, énergie. Il a pris le noble parti de la vertu contre le crime; il déteste de la révolution tout ce qui n’est pas la liberté. Lui-même, acteur dans les scènes révolutionnaires, il a bravé dans les rues de Paris les mitraillades d’un pomoir plus heureux que celui qui vient d’expirer. On trouve aujourd’hui beaucoup d’hommes qui savent écrire une cinquantaine de pages et quelquefois un tome (pas trop gros) d’une manière fort distinguée; mais des hommes capables de composer et de coordonner un ouvrage étendu, d’embrasser un système, de le soutenir avec art et intérêt pendant le cours de plusieurs volumes, il y en a très-peu : cela demande une force de judiciaire, une longueur d’haleine, une abondance de diction, une faculté d’application, qui diminuent tous les jours. La brochure et l’article du journal semblent être devenus la mesure et la borne de notre esprit.

L’ouvrage de M. Lemontey sur Louis XIY présente le règne de ce prince^ sous un jour tout nouveau. Je crois cependant avoir fait à propos de cet ouvrage une observation nécessaire en parlant du règne du grand roi.

M. Mazure a laissé une histoire écrite avec négligence; mais elle a changé sous plusieurs rapports ce que nous savions de Jacques II et du rôle que joua Louis XIY dans la catastrophe du prince anglois. On n’a pas rendu assez

PRÉFACE

Lro

île justice à M. Mazure. On puise dans son travail des renseignements qu’on ne trouve que là, et dont on cache ou l’on tait la source.

Une femme qui n’a point de rivale nous a donné dans les Considérai ions sur les principaux événements de la révolution françoise une idée de ce qu’elle auroit pu faire si elle eût appliqué son esprit à l’histoire. Les Considérations sont empreintes d’un vif sentiment de gloire et de liberté. Quand l’auteur, parlant de l’abaissement du tiers état sous l’ancienne monarchie, le montre au moment de l’ouverture des états généraux, et s’écrie avec Corneille : « Nous nous levons alors! » jamais citation ne fut plus éloquente. Mais Mrae de Staël abhorre les tyrans, et tout oppresseur de la liberté, si grand qu’il soit, ne trouve en elle aucune sympathie.

Il faut lire dans les Considérations ce qu’elle raconte de Mirabeau : « Tribun par calcul, aristocrate par goût, qui en parlant deColigny ajoutoit : Qui, par parenthèse, étoit mon cousin, tant il cherchoit l’occasion de rappeler qu’il étoit bon gentilhomme. — Après ma mort, disoit-il encore, les factieux se partageront les lambeaux de la monarchie. » Mme de Staël termine de la sorte ces intéressants récits de Mirabeau : « Je me reproche d’exprimer ainsi des regrets pour un caractère peu digne d’estime; mais tant d’esprit est si rare, et il est malheureusement si probable qu’on ne verra rien de pareil dans le cours de sa vie, qu’on ne peut s’empêcher de soupirer lorsque la mort ferme ses portes d’airain sur un homme naguère si éloquent, si animé, enfin si fortement en possession de la vie. »

Ces réflexions s’appliquent à Mme de Staël elle-même en changeant les premiers mots, ce qui les rend encore plus douloureuses. On ne se reprochera jamais d 'exprimer des regrets pour le caractère de cette femme illustre; il n’y •eut rien de plus digne que ce caractère. La noble indépendance de Mmc de Staël lui valut l’exil et les persécutions qui ont avancé sa mort. Buonaparte apprit, et Buonaparte auroit dû le savoir, que le génie est le seul roi qu’on n’enchaîne pas à un char de triomphe.

Je ne puis me refuser, comme dernière preuve du talent éminent de Mme de Staël, à transcrire ce paragraphe sur la catastrophe de Robespierre : « On vit cet homme, qui a voit signé pendant plus d’une année un nombre inouï d’arrêts de mort, couché tout sanglant sur la table même où il apposoit son nom à ses sentences funestes. Sa mâchoire étoit brisée d’un coup de pistolet ; il ne pouvoit pas même parler pour se défendre, lui qui avoit tant parlé pour proscrire! »

On ne sauroit trop déplorer la fin prématurée de Mmc de Staël : son talent

croissoit, son style s’épuroit ; à mesure que sa jeunesse pesoit moins sur sa vie, sa pensée se dégageoit de son enveloppe et prenoit plus d’immortalité.

Sous le titre modeste : Du Sacre des Rois de France et des rapports de cette cérémonie avec la constitution de V Etat , aux différents âges de la monarchie, M. Clausel de Coussergues a écrit un volume qui restera : les amateurs de la clarté et des faits bien classés sans prétention et sans verbiage y trouveront à se satisfaire.

M. Fiévée a renfermé dans le cadre étroit de sa brochure intitulée : Des Opinions et des Intérêts, beaucoup d’idées neuves et d’aperçus ingénieux sur notre histoire.

J’ai parlé ailleurs de V Histoire des Croisades ; je me contenterai de dire ici que les traductions et les extraits des annalistes des Croisades, tant orientaux qu’occidentaux, ajoutés comme preuves aux nouvelles éditions, sont un recueil extrêmement recommandable. M. Michaud s’est placé dans son Histoire; il est allé, dernier croisé, à ce tombeau où je croyois avoir déposé pour toujours mon bâton de pèlerin.

V Histoire de Pologne, avant et sous le roi Jean Sobieski de M. de Salvandy, est un ouvrage grave bien composé. « Ce fut Sobieski, dit l’historien, dont le bras redoutable posa la borne que la domination des Osmanlis ne devoit plus franchir. Ce fut devant ses victoires que cette dernière invasion des Barbares, jusque là toujours indomptable et menaçante, vint briser sa furie :

elle n’a fait depuis lors que retirer ses flots .

Soldat et prince, tous ses jours s’écoulèrent dans le perpétuel sacrifice de ses penchants, de ses affections, de sa fortune, de sa vie, aux intérêts de la Pologne. Lui seul sembloit, champion infatigable, occupé à la défendre; ses efforts pour lui conserver des lois et des frontières tiennent du prodige. Cette passion domina le cours entier de son existence. Il réussit à dompter les ennemis qui tenoient la république des Jagellons pressée et envahie de toutes parts, plus facilement qu’à vaincre ceux qu’elle portoit dans son sein. Ensuite il expira: et ce puissant soutien abattu la Pologne mit en quelque sorte aussi le pied dans la tombe. Elle ne devoit plus, sous les successeurs de Jean III, qu’achever de mourir. »

Ce noble style se soutient pendant tout l’ouvrage; l’auteur a soin de remarquer l’influence que la France du xvne siècle exerçoit sur les destinées de l’Europe : comme si tous les grands hommes dévoient alors venir de la cour du grand roi, Sobieski avoit été mousquetaire de la maison militaire de Louis XIV. L ’ Histoire de l’Anarchie de Pologne, par Rulhières, fait pour ainsi

kl

dire suite à l’histoire de M. de Salvandy : il ne faut ajouter à ces deux monuments ni l'appendice de M. Ferrand, ni celui que M. Daunou a substitué au travail de M. Ferrand, mais il faut y joindre de curieuses et piquantes brochures de M. dePradt.

U Histoire des François des divers états , par M. Monteil, suppose de grandes recherches. M. Monteil est, avec M. Capefigue, du petit nombre de ces jeunes savants qui n’écrivent aujourd’hui qu’après avoir lu ; ils eussent été de dignes disciples de l’école bénédictine. Mais M. Monteil a été égaré par le goût du siècle et par le funeste exemple qu’a donné l’abbé Barthélemy : la forme romanesque dans laquelle l’auteur de Y Histoire des François a enveloppé ses éludes leur porte dommage : on doit l’engager, au nom de son propre savoir et de son véritable mérite, à la faire disparoltre dans les futures éditions de son ouvrage.

Le succès qu’a obtenu Y Histoire de la Campagne de Russie est une preuve que l’on n’a pas besoin, pour intéresser le lecteur, de se placer dans un système. Des récits animés, un coloris brillant, des scènes mises sous les yeux dans tout leur mouvement et dans toute leur vie, voilà ce qui est de toutes les écoles, et ce qui fera vivre l’ouvrage de M. de Ségur.

Les Vies des Capitaines françois au moyen âge, par M. Mazas, ne peuvent être passées sous silence. L’auteur n’a voulu raconter que l’exacte vérité ; il a visité le théâtre où brillèrent les guerriers dont il peint les exploits : il a cherché sur les bruyères de ma pauvre patrie les traces de Du Guesclin. Je me souviens avoir commencé mes premières études dans le collège obscur de l’obscure petite ville où reposoitle cœur du bon connétable; j’étudiois un peu de latin, de grec et d’hébreu auprès de ce cœur qui n’avoit jamais parlé que françois : c’est une langue que le mien n’a pas oubliée. M. Mazas croit avoir retrouvé le point du passage d’Édouard III à Blanque-Tague sur la Somme. J’aurois désiré qu’il eût dit si légué est encore praticable, ou s’il se trouve perdu dans la mer vis-à-vis le Crotoy, comme on le pense générale¬

ment.

J’oublie sans doute, et à mon grand déplaisir, beaucoup d’écrivains qui mériteroient que je rappelasse leurs ouvrages; mais les bornes d’une préface ne me permettent pas de m’étendre. Le public reproduira les noms qui échappent à ma mémoire et à la justice que je désirerois leur rendre.

Le temps où nous vivons a dû nécessairement fournir de nombreux matériaux aux mémoires. Il n’y a personne qui ne soit devenu, au moins pendant vingt-quatre heures, un personnage, et qui ne se croie obligé de rendre

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compte au monde de l'influence qu’il a exercée sur l’univers. Tous ceux qui onl sauté de la loge du portier dans l’antichambre, qui se sont glissés de l’antichambre dans le salon, qui ont rampé du salon dans le cabinet du ministre, tous ceux qui ontécoutéaux portes, ont à dire comment ils ont reçu dans l’estomac l’outrage qui avoit un autre but. Les admirations à la suite, les mendicités dorées, les vertueuses trahisons, les égalités portant plaque, ordre ou couleurs de laquais, les libertés attachées au cordon de la sonnette, ont à faire resplendir leur loyauté, leur honneur, leur indépendance. Celui-ci se croit obligé de raconter comment, tout pénétré des dernières marques de la confiance de son maître, tout chaud de ses embrassements, il a juré obéissance à un autre maître; il vous fera entendre qu’il n’a trahi que pour trahir mieux; celui-là vous expliquera comment il approuvoit tout haut ce qu’il détestoit tout bas, ou comment il poussoit aux ruines sous lesquelles il n’a pas eu le courage de se faire écraser. A ces mémoires tristement véritables, viennent se joindre les mémoires plus tristement faux; fabrique où la vie d’un homme est vendue à l’aune, où l’ouvrier, pour prix d’un dîner frugal, jette de la boue au visage de la renommée qu’on a livrée à sa faim.

On se console pourtant en trouvant dans ce chaos de bassesse et d’ignominie quelques écrits consciencieux , dont les auteurs s’attachent à reproduire sincèrement ce qu'ils ont vu et ce qu’ils ont éprouvé. Le travail de ces auteurs doit être considéré comme de précieux renseignements historiques; MM. de Las Cases et Gourgaud doivent être çrus quand ils parlent du prisonnier de Sainte-Hélène.

Non-seulement M.Carrel a publié Y Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II, histoire écrite avec cette mâle simplicité qui plaît avant tout; mais en rendant compte de divers ouvrages sur l’Espagne il a donné lui-même une notice hors de pair. On y trouve une manière ferme, une allure décidée, quelque chose de franc et de courageux dans le style, des observations écrites à la lueur du feu du bivouac et des étoiles d’un ciel ennemi, entre le combat du soir et celui qui recommencera à la diane. « La narration d'un brave expérimenté, dit Gaspard de Ta vannes , est différente des contes de celui qui n’a jamais eu les mains ensanglantées de ses fiers ennemis sur les plaines armées. » On sent dans M. Carrel une opinion fixe, qui ne l’empêche pas de comprendre l’opinion qu’il n’a pas, et d’être juste envers tous. Si le simple soldat sans instruction , sans moyen de fixer ses pensées, est intéressant dans les récits des assauts qu’il a livrés, des pays qu’il a battus, l’homme d’éducation et de mérite devenu soldat volontaire pour une

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cause dont il s’est passionné a bien d'autres moyens de faire passer ses sentiments dans les âmes auxquelles il s’adresse. Qu’on se figure un François errant sur les montagnes d’Espagne, allant demander aux pasteurs dont il croit défendre la liberté une hospitalité guerrière; dans cette intimité d’une vie d’aventures et de périls, il surprendra le secret des mœurs, et mettra sous vos yeux une société qu’aucun autre historien 11e vous auroit pu montrer. J’ai traversé l’Espagne, j’ai rencontré ces Arabes chrétiens auxquels la liberté politique est si indifférente, parce qu’ils jouissent de l’indépendance individuelle, et je n’ai retrouvé le peuple que j’ai vu que dans le récit de M. Carrel.

L’auteur trace rapidement le tableau de la guerre de Catalogne en 1823 ; il représente le courage de Mina et la marche de cet habile chef dans les montagnes. Nous tous, qui, dispersés par les orages de notre patrie, avons porté le havresac et le mousquet en défense de notre propre opinion pour des causes étrangères, nous éprouvons un attendrissement de soldat et de malheur à la lecture de cette histoire si bien contée, et qui semble être la nôtre.

« Les passions qui ont fait la guerre d’Espagne, dit M. Carrel , sont maintenant assez effacées pour qu’on puisse se promettre d’inspirer quelque intérêt en montrant, au milieu des montagnes de la Catalogne, sous l’ancien uniforme françois, des soldats de toutes les nations ralliés à l’ascendant d’un grand caractère, marchant où il les menoit, souffrant et se battant sans espoir d’être loués ni de rien changer, quoi qu’ils fissent, à l’état désespéré de leur cause, n’ayant d’autre perspective qu’une fin misérable au milieu d’un pays soulevé contre eux, ou la mort des esplanades s'ils échappoient à celle du champ de bataille. Telle fut pendant de longs jours la situation de ceux qui, partis de Barcelone peu de temps avant la capitulation de cette place, allèrent succomber avec Pachiarotti devant Figuières, après quarante-huit heures d'un combat dont l’acharnement prouva que c’étoient des François qui combattoient de part et d’autre. Ce combat devoit finir par l’extermination du dernier de ceux qui au milieu de l’Europe de 1823 avoient osé mettre la flamme tricolore au bout de leurs lances et rattacher à leur schako la cocarde de Fleurus et de Zurich... Ce n’est rien que la destinée de quelques hommes dans de tels événements; mais combien d’autres événements il a voit fallu pour que ces hommes de toutes les parties de l’Europe se rencontrassent, anciens soldats du même capitaine, venus dans un pays qu’ils ne connoissoient pas, défendre une cause qui se trouvoit être la leur!... Les choses, dans leurs continuelles et fatales transformations, ri entraînent point avec

elles toutes les intelligences ; elles ne domptent point tous les caractères avec une

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égale facilité, elles ne prennent pas même soin de tous les intérêts ; c'est ce qu’il faut comprendre , et pardonner quelque chose aux protestations qui s’élèvent en faveur du passé. Quand une époque est finie, le inouïe est brisé , et il suffit à la Providence qu'il ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre , il en est quelquefois de beaux à contempler. »

J’ai souligné ces dernières lignes : l’homme qui a pu les écrire a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi en la Providence, qui respectent la religion du passé et qui ont aussi les yeux attachés sur des débris.

Au surplus, les temps où nous vivons sont si fort des temps historiques, qu’ils impriment leur sceau sur tous les genres de travail. On traduit les anciennes chroniques, on publie les vieux manuscrits. On doit à M. Guizot la Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, depuis la fondation de la monarchie française jusqu’au xm* siècle. Je ne sais si des traductions de nos annales latines, tout en favorisant l’histoire, ne nuiront pas à l’historien; il est à craindre qu’en ouvrant le sanctuaire des faits aux ignorants et aux incapables, nous ne nous trouvions inondés de Tite-Live et de Thucydide aux gages de quelque libraire. Il n’en est pas ainsi de la mise en lumière des originaux : on ne sauroit trop louer M. le marquis de Fortia de nous avoir donné le texte des Annales du Hainaut , par Jacques de Guise. Il faut remercier M. Buchon de l’édition de son Froissart et de celles de ses autres chroniques. M. Crapelet, M. Pluquet, M. Méon , M. Barrière ont montré leur dévouement à la science : le premier a publié Y Histoire du châtelain de Coucy, le second le roman de Rou, le troisième le roman de Renart, le quatrième les Mémoires de Loménie. Ces mémoires contiennent des anecdotes sur les derniers moments de Mazarin; ils achèvent de faire connoître les personnages que M. le marquis de Sainte-Aulaire a remis en scène avec tant de bonheur dans son Histoire de la Fronde.

Tout prend aujourd’hui la forme de l’histoire, polémique, théâtre, roman, poésie. Si nous avons le Richelieu de M. Victor Hugo , nous saurons ce qu’un génie à part peut trouver dans une route inconnue aux Corneille et aux Racine. L’Écosse voit renaître le moyen âge dans les célèbres inventions de Walter Scott. Le Nouveau Monde, qui n’a d’autres antiquités que ses forêts, ses sauvages et sa liberté, vieille comme la terre, a trouvé dans M. Cooper le peintre de ces antiquités. Nous n’avons point failli en ce nouveau genre de littérature : une foule d’hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de l’histoire. Je ne puis rappeler tous ces tableaux , mais deux s’offrent en ce moment même à ma mémoire : l’un , de M. Méri-

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mée, représente les mœurs à l'époque de la Saint-Barthélemy; l’autre, de M. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaine. Ces vives peintures rendront de plus en plus difficile la tâche de l’historien. Au xme siècle la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque , qui marcha de pair avec elle ; de notre temps la véritable histoire aura son histoire fictive, qui la fera disparoître dans son éclat, ou la suivra comme son ombre.

Sous le simple titre de chansonnier , un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits : avec un génie qui tient de La Fontaine et d’Horace, il a chanté, lorsqu’il l’a voulu, comme Tacite écrivoit :

Vous avez vu tomber la gloire D’un Ilion trop insulté,

Qui prit l’autel de la Victoire Pour l’autel de la Liberté.

Vingt nations ont poussé de Thersite Jusqu’en nos murs le char injurieux.

Ah! sans regrets, mon âme, partez vite;

En souriant, remontez dans les deux.

Cherches au-dessus des orages Tant de François morts à propos,

Qui , se dérobant aux outrages,

Ont au ciel porté leurs drapeaux.

Pour conjurer la foudre qu’on irrite,

Unissez-vous à tous ces demi-dieux :

Ah ! sans regrets, mon âme, partez vite, etc.

Un conquérant, dans sa fortune altière,

Se fit un jeu des sceptres et des lois,

Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.

Le poète n’est peut-être pas tout à fait aussi heureux quand il chante les

rois sur leur trône, a moins que ce ne soit le roi d’Vvetot. En général M. de

Béranger a pour démon familier une de ces muses qui pleurent en riant et

dont le malheur fait grandir les ailes.

Les fondateurs de notre école moderne historique réclament à présent toute

notre attention. «»

J ai déjà dit que M. de Barante avoit créé l'école descriptive. J’ai rendu compte au public de ï Histoire des Ducs de Bourgogne; on trouvera mon opinion consignée dans le tome VI des OEuvres complètes , pages 566 et suivantes. Aujourd’hui, en parcourant sa carrière nouvelle, peu importent sans doute à M. de Barante des éloges littéraires : qu’il me soit permis de regretter cette

te.

PRÉFACE

Histoire du Parlement qu'il nous promettoit. Peut-être la continuera-t-il, si jamais il est enlevé aux affaires : les lettres sont l’espérance pour entrer dans la vie, le repos pour en sortir.

MM. Tliiers et Mignet sont les chefs de l’école fataliste, MM. Thierry, Guizot et Sismondi les grands réformateurs de notre histoire générale : je m’arrête d’abord à ces derniers.

En joignant, pour les faits, l’histoire d’Adrien de Valois aux observations de MM. Thierry, Guizot et Sismondi, il n’y a presque plus rien à dire touchant la première et la seconde race de nos rois.

Les Lettres de M. Thierry sur V Histoire de France, ouvrage excellent, rendent à un temps défiguré par notre ancienne école son véritable caractère. M. Thierry, comme tous les hommes doués de conscience, d’un talent vrai et progressif, a corrigé ce qui lui a paru douteux dans les premières éditions de sa belle et savante Histoire de la Conquête de l’Angleterre et dans ses Lettres sur l'Histoire de France. Quelques-unes de ses opinions se sont modifiées, l’expérience est venue reviser des jugements un peu absolus. On ne sauroit trop déplorer l’excès de travail qui a privé M. Thierry de la vue. Espérons qu’il dictera longtemps à ses amis, pour ses admirateurs ( au nombre desquels je demande la première place ), les pages de nos annales : l’histoire aura son Homère comme la poésie. Je retrouverai encore l’occasion de parler de M. Thierry dans cette préface, de même que j’ai été heureux de le citer et de m’appuyer de son autorité dans ces Études historiques.

Le cours d’histoire de M. Guizot, en ce qui concerne la seconde race, est d’un haut mérite. On peut ne pas convenir, avec le docte professeur, de quelques détails; mais il a aperçu, avec une raison éclairée, les causes générales de la décomposition et de la recomposition de l’ordre social aux vin* et ixe siècles. Il a aussi de curieuses leçons sur la littérature civile et religieuse, et une foule de choses justes, bien observées, et écrites avec impartialité. M. Guizot est remplacé dans sa chaire par un des jeunes écrivains de notre époque qui s’annonce avec le plus d’éclat à la France, M. Saint-Marc Girardih : tant cette France est inépuisable en talents!

M. Sismondi, connu par son Histoire des Républiques italiennes , est un étranger de mérite, qui s’est consacré avec un dévouement honorable pour nous à notre histoire. Trop préoccupé, peut-être, des idées modernes, il a trop jugé le passé d’après le présent: un peu d’humeur philosophique, bien naturelle sans doute, lui a fait traiter sévèrement quelques hommes et quelques règnes; mais il -a vu un des premiers le parti que les peuples pouvoient

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tirer même de leurs crimes. Les élucubrations de ce savant annaliste doivent être lues avec précaution, mais étudiées avec fruit.

D’accord avec les écrivains que je viens de nommer sur presque tous les faits qu’ils ont redressés dans nos historiens de l’ancienne école, tels que la ressemblance que ces historiens établissoient entre les Franks et les François, le prétendu affranchissement des communes par Louis le Gros, etc., il y a pourtant quelques points où je suis forcé de différer de ces maîtres.

L’inexorable histoire repousse les systèmes les plus ingénieux, lorsqu’ils ne sont pas appuyés sur des documents authentiques.

On parle comme de la plus grande découverte de l’école moderne d’une seconde invasion des Franks, c’est-à-dire d’une invasion des Franks d’Australie dans le royaume des Franks de Neustrie , invasion qui seroit devenue la cause de l’élévation de la seconde race.

Pour avancer une pareille nouveauté, il faut, ce me semble, autre chose que des conjectures. Procluit-on des passages inédits, des chartes, des diplômes inconnus jusque ici ? Non; rien de positif n’est cité au soutien d’une assertion dont les preuves changeroient les trois premiers siècles de notre histoire. On est réduit à chercher sur quelle apparence de vérité est appuyé un fait dont toutes les chroniques devroient retentir. Quoi ! une seconde invasion des Franks auroitété tout à coup découverte au xi\e siècle, sans que personne en eût entendu parler auparavant ! Ni les Bénédictins, ni les savants de l’Académie des Inscriptions, ni des hommes comme du Tillet, Duchesne, Baluze, Bignon, Adrien de Valois, ni tous les historiens de France, quelle qu’ait été la diversité de leurs opinions et de leurs doctrines, ni des critiques tels que Scaliger, du Plessis, Bullet, Bayle, Secousse, Gibert, Fréret , Lebeuf, ni les publicistes tels que Bodin, Mably, Montesquieu, n’auroient rien vu ! Cela seul me feroit douter, moi qui ne puis avoir aucune assurance en mes lumières. Il y a cependant trente ans que je lis, la plume à la main, les documents de notre histoire, et je n’ai aperçu aucune trace de l’événement qui auroit produit une si grande révolution.

Toujours prêt à reconnoître la supériorité des autres et ma propre foiblesse,' cédant peut-être trop vite aux conseils et aux critiques, je me suis débattu contre moi-même, afin de me convaincre d’une chose que les faits me dénioient. Peppin de Héristal, duc d’Austrasie, conduisant l’armée austrasienne, défait Thierry III, roi de Neustrie, et s’empare de toute l’autorité sous le nom de maire du palais, vers l’an 690. Est-ce cela qu’on auroit qualifié de seconde invasion des Franks ?

hh PRÉFACE.

Mais depuis l’établissement des Franks dans les Gaules, depuis Khlovigh jusqu’à Peppin, chef de la seconde race, les royaumes des Franks avoient été sans cesse en hostilité les uns contre les autres; effet inévitable du partage de la succession royale, qui se reproduisit sous les descendants de Charlemagne. Ainsi s’étoient formés et avoient disparu tour à tour les royaumes de Metz, de Soissons, d’Orléans, de Paris, de Bourgogne, d’Aquitaine. J’ai bien peur qu’on n’ait pris pour une nouvelle invasion des Franks une guerre civile de plus entre les tribus frankes.

11 ne me paroît pas démontré davantage que les Franks d’Àustrasie fussent plus nombreux et eussent mieux conservé le caractère salique que les Franks neustriens. Les Franks de la Neustrie ne s’étendoient guère outre-Loire ; le pays au delà de ce fleuve reconnoissoit à peine leur autorité, et ils étoient obligés d’v porter leurs armes: M. Thierry lui-même cite un exemple des ravages passagers qu’ils y commettoient. Qu’avoient, pour le courage et les moeurs des Franks, les cités gallo-romaines situées entre la Somme, la Seine et la Loire, de plus amollissant que celles qui couvroient les rives de la Meuse, de la Moselle et du Rhin ? Paris étoit un misérable village, tandis que Cologne, Trêves, Mayence, Spire, Strasbourg, Worms, étoient des cités fameuses par les monuments dont leurs anciens maîtres les avoient ornées. D’après M. Guizot, les Franks devinrent propriétaires plus promptement dans l’Austrasie que dans la Neustrie ; c’est là que l’on trouve, selon lui, les plus considérables de ces habitations qui devinrent des châteaux. La remarque est juste, mais ces châteaux n’étoient pas l’ouvrage des Franks. Les derniers empereurs avoient permis aux sujets et aux citoyens romains de fortifier leurs demeures particulières ; les habitations fortifiées del’Àustrasie n’étoient que des propriétés anciennement données aux vétérans légionnaires chargés de la défense des rives du Rhin, de la Meuse et de la Moselle, d’où leur étoit venu le nom de Ripuaires. Les Francs neustriens n’étoient ni plus énervés ni moins braves que leurs compatriotes; on n’aperçoit, en histoire aucune différence entre un Frank de Soissons, de Paris et d’Orléans, et un Frank de Metz, de Mayence et de Cologne. Ce furent des Franks neustriens comme des ranks austrasiens qui vainquirent les Arabes à Tours et les Saxons en Germanie, sous les Peppin et sous Charles le Martel. Les rois ou -chefs de la Neustrie parloient le langage germanique, comme les rois ou chefs de l’Austrasie ; leurs peuples seuls différoient. de langage.

Remarquez enfin que Charles, duc de la Basse-Lorraine, oncle de Louis Y, ayant fait hommage à l’empereur Othon de son duché, fut déclaré indigne

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de régner sur les Franks; et Charles étoit de la race de Charlemagne. Ce seroienl donc les Franks austrasiens qui auroient renié la race qu’ils avoient élevée sur le pavois; ils auroient choisi un roi parmi les Franks neustriens vaincus, pour le mettre à la place d’un chef sorti des Franks austrasiens vainqueurs.

Tels sont mes doutes; ils expliqueront pourquoi, en admettant relativement aux deux premières races la plupart des opinions de l’école moderne, j’ai rejeté la seconde invasion des Franks. Je suis persuadé que les hommes habiles dont je ne partage pas sur ce point le sentiment examineront euxmêmes de plus près un fait d’une nature si grave. Peut-être à leur tour me reprocheront-ils mes hardiesses quand ils me verront hésiter sur la signification que l’on donne au mot frank, ne me tenir pas bien assuré qu’il y ait eu jamais une ligue de peuples germaniques connue sous le nom de Franks , à cause même de leur confédération.

Passons aux écrivains de l’école moderne du svstème fataliste.

Deux de ces écrivains attirent particulièrement l’attention : unis entre eux du triple lien de l’amitié, de l’opinion et du talent, ils se sont partagé le récitées fastes révolutionnaires. M. Mignet p resserré dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Thiers a étendu dans de plus larges limites. On trouve dans le premier une foule de traits tels que ceux-ci: « Les révolutions qui emploient beaucoup de chefs ne se donnent qu’à un seul. » — « EiL révolution tout dépend d’un premier refus et d’une première lutte. Pour qu’une innovation soit pacifique, il faut qu’elle ne soit pas contestée ; ;car alors, au lieu de réformateurs sages et modérés, on n’a plus que des réformateurs extrêmes et inflexibles... D’une main ils combattent pour défendreleur domination ; de l’autre ils fondent leur système pour la consolider. »

Le portrait de Danton est supérieurement tracé : « Danton, dit l’auteur, , étoit un révolutionnaire gigantesque... Danton, qu’on a nommé le Mirabeau de la populace, avoit de la ressemblance avec ce tribun des hautes classes... Ce puissant démagogue offroit un mélange de vices et de qualités contraires. Quoiqu’il se fût vendu à la cour, il n’étoit pas pourtant vil, car il est des caractères qui relèvent jusqu’à la bassesse... Une révolution à ses yeux étoit .un jeu où le vainqueur, s’il en avoit besoin,' gagnoit la vie du vaincu. » La lutte de Robespierre contre Camille Desmoulins et Danton est représentée avec un grand intérêt, et l’historien entremêle son récit des discours et des paroles de ces hommes de sang. Danton, au moment de périr, pesoit ainsi ses destins : « J’aime mieux être guillotiné que guillotineur ; ma vie n’en

PRÉFACE

vaut pas la peine, et l’humanité m’ennuie. » On lui conseilloit de partir.

« Partir! est-ce qu’on emporte sa patrie à la semelle de son soulier? » Enfermé dans le cachot qu’avoit occupé Hébert, il disoit : « C’est à pareille époque que j’ai fait instituer le tribunal révolutionnaire : j’en demande pardon à Dieu et aux hommes; mais ce n’étoit pas pour qu’il fût le fléaü de l’humanité. » Interrogé par le président Dumas, il répondit : « Je suis Danton ; j’ai trente-cinq ans ; ma demeure sera bientôt le néant. » Condamné, il s’écria : « J’entraîne Robespierre,* Robespierre me suit. » Ici la terreur a passé dans le récit de l’historien.

L’auteur, parlant de la mort de Robespierre, dit: « Il faut, homme de faction, qu’on périsse par les échafauds, comme les conquérants par la guerre. » C’est l’éloquence appliquée à la raison.

M. Mignet a tracé une esquisse vigoureuse; M. Thiers a peint le tableau. Je mettrai particulièrement sous les yeux de mes lecteurs la mort de Mirabeau et celle de Louis XVI, d’autant plus que l’auteur, n’ayant pas à représenter des personnages plébéiens, objets de ses prédilections, admire pourtant : la vérité de sa conscience et de son talent l’emporte en lui sur la séduction de son système. Je sens moi-même que si j’avois à parler comme historien de Mirabeau et de Louis XVI, je serois plus sévère que M. Thiers : je dqmanderois si tous les vices du premier étoient ceux d’un grand politique, si toutes les vertus du second étoient celles d’un grand roi. « Mirabeau,4; dit l’auteur, et l’on ne sauroit mieux dire, Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace ; jamais peut-être il n’avoit plus impérieusement subjugué l’assemblée. Mais sa fin approchoit, et c’étoient là ses derniers

triomphes . .

La philosophie et la gaieté se partagèrent ses derniers instants. Pâle, et les yeux profondément creusés, il paroissoit tout différent à la tribune, et souvent il étoit saisi de défaillances subites. Les excès de plaisir et de travail, les émotions de la tribune, avoient usé en peu de temps cette existence si forte. Une dernière fois il prit la parole à cinq reprises différentes; il sortit épuisé, et ne reparut plus. Le lit de mort le reçut, et ne le rendit qu’au Panthéon. Il avoit exigé de Cabanis qu’on n’appelât pas de médecins: néanmoins on lui désobéit; ils trouvèrent la mort qui s’approchoit, et qui déjà s’étoit emparée des pieds: la tête fut la dernière atteinte, comme si la nature avoit voulu laisser briller son génie jusqu’au dernier instant. Un peuple immense se pressoit autour de sa demeure, et encombroit toutes les issues dans le plus profond silence .

PRÉFACE

Mirabeau fit ouvrir ses fenêtres: Mon ami, dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd’hui : il ne reste plus qu’à s’envelopper de parfums, qu’à se couronner de fleurs, qu’à s’environner de musique, afin d’entrer paisiblement dans le sommeil éternel. Des douleurs poignantes interrompoient de temps en temps ces discours, si nobles et si calmes. Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m’épargner des souffrances inutiles. En disant cela, il demande de l’opium avec instance. Comme on le lui refusoit, il l’exige avec sa violence accoutumée. Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui persuadant qu’elle contient de l’opium. Il la saisit, avale le breuvage qu’il croit mortel, et paroît satisfait. Un instant après il expire. C’étoit le

20 avril 1791 .

L’Assemblée interrompt ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont préparées. On demande quelques députés. Nous

théon, avec cette inscription, qui n’est plus à l’instant où je raconte ces faits :

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