Chrysost., Homel
visage. » Il descendit par une route secrète aux rives du Bosphore pour éviter la foule, s’embarqua et passa en Bithynie. Exilé à Gueuse, les peuples, les moines, les vierges, accouroient à lui, tous s’écrioient : a Mieux vaudrait que le soleil perdît ses rayons que Bouche d’Or ses paroles. »
Tout banni qu’il étoit, les ennemis de Chrysostome le redoutoient encore, et sollicitèrent pour lui un exil plus lointain. Il fut enjoint au confesseur de se transporter à Pytionte, sur le bord du Pont-Euxin. Le voyage dura trois mois : les deux soldats qui conduisoient Chrysostome le contraignoient de marcher sous la pluie ou à l’ardeur du soleil, parce qu’il étoit chauve. Quand ils eurent passé Comane, ils s’arrêtèrent dans une église dédiée à .saint Basilisque, martyr. Le saint se trouva mal ; il changea d’habits, se vêtit de blanc, communia (il étoit à jeun), distribua aux assistants ce qui lui restoit , prononça ces mots qu’il avoit ordinairement à la bouche : « Dieu soit loué de tout; » puis, allongeant les pieds, il dit le dernier amen1.
Rien de plus complet et de plus rempli que la vie des prélats du ive et du ve siècle. Un évêque baptisoit , confessoit, prêchoit, ordonnoit des pénitences privées ou publiques , lançoit des anathèmes ou levoit des excommunications, visitoit les malades, assistoit les mourants, enterrait les morts, rachetoitles captifs, nourrissoit les pauvres, les veuves, les orphelins, fondoit des hospices et des maladreries, administrait les biens de son clergé, prononçoit comme juge de paix dans des causes particulières, ou arbitrait des différends entre des villes ; il publioit en même temps des traités de morale , de discipline et de théologie, écrivoit contre les hérésiarques et contre les philosophes, s’occupoit de science et d’histoire, dictoit des lettres pour les personnes qui le consultoient dans l’une et l’autre religion, correspondoit avec les églises et les évêques, les moines et les ermites, siégeoit à des conciles et à des synodes, étoit appelé aux conseils des empereurs, chargé de négociations, envoyé à des usurpateurs ou à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir : les trois pouvoirs religieux, politique et philosophique, s’étoient concentrés dans l’évêque. Saint Ambroise va en ambassade auprès de Maxime, fait sortir Théodose du sanctuaire, réclame les cendres de Gratien, ne peut sauver Valentinien II, et refuse de communiquer avec Eugène. Au milieu de ces grandes occupations , il compose tous ces ouvrages qui nous res-
1. Canclidas vestes requirit, exutisque prioribus eas sibi jejunus induit, omnibus ad calceamenta usque mutatis, atque reliquas præsentibus distribuit; et cum dixisset more suo : Gloria Dei propter omnia , et ultimum Amen obsignasset, extendit pedes. (Pallad., Dialog. de Vit. S. Chrysost ., p. 101.)
tent, introduit la musique dans les églises d’Occident , et laisse des chants si renommés que dans les siècles suivants le mot hymne et le mot ambrosianum devinrent synonymes.
Les travaux de saint Augustin ne sont point surpassés par ceux de saint Ambroise. Quatre-vingt-treize ouvrages en deux cent trentedeux livres, sans compter ses lettres, attestent la fécondité et la variété du génie du fils de Monique. « Si je pouvois, dit-il dans une lettre à Marcellin, vous rendre compte de mon temps et des ouvrages auxquels j’ai été obligé de mettre la main, vous seriez surpris et affligé de la
quantité d’affaires qui m’accablent .
. . . Quand j’ai un peu de relâche de la part de ceux qui ont
recours à moi, je ne manque pas d’autre travail ; j’ai toujours quelque chose à dicter qui me détourne de suivre ce qui seroit plus de mon goût dans les courts intervalles de repos que m’accordent les besoins et les passions des autres'. » Augustin écrit contre les donatistes ; ceux-ci veulent le tuer : il intercède pour eux ; il a un démêlé avec saint Jérôme ; il s’occupe d’arbitrage ; il reçoit les fugitifs après le sac de Rome. Son amitié et ses liaisons avec le comte Boniface sont célèbres : la lettre qu’il écrivit à cet homme offensé, pour le rappeler à l’amour de la patrie, lui fait grand honneur. « Jugez vous-même : si l’empire romain vous a fait du bien, ne lui rendez pas le mal pour le bien ; si l’on vous a fait du mal, ne rendez pas le mal pour le mal. » Augustin étoit propre, mais simple dans ses vêtements. « Il faut, disoit-il, que mes habits soient tels que je les puisse donner à mes frères s’ils n’en ont point ; il faut qu’ils conviennent par leur modestie à ma profession , à un corps cassé de vieillesse et à mes cheveux blancs2. » 11 étoit chaussé, et disoit à ceux qui alloient pieds nus: a J’aime votre courage; souffrez ma foiblesse. » Aucune femme n’entroit dans sa maison, pas même sa sœur; s’il étoit absolument obligé de communiquer avec des femmes, il ne leur parloit qu’en présence d’un prêtre : il se souvenoit de sa chute. Il mourut dans Hippone assiégée, sans faire de testament, car dans son extrême pauvreté il n’avoit rien à laisser à personne.
1. Si autem rationem omnium dierum et lucubrationum aliis necessitatibus impensarum tibi possem reddere, graviter contristatus mirareris quanta me distendant... Cum enim ab eorum hominum necessitatibus aliquantulum vaco, qui me sic angariant, non desunt quæ dictanda propono... Taies ergo mihi nécessitâtes dictanti aliquid , quod me ab eis dictationibus impediat quibus magis inardesco , deesse non possunt; cum paululum spatii vix datur inter acervos occupationum, quibus nosalienæ vel cupiditates vel nécessitâtes angariatæ trahunt. (Au g., epist., p. 139.)
2. Vestes ejus vel lectualia ex moderato et competenti habitu erant, ncc nitîda nimium nec abjecta plurimum. (Posid., in vit. Aug ., cap. xxn.)
Saint Jérôme est une autre grande figure de ces temps, mais d’une tout autre nature : orageux, passionné, solitaire, regrettant le monde dans le désert, le désert dans le monde ; voyageur qui cherche partout un abri et qui se surcharge de travaux comme il se couvre de sable, pour étouffer ce qu’il ne sauroit étouffer ; matelot naufragé, pèlerin sauvage et nu qui apporte ses douleurs aux lieux des douleurs du Fils de l’Homme, et qui, courbé sous le poids des jours, peut à peine rester au pied de la croix.
Augustin et Jérôme appartiennent aux temps modernes; on reconnoît en eux un ordre d’idées, une manière de sentir, ignorés de l’antiquité. Le christianisme a fait vibrer dans ces cœurs une corde jusque alors muette ; il a créé des hommes de rêverie, de tristesse, de dégoût, d’inquiétude, de passion, qui n’ont de refuge que dans l’éternité.
Le clergé régulier formoit une partie considérable de l’organisation chrétienne : dans le monde civilisé romain , les moines étoient des hommes de la nature, comme ils furent des hommes de la civilisation dans le monde barbare. On distinguoit trois sortes de religieux : les reclus enfermés dans leurs cellules, les anachorètes dispersés dans les déserts, les cénobites qui vivoient en communauté. Les règles de quelques ordres monastiques étoient des chefs-d’œuvre de législation. Trois causes générales peuplèrent les cloîtres : la religion, la philosophie et le malheur; on se mit à part de la société, quand elle eut perdu le pouvoir de protéger. Les couvents devinrent par cela même une pépinière d’hommes de talent et d’indépendance.
L’occupation manuelle des cénobites étoit de faire des cordes, des paniers, des nattes, du papier ; ils transcrivaient aussi des livres 1 ; travaux dont saint Éphrem se plaît à tirer des leçons.
Paul ermite, Antoine, Pacôme, Hilarion, Macaire, Siméon Stylite, sont des personnages inconnus à l’hellénisme : leurs vêtements, leurs palmiers, leurs fontaines, leurs corbeaux, leurs lions, leurs montagnes, leurs grottes, leurs vieux tombeaux, les ruines où les démons les tentoient, les colonnes qui leur élevoient dans les airs une autre solitude, appartiennent à la puissance de l’imagination orientale chrétienne.
Les ascètes erroient en silence sur le Sinaï comme les ombres du peuple de Dieu. Ces aspirants du ciel exerçoient un grand pouvoir sur la terre : les empereurs les envoyoient consulter. Constantin adresse
1. Funiculos efficis...? In mente babeto illos qui per mare navigant. Sportulas
exigeas operaris? Quæ nuncupatur malaccia cogita . Pulchre et eleganter scribis?
Odiorum fabricatores cogita. ( S . patris Ephrœm. Syri Parœnesis quadragesima septima , p. 337; Antuerpiæ, 1019.)
une lettre à saint Antoine et l’appelle son père ; saint Antoine assemble ses moines, et leur dit : « Ne soyez pas surpris qu’un empereur nous écrive, ce n’est qu’un homme : étonnez-vous plutôt de ce que Dieu ait écrit une loi pour les hommes '. » Antoine se refuse à toute réponse ; ses disciples le pressent; alors il mande à Constantin et à ses deux fils : « Méprisez le monde, songez au jugement dernier, souvenezvous que Jésus-Christ est le seul roi véritable et éternel ; pratiquez l’humanité et la justice1 2. »
Dans la sédition d’Antioche, les moines descendirent de leurs montagnes et s’établirent à la porte du palais, implorant la grâce des coupables. Un d’entre eux, Macedonius, surnommé le Critophage, rencontre dans la ville deux commissaires de l’empereur; il en saisit un par le manteau, et leur ordonne à tous deux de descendre de cheval : la hardiesse de ce petit vieillard couvert de haillons indigne les commissaires ; mais ayant appris qui il étoit, ils lui embrassent les genoux, a Amis, s’écrie Termite, intercédez pour le sang des coupables; dites à l’empereur que ses sujets sont aussi des hommes faits à l’image de Dieu ; que s’il s’irrite pour des statues de bronze, une image vivante et raisonnable est bien préférable à ces statues. Quand celles-ci sont détruites, d’autres peuvent être faites : mais qui donnera un cheveu à l’homme qu’on a fait mourir3? » Ainsi renaissoient la liberté et la dignité de l’homme par le christianisme : ces ermites, exténués de jeûnes, retrouvoient dans l’indépendance et le mépris de la vie les droits que la société avoit perdus dans le luxe et l’esclavage.
Les leçons n’étoient pas épargnées aux empereurs: Lucifer, de Caliari, apostrophe Constance au sujet d’Athanase : « Si tu étois tombé entre les mains de Mathatias ou de Phinées, ils t’auroient frappé du glaive ; et moi, parce que je blesse de ma parole ton esprit trempé du sang chrétien, je te fais injure ! Que ne te venges-tu d’un mendiant ? Devons-nous respecter ton diadème, tes pendants d’oreille, tes bra-
1. Ne miremini si ad nos scribat imperator, liomo cum sit ; secl miramini potins quod legem liominibus scripserit Deus. (S. Anastasii archiepiscop., S. Anlonii Vita ,
t. II, p. 856; Parisiis, 1698.)
2. Sed potius diei judicii recordarentur , scirentque Christum solum et æternum esse imperatorem. Rogabat ut humanitati studerent ac curam justitiæ pauperumque gererent. ( UL, ibid.)
3. Ad principes ipsos accedentes cum tiducia loquebantur pro reis, et omnes sanguinem effundere parati erant et capita deponere, ut captos ab exspectatis tribula-
tionibus eriperent . Statuæ quidem
defectæ rursum crectæ fuerunt;si autem vos Dei imaginent occideretis, quomodo rursum poteritis peremptum revocare? etc. (S. J. Chrysost., Hom. xvn, p. 173, t. II; Parisiis, 1718.
celets, tes riches habits, au mépris du Créateur ? Tu m’accuses d’outrages : à qui t’eu plaindras-tu? A Dieu, que tu ne connois pas? A toi-même, homme mortel, qui ne peux rien contre les serviteurs de Dieu ! Si tu nous fais mourir, nous arriverons à une meilleure vie. Nous te devons obéissance, mais seulement pour les bonnes œuvres, non pour les mauvaises et pour condamner un innocent U »
Lucifer étoit légat du pape Libère : on voit déjà poindre l’esprit véhément et dominateur des futurs Grégoire VIL
Des vices s’étoient glissés à travers les vertus : les passions privées se nourrissent dans le silence de la retraite; les passions publiques naissent au bruit du monde. Saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, Salvien, plusieurs autres Pères, se plaignent de l’ambition des prélats, de la cupidité des prêtres et des mœurs des moines. Vous avez déjà vu des exemples à l’appui de ces reproches, et j’ai rappelé les lois qui s’opposent aux empiétements du clergé : que l’homme triomphe par les vertus ou par les armes, la victoire le corrompt. Ce fut surtout dans les sectes séparées de l’unité de l’Église qu’eurent lieu les plus grands désordres : les hérésies furent au Christianisme ce que les systèmes philosophiques furent au paganisme, avec cette différence que les systèmes philosophiques étoient les vérités du culte païen, et les hérésies les erreurs de la religion chrétienne.
Les hérésies sortoient presque toutes des écoles de la sagesse humaine. Les philosophies des Hébreux, des Perses, des Indiens, des Égyptiens, des Grecs, s’etoient concentrées dans l’Asie sous la domination romaine : de ce foyer allumé par l’étincelle évangélique jaillit une multitude d’hérésies, aussi diverses que les mœurs des hérésiarques étoient dissemblables. On pourroit dresser un catalogue des systèmes philosophiques et placer à côté de chaque système l’hérésie qui lui correspond. Tertullien l’avoit reconnu : « La philosophie, ditil, qui entrepend témérairement de sonder la nature de la divinité et de ses décrets, a inspiré toutes les hérésies. De là viennent les Éones et je ne sais quelles formes bizarres, et la trinité humaine de Valentin, qui avoit été platonicien; de là le Dieu bon et indolent de Marcion, sorti des stoïciens; les épicuriens enseignent que l’âme est mortelle. Toutes les écoles de philosophie s’accordent à nier la résurrection des corps. La doctrine qui confond la matière avec Dieu est la doc-,
1. Subditos nos debere esse in bonis operibus, non in malis. An bonum est opus si eum quem innocentem scimus... interimamus?.. (De non parcendo in Deum delinquentibus. — Luciferi , episcopi CaJaritani 3 ad Constantium. Constantini Magni imp. aug. Opuscula . p. 299; Parisiis, 1508.)
trine de Zenon. Parle-t-on d’un Dieu de feu, on suit Heraclite. Ees philosophes et les hérétiques traitent les mêmes sujets, s’embarrassent. dans les mêmes questions : D'où vient le mal , et pourquoi est-il ? D'où vient l'homme , et comment ? Et ce que Valentin a proposé depuis peu : Quel est le principe de Dieu? A l’entendre, c’est la pensée et un avorton '. »
Saint Augustin comptoit de son temps quatre-vingt-huit hérésies, en commençant aux simoniens et finissant aux pélagiens, et il avoue qu’il ne les connoissoit pas toutes. Comme l’esprit ne fait souvent que se répéter, il n’est pas inutile de remarquer que le mot hérésie signifie choix , et c’est aussi ce que veut dire le mot éclectisme si fort en vogue aujourd’hui : l’éclectisme est l’hérésie des hérésies ou le choix des choix philosophiques.
Ainsi, au moment de la destruction de l’empire romain en Occident le Christianisme marchoit avec douze persécutions générales2, les persécutions, de Néron, de Domitien, de Trajan, de Marc-Aurèle, de Sévère, de Maximin, de Decius, de Valérien, d’Aurélien, de Dioclétien, de Constance (persécution arienne), de Julien; avec trois schismes de l’Église romaine, les schismes des antipapes Novatien, Ursien et Eulalius ; avec plus de cent hérésies. Par schisme il faut entendre ce qu’on entendoit alors, le dissentiment sur les personnes; par hérésie, les différences dans les doctrines.
Les hérésies du premier siècle furent de trois sortes : les premières appartenoient à des fourbes, qui prétendoient être le véritable Messie ou tout au moins une intelligence divine ayant la vertu des miracles ; les secondes sortirent de ces esprits creux qui recouroient au système des émanations pour expliquer les prodiges des apôtres; les troisièmes furent les imaginations de certains rêveurs, qui voyoient en Jésus- Christ un génie sous la forme d’un homme, ou un homme dirigé par un génie : ils disoient encore que Jésus-Christ avoit enseigné deux doctrines, l’une publique, l’autre secrète ; ils mutiloient les livres du Nouveau Testament, composoient de faux évangiles et fabriquoient des lettres des apôtres. Dans ces trois classes d’hérésiarques on trouve Simon, Dosithée, Ménandre, Théodote, Gorthée, Cléobule, Hymenée, Philète, Alexandre, Hermogène, Cérinthe, les Ébionistes et les Nazaréens. Presque toutes les hérésies du ier siècle furent juives d’extraction.