LICENCIEMENT DE L’ARMÉE DE CONDÉ
La paix de l’Allemagne amena la dissolution du corps de Condé L Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers; mais les soldats de l’armée de Condé av'oient-ils des foyers? Où les devoit guider le bâton qu’on leur permettoit à peine de couper dans les bois de l’Allemagne , après avoir déposé le mousquet qu’ils avoient pris pour la défense de leur roi ? Les chasser de leur camp, c’étoit les condamner à un second exil. Ce camp étoit devenu pour eux une petite France; ils y avoient transporté leurs pénates : l’épée héréditaire , le drapeau blanc, l’autel de l’honneur. Ils ne pouvoient s’arracher à leur dernière patrie : ceux-ci s’arrêtoient tristement devant les faisceaux d’armes ; ceux-là pleuroient assis sur des canons ; d’autres erroient dans les rues du camp, auxquelles ils avoient donné des noms empruntés de leur cher pays. Quel prix tant de braves gentilshommes recevoient-ils de leur loyauté? Leur sang versé pour une cause sacrée, tous les genres de sacrifices faits à leur devoir ; rien n’étoit compté : le résultat de leur vertu étoit l’abandon et la misère. On leur disputoit jusqu’au chétif secours qu’une certaine pudeur ne permettoit pas de leur refuser : on les ohligeoit de montrer leurs blessures à des commissaires étrangers, afin de rabattre quelques deniers sur celles qui ne paroissoient pas trop graves, et de faire un petit profit sur le sang de la fidélité. Le cœur navré du coup qui frappoit ses compagnons d’infortune, Msr le duc de Berry surmontoit sa douleur pour les consoler : on le voyoit courir de tous côtés, encourageant les uns, embrassant les autres, partageant avec tous le peu d’argent qui lui restoit. Il ordonna de distribuer aux soldats du régiment noble à cheval le produit de la vente des chevaux ; mais les escadrons le supplièrent de faire remettre cette somme aux cent vétérans gardes du corps placés près du roi à xMittau. Il fallut enfin se séparer. Les frères d’armes se dirent un dernier adieu, et prirent divers chemins sur la terre, sans savoir où ils reposeraient leur tête. Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en cheveux blancs : le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée , et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d’un homme qui voit s’écrouler les toits paternels.