‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 294 sur 358 · SÉJOUR DU PRINCE DANS CETTE ILE · texte numérisé non relu

SÉJOUR DU PRINCE DANS CETTE ILE

Enfin, après vingt-deux ans de combats, la barrière d’airain qui fermoit la France fut forcée : l’heure de la restauration approchoit ; nos princes quittèrent leurs retraites. Chacun d’eux se rendit sur différents points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent , au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles. Monsieur partit pour la Suisse, M^r le duc d’Angoulême pour l’Espagne, et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges de Charles Ier moururent ignorés de la terre, M®r le duc de Berry retrouva des royalistes françois, vieillis dans l’exil et oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglois pour leurs crimes. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la solitude ; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un Bourbon dans l’île de Jersey après un orage. Tel confesseur et martyr pouvoit dire à l’héritier de Henri IV, comme l’ermite à ce grand roi :

Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,

De ma religion je vins pleurer l’injure.

( Henriade .)

Msr le duc de Berry passa quelques mois à Jersey ; la mer, les vents, la politique, l’y enchaînèrent. Tout s’opposoit à son impatience; il se vit au moment de renoncer à son entreprise et de s’embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui nous retrace vivement ses occupations sur son rocher :

MÉMOIRES SUR LE DUC DE BERRY

8 février 1814.

« Que direz-vous, madame, de la liberté que je prends de vous écrire, et de me charger de répondre à une lettre qui ne m’est pas adressée? Mais le tendre et touchant intérêt que vous voulez bien m’y marquer est mon excuse. Je comptois bien vous écrire, mais du sol de ma patrie, de cette terre chérie que je vois tous les jours sans pouvoir y atteindre; enfin, je voulois écrire à la veuve du grand Moreau, si digne de lui, sur le chemin qu’il auroit déjà aplani devant nous si le sort ne nous l’avoit enlevé.

a Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a tant de peine à briser ses fers, et les vents, le mauvais temps, la marée, tout vient arrêter les courageux efforts des braves qui vont courir des dangers qu’on ne me permet pas encore de partager. Vous, dont l’âme est si belle, si Françoise, jugez de tout ce que j’éprouve; combien il m’en couteroit de m’éloigner de ces rivages qu’il ne me faudrait que deux heures pour atteindre! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus hauts rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte, je vois les rochers de Coutances. Mon imagination s’exalte; je me vois sautant à terre, entouré de François, cocardes blanches aux chapeaux; j’entends le cri de vive Je roi /cecri que jamais François n’a entendu de sang-froid ; la plus belle femme de la province me ceint d’une écharpe blanche, car l’amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous marchons sur Cherbourg : quelque vilain fort, avec une garnison d’étrangers, veut se défendre : nous l’emportons d’assaut, et un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France. Ah, Madame! quand on n’est qu’à quelques heures de l’accomplissement d’un rêve si probable, peut-on pensera s’éloigner? Pardonnez toutes ces folies, madame; croyez que les senti mentsque vous m’avez inspirés sont aussi durables que ma vie. Veuillez me donner une petite part dans votre amitié, et recevoir l’hommage de mon tendre et respectueux attachement. »

Cette lettre charmante n’est écrite ni à des émigrés, ni à un compagnon d’infortune du prince. Les sentiments françois y sont- ils moins vifs? Pouvoit-on ne pas adorer un pareil prince? M°r le duc de Berry arriva à Jersey, grandeur évanouie, couronne tombée! Toutefois ce fils de France avoit en lui quelque chose de si singulièrement propre à se faire aimer, que les habitants de Jersey ont parlé d’élever un monument en l’honneur du proscrit étranger que nos tempêtes avoient jeté dans leur île.

Les destinées de Buonaparte s’accomplirent. Ses droits eurent l’inconstance de la victoire : fidèle, elle les avoit donnés, elle les retira infidèle : son favori tomba au milieu de ses gardes , et la France alla chercher dans sa retraite le vrai roi, qui devoit supporter la prospérité comme il avoit supporté le malheur.

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