‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 179 sur 358 · Eeseb., Hist. cccles., lib. vi, cap. xix · texte numérisé non relu

Eeseb., Hist. cccles., lib. vi, cap. xix

Pharaon , le peuple répétant à la fin de chaque verset : « La miséricorde du Seigneur est éternelle, » des soldats enfoncent les portes : le peuple fuit, Athanase reste à l’autel entouré des prêtres et des moines qui le dérobent à la perquisition des soldats. Il se réfugie dans les lieux écartés de l’Égypte ; les religieux qui lui donnent asile sont inquiétés : ce génie enthousiaste s’enfonce plus avant dans la solitude, comme un glaive ardent dans le fourreau. Un serviteur qui lui reste va chaque jour, au péril de sa vie, chercher la nourriture de son maître. Que fait Athanase parmi les sables? 11 écrit. Les sépulcres des princes de Tanis, les puits où dorment les momies des persécuteurs de Moïse, sont les bibliothèques de ce seul vivant; c’est là qu’il trace les pages qui du fond du désert remuent les passions du monde. A la mort de Constance , Athanase reparoît au milieu de son peuple. Julien le force à rentrer dans la Thébaïde; il revient quand Julien est passé. Valens le proscrit, et il se cache au tombeau de son père. Enfin il émerge une dernière fois de l’ombre , et, torrent calmé, achève paisiblement sa course. Sur les quarante-six années de l’épiscopat d’Athanase, vingt s’étoient écoulées dans l’exil.

Grégoire de Nazianze, nommé évêque orthodoxe de Constantinople, dont il ne fut d’abord que le missionnaire , eut à soutenir les outrages des ariens : Théodose, qui l’avoit intronisé à main armée, l’abandonna. Grégoire, obligé de s’arracher à l’église de sa création et de son amour, lui fit ces adieux pathétiques qui ont retenti jusqu’à nous. Il passa la fin de ses jours dans sa retraite de Cappadoce, chantant, car il étoit poète, l’inconstance des amitiés humaines, la fidélité du commerce de Dieu et la beauté qui fait oublier toutes les autres , celle de la vertu.

Basile , archevêque de Césarée, mérita le surnom de Grand. Il donna des règles en Orient à la vie cénobitique. On a de lui plus de trois cent cinquante lettres, des homélies et un panégyrique des quarante martyrs. Ces ouvrages nous apprennent une infinité de choses; ils sont écrits d’un grand style : saint Basile est peut-être, avec saint Éphrem, un des Pères qui s’éloignent le plus du génie antique et se rapprochent le plus du génie moderne. Il excelle dans les descriptions de la nature. Je ne citerai point, parce qu’elle est trop connue, sa lettre à Grégoire de Nazianze sur la solitude que lui, Basile, a voit choisie dans le Pont 1 ; ses neuf homélies sur YHexamèron, ou l’œuvre de six jours, sont une espèce de cours d’histoire naturelle ; il les prêchoit pendant le jeûne du carême,

1. Voyez encore les nouveaux Mélanges historiques et littéraires de M. Villemain, p. 322 et suiv. Il en existe aussi deux autres traductions.

le matin et le soir, et lorsqu’il reprenoit la parole, il renvoyoit ses auditeurs à ce qu’il avoit dit la veille. La physique de YHexamèron n’est pas bonne, mais les détails en sont charmants. L’orateur s’applique à faire sortir de l’histoire des plantes et des animaux les instructions de* la morale. Un jour, parlant des reptiles et des quadrupèdes, il passoit sous silence les oiseaux ' ; aussitôt la rustique assemblée de lui indiquer son oubli par des signes. Le naturaliste chrétien, naïvement interrompu, reconnoît son tort; il change de sujet et décrit l’instinct des oiseaux avec un bonheur extraordinaire ; il tire même un enseignement religieux d’une erreur : selon lui il est des oiseaux chastes qui se reproduisent sans s’unir : de là la virginité de Marie1 2.

Valens voulut contraindre Basile à embrasser l’arianisme : il lui envoya Modeste, préfet d’Orient, avec l’ordre de l’effrayer par des menaces. Modeste s’étonna de la fermeté de Basile. « Apparemment, lui dit le saint, que vous n’avez jamais rencontré d’évêque. » Après sa mort, Basile fut en si grande renommée, qu’on cherchoit à Limiter jusque dans ses défauts : on affectoit sa pâleur, sa barbe, sa démarche, sa lenteur à parler, car il étoit pensif et recueilli. On s’habilloit comme lui, on se couchoit comme lui ; on se nourrissoit de choses dont il aimoit à se nourrir. Cet évêque universel a fondé les premiers hôpitaux de l’Asie.

Flavien et Jean Chrysostome furent encore plus mêlés que Basile à la politique. Dans la sédition d’Antioche, Chrysostome, alors simple prêtre, sema des consolations par ses discours, et Flavien, malgré son grand âge, se rendit à Constantinople. Arrivé au palais de l’empereur, introduit dans ses appartements, il se tint debout sans parler, baissant la tête, se cachant le visage comme s’il eut été seul coupable du crime de son peuple. Théodose s’approcha de lui, et lui reprocha l’ingratitude des Antiochiens. Alors l’évêque, fondant en larmes : a Vous pouvez en cette occasion orner votre tête d’un diadème plus brillant que celui que vous portez. On a renversé vos statues, élevez-en de plus précieuses dans le cœur de vos sujets.

a Quelle gloire pour vous quand un jour on dira : Une grande ville étoit coupable; gouverneurs et juges épouvantés n’osoient ouvrir la bouche; un vieillard s’est montré, il a touché le prince! Je ne viens pas seulement de la part du peuple, je viens de la part de Dieu vous

1. Et sermo liujusmodi nobis cum avibus evolaverat. ( S. Ambr., Hexameron , lib. v, p. 90, t. I ; Parisiis, 1586.)

2. Impossibile putatur in Dei matre quod in vulturibus possibile non negatur. Avis sine masculo parit, et nullus refellit; et quia virgo Maria peperit, pudori ejus quæstionem faciunt. ibicl., lib. v, cap. xx, p. 97.)

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déclarer que si vous remettez aux hommes leurs fautes, votre père céleste vous remettra vos péchés. D’autres vous apportent de l’or , de l’argent, des présents; moi je ne vous offre que les saintes lois, vous exhortant à imiter notre maître ; ce maître nous comble de ses biens, quoique nous l’offensions tous les jours. Ne trompez pas mes espérances; si vous pardonnez à notre ville , j’y retournerai plein de joie ; si vous la condamnez, je n’y rentrerai jamais. »

En entendant ce discours , Théodose s’écria : « Serions-nous implacables envers les hommes, nous qui ne sommes que des hommes, lorsque le maître des hommes a prié sur la croix pour ses bourreaux ' ?» Le christianisme étoit à la fois un principe et un modèle : on ne sauroit croire combien cet exemple du pardon du Christ, incessamment rappelé pendant les siècles de barbarie et de despotisme, a été salutaire à l’humanité.

Saint Chrysostome avoit pratiqué quatre ans la vie ascétique sur les montagnes ; il passa deux années entières dans une caverne sans se coucher et presque sans dormir : il avoit fui, parce qu’on avoit songé à le faire évêque. Si dans l’âge héroïque chrétien, quand il s’agissoit d’être le premier martyr, ce n’étoit pas un léger fardeau que l’épiscopat, ce fardeau n’étoit pas moins pesant dans l’âge philosophique du christianisme : il falloit avoir le talent de la parole, la science de l’homme de lettres, l’habileté de l’homme d’État, la fermeté de l’homme de bien. Plus tard, lors de l’invasion des barbares, toutes les tribulations des temps tomboient à la charge des prélats. Jean Bouche d’Or, devenu évêque de Constantinople, corrigea le clergé, gouverna par ses conseils les églises de la Thrace et de l’Asie, et résista aux entreprises du Goth Gainas. Quelquefois il étoit obligé de quitter l’autel, ayant l’esprit trop agité pour offrir le sacrifice. On conspira contre lui ; on l’accusa d’orgueil, d’injustice, de violence, d’amour des femmes : afin de se justifier de cette dernière foiblesse, il offrit d’exposer l’état où Tavoient réduit les austérités de sa jeunesse. Condamné au concile du Chênes, chassé de Constantinople et bientôt rappelé , il osa braver Eudoxie, qui jura sa mort. Ce fut alors qu’il prononça le fameux discours où il disoit : a Hérodiade est encore furieuse, elle danse encore, elle demande encore la tête de Jean. » Précipité, comme Démosthène, de la tribune dont il étoit la gloire , enlevé de l’autel où il avoit donné un asile à Eutrope, Chrysostome reçoit l’ordre de quitter Constantinople. 11 dit aux évêques, ses amis : « Venez, prions ; prenons congé de l’ange de cette église. » 11 dit aux diaconesses : « Ma fin approche ; vous ne reverrez plus mon

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