MORT DU PRINCE
Monseigneur ne s’étoit point abusé sur le soulagement apporté à son état par la vertu de cette présence du roi , qui ranime toujours un cœur françois. Il sentit approcher une défaillance, et dit : « C’est ma fin. »
Mme la duchesse de Berry, qui depuis si longtemps faisoit violence à sa douleur, la laissa enfin éclater, a Ses sanglots me tuent, s’écria le prince; emmenez -la, mon père! » On entraîna la princesse dans le cabinet voisin. Toutes les dames attachées à sa maison, Mme la duchesse de Reggio, Mme la comtesse de Béthisy, Mme la comtesse d’Hautefort, Mme la comtesse de Noailles, Mme la comtesse de Rouillé, Mme la vicomtesse de Gontaut, l’environnèrent L La princesse fut un peu soulagée par ses larmes : elle promit de ne plus pleurer, et rentra dans l’appartement du prince.
Si dans quelque partie de l’Europe civilisée on eût demandé à un homme un peu accoutumé aux choses de la vie ce que faisoit à cette
1. Mme la marquise de Gourgue, absente pour cause de maladie, ne s’est pas consolée de n’avoir pu se trouver à cette scène de désolation. Une petite-fille de M. de Malesherbes étoit appelée comme de plein droit au nouveau deuil de la famille royale.
Nous ne devons pas oublier de nommer M,ne de Walthaire, qui avec les autres femmes de Mme la duchesse de Berry étoit accourue auprès de la princesse.
MÉMOIRES
heure la famille royale de France, il eut répondu sans doute qu’elle étoit plongée dans le sommeil au fond de ses palais, ou que, surprise par une révolution, elle étoit entraînée au milieu d’un peuple ému. Non : tout ce peuple dormoit sous la garde de son roi, et le roi veilloit seul avec sa famille ! Après tant de scènes produites par la révolution , nul n’auroit imaginé d’aller chercher tous les Bourbons réunis, au lever de l’aube, dans une salle de spectacle déserte, autour dudit de leur dernier fds assassiné. Heureux l’homme ignoré du monde qui se réveille dans une chaumière, au milieu de ses enfants que ne poursuit point la haine, et dont aucun ne manque aux embrassements paternels! A quel prix faut-il maintenant acheter les couronnes, et qu’est-ce aujourd’hui qu’un empire?
Tout espoir s’évanouissoit ; les symptômes les plus alarmants étoient revenus. Le découragement des médecins étoit visible : la mort arrivoit. Le prince demanda à être changé de côté ; les médecins s’y opposèrent; le prince insista. On l’entendit prononcer à voix basse ces derniers mots : « Vierge sainte! faites-moi miséricorde. » Il ajouta quelques autres paroles, qui se sont perdues dans la tombe. Alors on le tourna sur le côté gauche, selon son désir : dans un instant les facultés intellectuelles s’évanouirent. Monsieur parvint à arracher une seconde fois sa fille à l’horreur de ce dernier moment.
Hors de la présence de son mari, elle se livra au plus effrayant désespoir. S’adressant à Mme la vicomtesse de Gontaut, elle s’écrioit : a Madame, je vous recommande ma fille ; puisque mon mari est mort, je veux mourir. » Tout à coup, échappant aux bras qui la retiennent, elle rentre dans la chambre de deuil , renverse tout sur son passage, arrive au bord de la couche, pousse un cri, et se jette échevelée sur le corps de son mari : M§r le duc de Berry venoit d’expirer ! On présente en vain à la bouche du prince le verre qui couvroit la tabatière du roi, la vapeur de la vie ne parut point sur le verre , le souffle que Ton cherchoit étoit retourné à Dieu. Tout tombe à genoux; des sanglots et des prières s’élèvent vers le ciel. Le bruit des larmes se communique au dehors, et un murmure de douleur s’étend de proche en proche dans la foule qui environnoit l’appartement du prince.
A cette clameur succède un morne effroi. Le silence de la mort semble un moment se communiquer à ceux qui environnoient le lit funèbre; Mme la duchesse de Berry le rompt la première. Elle se lève, se tourne vers le roi, et lui dit : « Sire, j’ai une grâce à requérir de Votre Majesté; elle ne me la refusera pas. » Le roi écoute. Dans l’égarement de sa douleur elle ajoute : « Je vous demande la permission de retourner en Sicile; je ne puis plus vivre ici après la mort de mon
SUR LE DUC DE BERRY
mari. » Le roi cherche à la calmer : on la porte dans son carrosse, à moitié évanouie, et on la dépose dans son palais solitaire.
Les princes prièrent alors le roi de s’éloigner. « Je ne crains pas le spectacle de la mort, reprit le monarque : j’ai un dernier devoir à rendre à mon fds. » Appuyé sur le bras de M. Dupuytren, il s’approche du lit, ferme les yeux et la bouche du prince, lui baise la main, et se retire sans proférer une seule parole. Chacun s’éloigne en silence, comme s’il eût craint de réveiller le fils de France endormi. M. Bougon demeura à la garde du corps. « J’allai trouver à l’Hôtel -Dieu, dit M. Dupuytren, d’autres afflictions et d’autres souffrances; mais du moins celles-là étoient dans l’ordre de la nature L »
Lorsque l’on fit l’ouverture du corps, on reconnut que le cœur même avoit été blessé : le prince auroit dû mourir sous le coup ; de sorte qu’on peut dire que Dieu le fit vivre pendant quelques heures par un miracle, afin de nous le faire connoître et de donner au monde une des plus belles leçons qu’il ait jamais reçues.
Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche aînée de sa famille, échappe aux traverses d’un long exil, et revient dans sa patrie ; il commence à goûter le bonheur ; il se flatte de se voir renaître, de voir renaître en même temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui promet : tout à coup il est frappé au milieu de ses espérances, presque dans les bras de sa femme. Il va mourir, et il n’est pas plein de jours! Ne pourroit-il accuser le ciel, lui demander pourquoi il le traite avec tant de rigueur? Ah! qu’il lui eût été pardonnable de se plaindre de sa destinée! car, enfin, quel mal faisoit-il? 11 vivoit familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite ; il se mêloit à nos plaisirs et soulageoit nos douleurs; il ne nous prioit, pour récompense de ses bienfaits, que de le laisser vivre obscur, en attendant qu’il devînt notre grand roi et notre bon maître. Déjà six de ses parents avoient péri ; pourquoi l’égorger encore, le rechercher, lui innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis XVI ? Connoissons mieux le cœur d’un Bourbon! Ce cœur, tout percé du poignard qu’il étoit, n’a pu trouver contre #nous un seul murmure : pas un regret de la vie, pas une parole amère, ne sont échappés à ce prince. Époux, fils, père et frère, en proie à toutes les angoisses de l’âme, à toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la grâce de l’homme qu’il n’appelle pas même son assassin ! Le caractère le plus impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C’est un homme plein de passions, attaché à l’existence par tous les liens