DE HENRI IV
Madame de Sévigné appelle le rossignal le héros du printemps : la jeune princesse, fille de notre aimable prince, étoit venue nous annoncer le retour des beaux jours de la monarchie et nous prédire un frère et un roi. La naissance de Mademoiselle avoit redoublé la tendresse de M?r le duc de Berry pour sa femme; il chérissoit dans cette princesse la mère des monarques futurs qui dévoient assurer le repos de l’État : l’amour de la patrie augmentait en lui l’amour paternel. Toutefois des pensées tristes l’assiégeoient.
Il existe en France une certaine classe d’hommes ou d’avortons révolutionnaires qu’on ne sauroit définir; c’est, si l’on veut, la bassesse vivante et personnifiée ayant pour âme le crime. Ces hommes, ensevelis dans le mépris sous un gouvernement régulier, étouffent ; et, pour donner passage à la voix de leur conscience, ils ont recours aux lettres anonymes ; ces lettres ne sont pour ainsi dire que la copie des pages de ce livre éternel où les forfaits de la pensée sont écrits. De pareilles lettres avoient souvent été adressées à M°r le duc de Berry ; dans les derniers temps, elles s’étoient multipliées, et leur style devenoit de plus en plus atroce. Le prince en étoit assez frappé, soit qu’il eut des pressentiments secrets, soit qu’il ne pût s’empêcher de reconnoître les symptômes d’une décomposition sociale.
Henri IV avoit de même pressenti sa fin. «Pardieu, je mourrai dans cette ville, répétoit-il à Sully; je n’en sortirai jamais : ils me tueront. Je vois bien qu’ils mettent toute leur dernière ressource dans
SUR LE DUC DE BERRY
ma mort L » Une autre fois, il dit à Marie de Médicis : « Ma mie, si ce sacre ne se fait jeudi, je vous assure que vendredi passé vous ne me verrez plus. » Il lui dit encore dans une autre occasion : « Passez , passez, madame la régente! » Un jour il répondoit à M. de Guise qui s’entretenoit avec lui : « Vous ne me connoissez pas maintenant, vous autres; mais je mourrai un de ces jours, et quand vous m’aurez perdu vous connoîtrez lors ce que je valois. » Bassompierre , qui étoit présent, voulut le ramener à des idées moins tristes, en lui faisant l’énumération de ses félicités. Henri se prit à soupirer, et lui repartit : a Mon ami, il faudra quitter tout cela. » « Il falloit bien, dit Péréfixe, qu’il y eût plusieurs conspirations sur la vie de ce bon roi , puisque de vingt endroits on lui en donnoit avis; puisqu’on fit courir le bruit de sa mort en Espagne et à Milan ; puisqu’il passa un courrier par la ville de Liège, huit jours avant qu’il fût assassiné , qui lui dit qu’il portoit nouvelle au prince d’Allemagne qu’il avoit été tué. » Quelle singulière ressemblance ! La mort de M»r le duc de Berry a été aussi annoncée d’avance par des voyageurs, des lettres, des courriers. Le bruit en étoit public à Londres huit jours avant l’événement. Enfin, Msr le duc de Berry devoit périr, comme Henri IV, dans une fête.
1. Mémoires de Sully, Bassompierre , Journal de l’Etoile, etc.