‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 325 sur 358 · DE SON ASSASSIN · texte numérisé non relu

DE SON ASSASSIN

La foule s’étoit écoulée du spectacle : le plaisir avoit cédé la place à la douleur. Les rues devenoient désertes: le silence croissoit; on n’entendoit plus que le bruit des gardes et celui de l’arrivée des personnes de la cour : les unes, surprises au milieu des plaisirs, accouroient en habit de fête; les autres, réveillées au milieu de la nuit, se présentoient dans le plus grand désordre. Çà et là se glissoient quelques obscurs amis des Bourbons qu’on ne voit point dans les temps de la prospérité, et qui se retrouvent, on ne sait comment, au jour du malheur. Les passages conduisant à l’appartement du prince étoient remplis, on se pressoit à ces mêmes portes où l’on s’étouffe pour rire ou pour pleurer aux fictions de la scène. On cherchoit à découvrir quelque chose lorsque les portes venoient à s’ouvrir ; on interrogeoit ses voisins, et par des nouvelles subitement affirmées, subitement démenties, on passoit de la crainte à l’espérance, de l’espérance au désespoir.

Trois bulletins avoient été portés aux Tuileries. A cinq heures le roi arriva ; on l’avoit toujours rassuré sur la position du prince. Le mourant, qui avoit entendu le bruit des chevaux dans la rue, parut revivre. Le roi entra. « Mon oncle, dit aussitôt M§r le duc de Berry, donnez-moi votre main que je la baise pour la dernière fois. » Le roi s’avança : son visage exprimoit cette majestueuse douleur que ressentit Louis XIV lorsqu’il vit l’espoir de la monarchie reposer sur la tête d’un enfant. Il donna sa main à baiser à son neveu, et baisa luimême celle du prince infortuné. Alors M^r le duc de Berry dit au roi : a Mon oncle, je vous demande la grâce de la vie de l’homme. » Le roi, profondément ému, répondit : « Mon neveu, vous n’êtes pas aussi mal que vous le pensez; nous en reparlerons. » — « Le roi ne dit pas oui , reprit le prince en insistant. Grâce au moins pour la vie de l’homme, afin que je meure tranquille ! »

Revenant encore sur le même sujet, il disoit : « La grâce de la vie de cet homme eût pourtant adouci mes derniers moments. » Enfin , lorsqu’il ne pouvoit déjà parler que d’une voix entrecoupée, et en mettant un long intervalle entre chaque mot, on l’entendoit dire :

SUR LE DUC DE BERRY

« Du moins, si j’emportois l’idée... que le sang d’un homme... ne coulera pas pour moi après ma mort... »

Le roi demanda en latin à M. Dupuytren ce qu’il pensoit de l’état du prince. M. Dupuytren fit un signe qui ne laissa au monarque aucune espérance.

M?r le duc de Berry avoit pourtant rassemblé le reste de ses forces sous les yeux du chef de son auguste maison. Le pouls s’étoit ranimé, la parole étoit plus libre, l’étouffement moins violent. Le prince s’inquiéta du mal qu’il avoit pu faire au roi en troublant son sommeil. Il le supplia de s’aller coucher, a Mon enfant, répondit le roi, j’ai fait ma nuit; il est cinq heures. Je ne vous quitterai plus. » Le jour en effet étoit venu pour éclairer un si beau trépas : le prince alloit se réveiller parmi les anges, au moment où parmi les hommes il avoit accoutumé de sortir du sommeil.

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