‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 336 sur 358 · De Buonaparte et des Bourbons · texte numérisé non relu

De Buonaparte et des Bourbons

2. Philippus , Dei gratta Francorum rex, etc., noveritis, quod 'nos pro excambio terne, quam monachi Sancti Dionysii de Carcere (Saint-Denis-de-la-Chartre ou de

LE ROI EST MORT

Ce prince comprenoit son siècle et étoit l’homme de son temps : avec des connoissances variées, une instruction rare, surtout en histoire, un esprit applicable aux petites comme aux grandes affaires, une élocution facile et pleine de dignité, il convenoit au moment où il parut et aux choses qu’il a faites. S’il est extraordinaire que Buonaparte ait pu façonner à son joug les hommes de la république, il n’est pas moins étonnant que Louis XVIII ait soumis à ses lois les hommes de l’empire, que la gloire, que les intérêts, que les passions, que les vanités mêmes se soient tus simultanément devant lui. On éprouvoit en sa présence un mélange de confiance et de respect : la bienveillance de son cœur se manifestoit dans sa parole, la grandeur de sa race dans son regard. Indulgent et généreux, il rassuroit ceux qui pouvoient avoir des torts à se reprocher; toujours calme et raisonnable, on pouvoit tout lui dire, il savoit tout entendre. Pour les délits politiques, le pardon chez les François lui sembloit moins sûr que l’oubli; sorte de pardon dépouillé d’orgueil, qui guérit les plaies sans faire d’autres blessures. Les deux traits dominants de son caractère étoient la modération et la noblesse : par l’une il conçut qu’il falloit de nouvelles institutions à la France nouvelle ; par l’autre il resta roi dans le malheur, témoin sa belle réponse aux propositions de Buonaparte.

La partie active du règne de Louis XVIII a été courte, mais elle occupera une grande place dans l’histoire. On peut juger ce règne par line seule observation : il ne se perd point dans l’éclat que Napoléon a laissé sur ses traces. On demande ce que c’est que Charles II après Cromwell , Charles II , dont la restauration ne fut que celle des abus qui avoient perdu sa famille : on ne demandera jamais ce que c’est que le sage qui a délivré la France des armées étrangères, après l’ambitieux qui les avoit attirées dans le cœur du royaume ; on ne demandera jamais ce que c’est que l’auteur de la Charte, le fondateur de la monarchie représentative; ce que c’est que le souverain qui a élevé la liberté sur les débris de la révolution , après le soldat qui avoit bâti le despotisme sur les mêmes ruines; on ne demandera jamais ce que c’est que le roi qui a payé les dettes de l’État et fondé

la Prison; dans l’historien de Saint-Denis, Carcere Glaucini, aujourd’hui Glatigny) habebcvit, ubi turris nostra de Louvre sita est , eisdem monachis assignamus triginta solidos, annui redditus, etc. ActumParisiis, anno ab inearnatione Domini 1214, viense augusti.

Cette rente se payoit encore par le receveur du domaine au commencement de la révolution : quel beau titre de propriété ! Ce titre étoit conservé au prieuré de Saint- Denis-de-la-Chartre.

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le système de crédit après les banqueroutes républicaines et impériales: on ne demandera jamais ce que c’est que le monarque qui trouvant une armée détruite a recréé une armée; le monarque qui après des guerres glorieuses, mais longues et funestes, a mis fin en quelques mois, par un vaillant prince, à la prodigieuse expédition d’Espagne, tuant deux révolutions d’un seul coup, rétablissant deux rois sur leur trône, replaçant la France à son rang militaire en Europe, et couronnant son ouvrage en nous assurant l’indépendance au dehors, après nous avoir donné 1a. liberté au dedans.

Son règne s’agrandira encore en s’éloignant de nous : la postérité le regardera comme une nouvelle ère de la monarchie, comme l’époque ou s’est résolu le problème de la révolution, où s’est opérée la fusion des principes, des hommes et des siècles, où tout ce qu’il y avoit de possible dans le passé s’est mêlé à tout ce qu’il y avoit de possible dans le présent. De la considération des difiicultés innombrables que Louis XVIII a dû rencontrer à l’exécution de ses desseins naîtra pour lui dans l’avenir une admiration réfléchie. Et quand on observera que ce monarque, qui avoit tant souffert, n’a exercé ni réaction ni vengeance ; que ce monarque, dépouillé de tout, a aboli la confiscation ; qu’étant maître de ne rien accorder en rentrant en France, il nous a rendu des libertés pour des malheurs, nul doute que sa mémoire ne croisse en estime et en vénération chez les peuples.

Nous venons de le perdre, ce roi patient et juste. Pendant un hiver du Nord, obligé de fuir d’exil en exil avec le fils et la fille de nos rois, ses pieds avoient été atteints par le froid rigoureux du climat : ses infirmités étoient encore en partie notre ouvrage, et au milieu de ses longues douleurs il ne s’est jamais souvenu de ceux qui les avoient causées. On l’a vu au moment d’expirer opposer à des maux qui auroient abattu toute autre âme que la sienne un calme qui sembloit imposer à la mort. Depuis longtemps il est donné au peuple le plus brave d’avoir à sa tête les princes qui meurent le mieux : par les exemples de l’histoire , on seroit autorisé à dire proverbialement : Mourir comme un Bourbon , pour exprimer tout ce qu’un homme peut mettre de magnanimité dans sa dernière heure.

Louis XVIII n’a point démenti cette intrépidité de famille. Après avoir reçu le saint viatique au milieu de sa cour, le fils aîné de l’Église a béni d’une main défaillante, mais avec un front serein, ce frère encore appelé à un lit funèbre, ce neveu qu’il nommoit le fils de son choix , cette nièce deux fois orpheline et cette veuve deux fois mère.

Cependant le peuple donnoit des signes non équivoques de sa

douleur. Essentiellement monarchique et chrétien quand il est

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abandonné à lui-même, il environnoit le palais et remplissoit les églises ; il recueilloit les moindres nouvelles avec avidité , lisoit , commentoit les bulletins, en y cherchant quelques lueurs d’espérance. Rien n’étoit touchant comme cette foule silencieuse qui parloit bas autour du château des Tuileries, dans la crainte de troubler l’auguste malade : le roi mourant étoit pour ainsi dire veillé et gardé par son peuple.

Souvent oubliée dans la prospérité , mais toujours invoquée dans l’infortune, la religion augmentoit le respect et l’attendrissement général par sa sollicitude et par ses prières ; elle faisoit entendre devant l’image du Dieu vivant ce cantique d’Ézéchias que le génie françois a dérobé à l’inspiration des divines Écritures', ce Domine salvum fac Regem que notre amour pour nos rois a rendu si populaire. Des larmes coulèrent de tous les yeux lorsqu’on vit passer les différents corps de la magistrature, se rendant à pied à Notre-Dame, afin d’implorer le ciel pour celui de qui toute justice émane en France. On remarquoit surtout, à la tête de la première cour du royaume, le vieillard illustre qui après avoir défendu la vie de Louis XVI au tribunal des hommes alloit demander celle de Louis XVIII à un juge qui n’a jamais condamné l’innocence.

Ce souverain juge, en appelant au lieu de son repos notre roi souffrant, fatigué et rassasié de jours, se préparoit à prononcer sur lui une sentence de délivrance et non de condamnation.

Un évanouissement survenu le 14 fit croire que le roi avoit passé. Quand il reprit ses esprits, il parut sensible aux prières des agonisants que l’on récitoit au pied de sa couche. On lui amena les deux enfants de l’infortuné duc de Berry : il ne pouvoit plus les voir, il ne pouvoit plus même étendre sur eux sa main paternelle : mais on reconnoissoit au mouvement de ses lèvres que le vieux monarque mettoit sous la protection du ciel un berceau qu’il ne pouvoit plus protéger.

Enfin il a quitté la vie, au milieu de sa famille en larmes, le jeudi 16 septembre, à quatre heures du matin, et il avoit annoncé qu’il mourroit ce jour-là : il avoit mesuré le degré de ses forces avec ce peu d’estime pour la vie , cette liberté de conscience et ce sang-froid imperturbable qui ne permettent pas de se tromper. Bientôt il va descendre dans ces souterrains dont sa piété a commencé à repeupler les solitudes. Quand il arriva en France, il trouva le tombeau des rois désert et leur trône vide : restaurateur de toutes les légitimités, il a

1 . Le roi admiroit particulièrement ce cantique, et m’a souvent redit par cœur l’ode sublime de Rousseau.

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rendu , dans un partage fraternel , le premier à Louis XVI , et il laisse le second à Charles X.

François! celui qui vous annonça Louis le Désiré, qui vous Ht entendre sa voix dans les jours d’orage , vous parle aujourd’hui de Charles X dans des circonstances bien différentes : il n’est plus obligé de vous dire quel est le roi qui vous arrive , quels sont ses malheurs , ses vertus, ses droits au trône et à votre amour; il n’est plus obligé de vous raconter jusqu’à l’âge de ce roi, de vous peindre sa personne, de vous apprendre combien il existe encore de membres de sa famille. Si la conscription ne dévore plus vos enfants ; si l’on ne peut ni vous dépouiller, ni vous emprisonner arbitrairement; si vous êtes appelés à consentir l’impôt que vous donnez à l’État; si vous êtes, par la Charte, un des peuples le plus libre de la terre, vous savez à qui vous devez tous ces biens : rendez-en grâces à Louis XVIII et à Charles X.

Vous l’avez vu depuis dix ans, ce sujet fidèle, ce frère respectueux , ce père tendre si affligé dans un de ses fils, si consolé par l’autre! Vous le connoissez, ce Bourbon qui vint le premier après nos malheurs, digne héraut de la vieille France, se jeter entre vous et l’Europe, une branche de lis à la main ! Vos yeux s’arrêtent avec amour et complaisance sur ce prince qui, dans la maturité de l’âge, a conservé le charme et la noble élégance de sa jeunesse, et qui maintenant orné du diadème n’est encore qu 'un François de plus au milieu de vous ! Vous répétez avec émotion tant de mots heureux échappés à ce nouveau monarque, qui puise dans la loyauté de son cœur la grâce de bien dire.

Quel est celui d’entre nous qui ne lui confieroit sa vie, sa fortune, son honneur? Cet homme, que nous voudrions tous avoir pour ami, nous l’avons aujourd’hui pour roi. Ah! tâchons de lui faire oublier les sacrifices de sa vie ! Que la couronne pèse légèrement sur la tête blanchie de ce chevalier chrétien! Pieux comme saint Louis, affable, compatissant et justidier comme Louis XII, courtois comme François Ier, franc comme Henri IV, qu’il soit heureux de tout le bonheur qui lui a manqué de pendant si longues années ! Que le trône où tant de monarques ont rencontré des tempêtes soit pour lui un lieu de repos ! Nous sentons combien dans ce moment il lui est pénible de monter les degrés de ce trône pour y occuper la place d’un frère; mais qu’il permette à de fidèles sujets qui respectent sa royale douleur de chercher pourtant auprès de lui leur consolation et leurs plus chères espérances !

Saluons encore le dauphin et la dauphine; noms qui lient le passé à l’avenir, en rappelant des souvenirs nobles et touchants, en désignant le propre fils et le successeur du monarque; noms sous lesquels

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nous retrouvons le libérateur de l’Espagne et la fille de Louis XVI ! U Enfant de l’Europe , le nouveau Henri , a fait aussi un pas vers le trône de son aïeul , et sa jeune mère le guide vers le trône où elle auroit pu monter!

Nous, sujets dévoués, pressons-nous aux pieds de notre bien aimé souverain ; reconnoissons en lui le modèle de l’honneur, le principe vivant de nos lois, l’âme de notre société monarchique ; bénissons une hérédité tutélaire, et que la légitimité enfante sans douleurs son nouveau roi !

Que nos soldats élèvent sur leurs drapeaux le père du duc d’Angoulême ! que l’Europe attentive, que les factions, s’il en existe encore, voient dans l’accord de tous les François, dans l’union du peuple et de l’armée, le gage de notre force et de la paix du monde!

Dans l’histoire des rois de France, de leurs couronnes et de leurs maisons, les fêtes de Reims se trouvent placées auprès des pompes de Saint-Denis. Ainsi aux obsèques de Charles le Victorieux \ tandis que deux serviteurs fidèles mouroient subitement de douleur, au moment où le grand-maître de l’hôtel brisa son bâton, d’autres serviteurs, non moins attachés à la monarchie, préparaient déjà dans les trésors du même Saint-Denis les éperons d’or, les gantelets , la cotte d’armes, l’armet timbré, la tunique fleurdelisée, qui dévoient servir au couronnement de Louis, père du peuple : graves enseignements pour nos monarques, qui prennent sur un cercueil les attributs de la puissance.

Supplions humblement Charles X d’imiter ses aïeux : trente-deux souverains de la troisième race ont reçu Fonction royale, c’est-à-dire tous les souverains de cette race, hormis Jean Ier, qui mourut quatre jours après sa naissance, Louis XVII et Louis XVIII , qui furent visités de la royauté, l’un dans la tour du Temple, l’autre dans la terre étrangère. Tous ces monarques ont été sacrés à Reims; Henri IV seul le fut à Chartres, où l’on trouve encore dans les comptes de la ville une dépense de 9 francs pour une pièce mise au pourpoint du roi : c’étoit peut-être à l’endroit du coup d’épée que le Réarnois reçut à la journée d’Aumale 1 2. '

1. Quelques personnes ont cru que je prenois ici Charles VII pour Charles VIII : elles sont dans l’erreur. Dans les vieux auteurs, Charles VIII est appelé le Victorieux } et Charles VII le Conquérant. Ensuite ces surnoms, presque les mêmes, ont été oubliés ou confondus. Charles VIII est encore surnommé P Affable et le Courtois J’aurois peut-être mieux fait d’employer ce surnom pour éviter toute équivoque.

2. Je laisse ce paragraphe tel qu’il est; mais je dois dire que Louis le Gros fut sacré à Orléans. Henri IV et Louis le Gros ne furent point sacrés à Reims, le premier parce que Reims étoit encore entre les mains de la Ligue, et le second parce que deux archevêques de Reims étoient en contestation pour le siège de cette métropole.

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L’usage étoit que le roi allât à Reims à cheval, à la tête de sa maison et de ses gardes. L’archevêque de Reims, premier pair ecclésiastique du royaume, faisoit les frais du sacre. Il représentoit par tradition un des quatre témoins du côté maternel, sur les douze témoins que le titre 58 de la loi Salique exigeoitchez les Francs dans toutes les actions civiles et criminelles.

Les paroles d’Adalbéron, archevêque de Reims, au sujet de la consécration de Hugues Capet sont encore vraies aujourd’hui : « Le couronnement d’un roi des François, dit-il, est un intérêt public, et non une affaire particulière : publicasunt hæcnegotici , non privata L » Que Charles X daigne peser ces mots, qui s’appliquoient à l’auteur de sa race ; qu’en pleurant un frère il se souvienne qu’il est roi. Les chambres ou les députés des chambres qu’il peut appeler à Reims à sa suite, les magistrats qui grossiront son cortège, les soldats qui environneront sa personne, sentiront se fortifier en eux, par une imposante solennité, la foi religieuse et monarchique. Charles VII fit des chevaliers à son sacre ; le premier roi chrétien des François reçut au sien le baptême avec quatre mille de ses compagnons d’armes : Charles X créera de même à son couronnement plus d’un chevalier pour la défense de la cause légitime, et plus d’un François y recevra un nouveau baptême de fidélité.

C’est donc à Reims que le prince objet de tant d’amour comblera les vœux de ses peuples; que le prélat en lui présentant la couronne de Charlemagne, l’épée de l’État, le sceptre, l’anneau et la main de justice, adresse au ciel l’admirable prière réservée pour cette cérémonie : « Dieu, qui par tes vertus conseille tes peuples, donne à celui-ci, ton serviteur, l’esprit de ta sapience! Qu’en ses jours naisse à tous équité et justice, aux amis secours, aux ennemis obstacle, aux affligés consolation, aux élevés correction, aux riches enseignement, aux indigents pitié, aux pèlerins hospitalité, aux pauvres sujets paix et sûreté en la patrie ! Qu’il apprenne (le roi) à se commander soi-même, à modérément gouverner un chacun, selon son état, afin, ô Seigneur! qu’il puisse donner à tout le peuple exemple de vie à toi agréable -. »

Il faut remarquer de plus que Louis le Gros avoit été associé au trône par son père Philippe Ier, lequel avoit été sacré à Reims, do sorte que Louis le Gros fut, pour ainsi dire, couronné deux fois. Les syndics du diocèse de Reims vinrent protester à Orléans contre son sacre, prétendant que depuis Clovis l’archevêque de Reims étoit seul en possession du droit de couronner nos rois. Il est donc constant que tous les rois de la race capétienne ont été sacrés à Reims, sauf le très-petit nombre de ceux qui n’ont pu l’être à cause d’empêchements majeurs.

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