‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 106 sur 358 · Amm. Marcell., lib. xxxi; Jorn., cap. xxvi · texte numérisé non relu

Amm. Marcell., lib. xxxi; Jorn., cap. xxvi

2. Ilia namque dies Gothorum famem Romanorumque securitatem ademit : cœperuntque Gothijam non ut advenæ et peregrini, sed ut cives et domini, possessoribus imperare. (Jorn., cap. xxvi. )

3. Rauca cornua (Glaudian., in Ruf.) Auditisque triste sonantibus. (Amm. Marcell., lib. xxxi.)

4. Eo maxime adjumento præter genuinam erecti fiduciam, quod confluebatad eos in dies ex eadem gente multitudo, dudum a mercatoribus venumdati, adjectis pluri-

de la cruauté de leurs maîtres. Une partie des Huns et des Alains font alliance avec les Goths.

Alors Valens songe à porter remède au mal qu’il avoit fait ; il retire les légions d’Arménie, et demande des secours au jeune empereur Gratien, qui venoit de succéder à Valentinien, son père : Richomer, comte des domestiques, est dépêché à Valens avec les légions gauloises. Une première armée romaine, sous les ordres de Trajan et Profuturus, s’approcha des Visigoths campés vers l’embouchure méridionale du Danube, à soixante milles au nord de Tome, exil d’un poète : Fritigern fait élever des feux pour rappeler ses bandes répandues dans le plat pays. Les Visigoths se lient d’un serment terrible, et entonnent les chants à la gloire de leurs aïeux; les Romains y répondirent par le barritus, cri militaire commencé presque à voix basse, allant toujours grossissant, et finissant par une explosion effroyable '. La bataille de Salices, qui a pris son nom des arbres paisibles sous lesquels elle fut donnée, dura la journée entière, et la victoire resta indécise. Les Visigoths rentrèrent dans leur camp. Les Romains n’osèrent renouveler le combat, et résolurent d’enfermer les barbares dans ce coin de terre entre le Danube, la mer Noire et le mont Hémus. Les Ostrogoths et le parti des Huns et des Alains avec lequel Fritigern s’étoit ménagé une alliance les dégagèrent.

Valens, suspendant sa guerre contre les moines, partit enfin d’Antioche avec une seconde armée. Arrivé à Gonstantinople, il maltraita le général Trajan, ami de saint Basile. Au bout de quelques jours il sortit de la capitale de l’Orient, chassé par le mépris populaire et les clameurs de la foule, qui le pressoit de marcher à d’autres ennemis 2.

Le moine Isaac sort de sa cellule, voisine des chemins où passoit l’empereur; il s’avance, au devant de lui, et lui crie : a Où vas-tu? Tu as fait la guerre à Dieu, il n’est plus pour toi. Cesse ton impiété, ou ni toi ni ton armée ne reviendront. » L’empereur dit : « Qu’on le mette en prison. Faux prophète, je reviendrai, et je te ferai mourir. » Isaac répondit : « Fais-moi mourir si tu me trouves en mensonge. >) Lemoine3

mis quos primo transgressu necati media, vino exili vel panis frustis mutavere vilissimis. (Amm. Marcell., lib. xxxi, cap. vi.)

1. Et Romani quidem voci undique martia concinentes, a minore solita ad ntajorem protolli, quant gentilitate appellant barritum, vires validas erigebant. (Amm. Marcell., lib., xxxi, cap. vu.)

2. Venit Constantinopolim , ubi moratus paucissimos dies, seditione popularium pulsatus, etc. (Amm., lib. xxxi, p. G89; Parisiis, 1077.)

3. Quo pergis, imperator, qui Deo bellum intulisti , nec eum habes adjutorem?

chrétien remplaçoit le philosophe cynique : il n’en différoit que par les moeurs.

Les Goths, après avoir encore une fois saccagé la Thrace et franchi l’Hémus, inondoient les environs d’Andrinople. Frigerid, général de Gratien, avoit défait quelques alliés des Goths, entre autres les Taïfales, barbares débauchés dont les prisonniers furent transportés sur les terres abandonnées de Parme et de Modène U Sébastien, maître général de l’infanterie de Valens, s’étoit occupé à rétablir la discipline dans un corps particulier ; ce corps avoit eu l’avantage sur un nombreux parti d’ennemis. Enivré de ses succès, Valens s’apprête à triompher des peuples gothiques, et s’établit dans un camp fortifié sous les murs d’Andrinople.

Richomer, accouru de l’Occident, vient annoncer à Valens que son neveu, vainqueur des Allamans, s’avance pour le soutenir.

En même temps un évêque envoyé "par Fritigern, politique aussi rusé que général habile, se présente chargé d’humbles paroles et de soumissions. Il proteste publiquement de la fidélité des Goths, qui, selon lui, ne demandent qu’à paître leurs troupeaux dans la Thrace déserte ; mais par des lettres secrètes Fritigern presse l’empereur de marcher2, l’assurant que la seule terreur de son nom obligera les Goths à se soumettre. Valens, jaloux de la renommée de Gratien, ne veut point attendre un jeune prince qui pourvoit ravir ou partager l’honneur de la victoire : il lève son camp le 9fc d’aoùt l’an 378. Le trésor militaire et les ornements impériaux furent laissés dans Andrinople.

A huit milles de cette ville on découvrit rangés en cercle les chariots des barbares. Les Romains firent tristement leurs dispositions militaires, aux lugubres clameurs des Goths3 : les Goths, pareillement étonnés du bruit des armes et du retentissement des boucliers que

Desine ergo bellum inferre ei . Nam neque reverteris , et exercitum præterea

amittes .

Ad hæc imperator, ira percitus :

Revertar, inquit, teque interficiam, et falsi vaticinii pœnas a te exigam.

Tum ille, minas neutiquam reformidans : lnterfice, inquit, si in verbis meis mendacium fuerit deprehensum. (Theouor. episcop. ; Cyr., Eccles. hist., lib. iv, p. 195 ; Parisiis , 1673.)

1. Cum... trucidasset omnes ad unum... vivos omnes circa Mutinam, Regiumque et Parmam, italica oppida, rura culturos exterminavit. (Amm. Marcell. , lib. xxxi, cap. ix.)

*2. Ici. ibid ., cap. xn.

3, Atque, ut mos est, ululante barbara plebe ferum et triste , Romani duces aciem struxere. (Id.} ibid.)

frappoient les légionnaires, envoyèrent proposer la paix ; leur cavalerie, sous la conduite d’Alathæus et de Saphrax, n’étoit point encore arrivée. Valens s’obstine à ne vouloir entendre que des négociateurs d’un rang élevé : le soldat romain s’épuise sous la chaleur du jour qu’augmentoit un vaste embrasement : le feu avoit été mis aux herbes et aux bois desséchés des campagnes 1 . Fritigern demande à son tour pour traiter un homme de distinction ; Richomer s’offre, et part du consentement de Valens, à qui le cœur commençoit à faillir. A peine approchoit-il des retranchements ennemis, que les sagittaires et les scutaires engagent le combat. La cavalerie des Goths revenoit alors renforcée d’un corps d’Alains : sans laisser le temps à Richomer de remplir sa mission, elle se précipite sur les troupes impériales.

Les deux armées se choquèrent ainsi que des proues de vaisseaux, dit Ammien2. L’aile gauche des légions poussa jusqu’aux chariots; mais, abandonnée de sa cavalerie, elle fut accablée sous le nombre des barbares, qui tombèrent sur elle comme un énorme éboulement de terre 3. Les soldats romains s’arrêtent ; serrés les uns contre les autres, ils manquent d’espace pour tirer l’épée ; jamais plus grand danger ne menaça leurs têtes sous un ciel où la splendeur du jour étoit éteinte 4.

Dans ce chaos, Valens, saisi de frayeur, saute par-dessus des monceaux de morts, et se réfugie dans les rangs des lanciers et des matiaires, qui se défendoient encore. Les généraux Trajan et Victor cherchent vainement la réserve formée des soldats bataves : les chemins étoient obstrués des cadavres des chevaux et des hommes. L’empereur, à l’approche de la nuit, fut tué d’une flèche; d’autres disent qu’il fut porté blessé avec quelques eunuques dans la maison d’un paysan. Les Goths survinrent; trouvant cette maison barricadée, et ignorant qui elle renfermoit, ils l’incendièrent5. Valens périt au milieu des flammes, a II fut brûlé avec une pompe royale, dit Jornandès, par ceux qui lui avoient demandé la vraie foi, et qu’il avoit

1. Miles fervore calefactus æstivo, siecis faucibus commarceret relucente amplitudine camporum incendiis, quos lignis nutrimentisque aridis subditis, ut hoc fieret, iidem hostes urebant. (Amm. Marccll., lib. xxxi, cap. xii.)

2. Deinde collisæ in modum rostrorum navium actes. (Ici., c. xm.)

3. Sicut ruina aggeris magni oppressum atque dejoctum est. (Ici., ib.)

4. Diremit hæc nunquam pcnsabilia damna (quæ magno rebus stetere romanis) nullo splendore lunari nox fulgens. (Id.,ibid.)

5. Unde quidam de candidatis per fenestram lapsus, captusque a barbaris, prodidit factum, et eos mœrore afflixit, magna gloria defraudatos quod romanæ rei rectorem non cepere superstitem. (Id., ibid.)

trompés, leur donnant le feu de la gehenne au lieu du feu de la charité »

Les deux généraux Trajan et Sébastien; Valérien, grand-écuyer; Equitius, maire du palais; Potentius, tribun des Promus; trente-cinq autres tribuns et les deux tiers de l’armée romaine restèrent sur la place. Selon l’auteur déjà cité, l’histoire n’offre point de bataille où le carnage ait été aussi grand, excepté celle de Cannes1 2.

Les Goths livrèrent l’assaut à Andrinople, qu’ils manquèrent : descendus jusqu’à Constantinople, ils admirèrent les édifices pyramidant au-dessus des murailles qui mettoient la ville à l’abri : leur destin fut de voir Constantinople et de prendre Rome; entre ces deux bornes, le monde civilisé étoit la lice ouverte à leurs courses. Épouvantés de l’action d’un Sarrasin3, ils rebroussèrent vers l’Hémus, forcèrent le pas de Suques, et se répandirent sur un pays fertile jusqu’au pied des Alpes Juliennes. Les lieux d’où s’étoit écoulée cette multitude n’offrirent plus que l’aspect d’une grève déserte et ravagée, quand le flux qui avoit apporté des tempêtes et des vaisseaux s’est retiré.

Libanius composa l’oraison funèbre de Valens et de son armée : « Les pluies du ciel ont effacé le sang de nos soldats, mais leurs ossements blanchis sont restés, témoins plus durables de leur courage. L’empereur lui-même tomba à la tête des Romains. N’imputons pas la victoire aux barbares; la colère des dieux est la seule cause de nos malheurs. » Libanius se souvenoit de Julien.

Ammien , qui termine son ouvrage à la mort de Valens, cherche à rassurer les Romains sur les succès des Goths : il rappelle les différentes invasions des barbares depuis celle des Cimbres, afin de prouver qu’elles n’ont jamais réussi : cette digression de l’historien montre mieux que tout ce que je pourrois dire la frayeur des peuples et les pressentiments de l’avenir.

Ce même Ammien raconte (et ce sont presque les dernières lignes de ce soldat grec de la ville d’Antioche, qui écrivoit en latin ses souvenirs dans la ville de Rome), ce même Ammien raconte que le duc Julien, commandant au delà du Taurus, ordonna, par lettres secrètes, de massacrer à jour fixe et heure marquée les Goths dispersés dans les provinces de l’Asie. « Par ce prudent artifice, l’Orient fut délivré-

1. Cum regali pompa crematus est, liaud secus quant Dei prorsus judicio, ut ab ipsis igné combureretur quos ipse veram fidem petentes in perfidiam declinasset et ignem charitatis ad gehennæ ignem detorsisset. (Jorn., cap. xxvi.)

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