‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 130 sur 358 · Aug., Serm., p · texte numérisé non relu

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tombées dans des erreurs capitales. Thalès, appliqué à l’étude de la physique, eut pour disciple Anaximandre; celui-ci instruisit Anaximène, qui fut maître d’Anaxagore et Anaxagore de Socrate, lequel rapporta toute la philosophie aux mœurs. Platon vint après Socrate, et s’approcha beaucoup des vérités de la foi.

« Mais comment est-il que les chrétiens, tout en prétendant n’adorer qu’un seul Dieu, élèvent des temples aux martyrs? Le fait n’est point exact. Notre respect pour les sépulcres des confesseurs est un hommage rendu à des hommes témoins de la vérité jusqu’à mourir : mais qui jamais entendit un prêtre officiant à l’autel de Dieu sur les cendres d’un martyr prononcer ces mots: a Pierre, Paul et Cyprien, a je vous offre ce sacrifice? »

« Les païens se glorifient des prodiges opérés par leur religion : Tarquin coupe une pierre avec le rasoir; un serpent d’Épidaure suit Esculape jusqu’à Rome; une vestale tire une galère avec sa ceinture; une autre puise de l’eau dans un crible : sont-ce là des merveilles à comparer aux miracles de l’Écriture? Le Jourdain, suspendant son cours, laisse passer les Hébreux ; les murs de Jéricho tombent devant l’arche sainte. Ah ! ne nous attachons point à la cité de la terre ; tournons nos pas vers la cité du ciel, qui prit naissance avant la création du monde visible.

« Les anges sont les premiers habitants de cette cité divine ; ils tiennent du ciel et de la lumière, car au commencement Dieu fit le ciel, et il dit : Que la lumière soit faite. Dieu ne créa qu’un seul homme ; nous étions tous dans cet homme. Il répandit en lui une âme douée d’intelligence et de raison, soit qu’il eût déjà créé cette âme auparavant, soit qu’il la communiquât en soufflant contre la face de l’homme, dont le corps n’étoit que limon. Il donna à l’homme une femme pour se reproduire ; mais comme toute la race humaine devoit venir de l’homme, Ève fut formée de l’os, de la chair et du sang d’Adam.

« L’homme à qui le Seigneur avoit. dit : « Le jour que vous mangerez du fruit défendu, vous mourrez, » mangea du fruit défendu, et mourut. La mort est la peine attachée au péché. Mais si le péché est effacé par le baptême, pourquoi l’homme meurt-il à présent? Il meurt afin que la foi, l’espérance et la vertu ne soient pas détruites.

« Deux amours ont bâti les deux cités: l’amour de soi-même jusqu’au mépris de Dieu a élevé la cité terrestre; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi-même a édifié la cité céleste. Caïn, citoyen de la cité terrestre, bâtit une ville ; Abel n’en bâtit point : il étoit citoyen de la cité du ciel, et étranger ici-bas. Les deux cités peuvent s’unir

par le mariage des enfants des saints avec les fdles des hommes, à cause de leur beauté : la beauté est un bien qui nous vient de Dieu.

« Les deux cités se meuvent ensemble : la cité terrestre, depuis les jours d’Abraham, a produit les deux grands empires des Assyriens et des Romains; la cité céleste arrive, par le même Abraham, de David à Jésus-Christ. Il est venu des lettres de cette cité sainte dont nous sommes maintenant exilés; ces lettres sont les Écritures. Le roi de la cité céleste est descendu en personne sur la terre pour être notre chemin et notre guide.

« Le souverain bien est la vie éternelle; il n’est pas de ce monde : le souverain mal est la mort éternelle, ou la séparation d’avec Dieu. La possession des félicités temporelles est une fausse béatitude, une grande infirmité. Le juste vit de la foi.

« Lorsque les deux cités seront parvenues à leurs fins au moyen du Christ, il y aura pour les pécheurs des supplices éternels. La peine de mort sous la loi humaine ne consiste pas seulement dans la minute employée à l’exécution du criminel, mais dans l’acte qui l’enlève à l’existence : le juge éternel retranche le coupable de la vivante éternité, comme le juge temporel retranche le coupable du temps vivant. L’Éternel peut-il prononcer autre chose que des arrêts éternels?

« Par la même raison, le bonheur des justes sera sans terme. L’âme toutefois ne perdra pas la mémoire de ses maux passés : si elle ne se souvenoit plus de son ancienne misère, si même elle ne connoissoit pas la misère impérissable de ceux qui auront péri , comment chanteroit-elle sans fin les miséricordes de Dieu, ainsi que nous l’apprend le Psalmiste? Dans la cité divine cette parole sera accomplie : « Demeurez en repos; reconnaissez que je suis Dieu; » c’est-à-dire qu’on y jouira de ce sabbat, de ce long jour qui n’aura point de soir, et où nous reposerons en Dieu. »

Cet ouvrage du Platon chrétien est empreint de la mélancolie la plus profonde : on y sent une âme tendre, inquiète, regrettant peutêtre des illusions, et dont les vagues sentiments passent à travers un esprit abstrait et une imagination mystique. Celui qui jeune encore s’étoit confessé avec tant de charme d’avoir demandé la pureté, mais pas trop tôt \ d’avoir clèsirè d'aimer1 2; celui qui avoit dit : « Lorsque vous m’aurez connu tel que je suis, priez pour moi3; » le père d’Adéodat répand sur les pages échappées à sa vieillesse ce dégoût de la terre, bonheur des saints et partage des infortunés. Le spectacle des

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