‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 335 sur 358 · A L’ARMÉE · texte numérisé non relu

A L’ARMÉE

A Riegel, le 18 avril 1796.

Des circonstances impérieuses nous retenoient depuis trop longtemps éloigné de vous, lorsqu’une insulte aussi imprévue que favorable à nos vœux ne nous a plus laissé d’asile; mais on ne peut nous ravir celui de l’honneur.

Le sénat de Venise nous a fait signifier de sortir, dans le plus court délai, des États de sa république. A cette démarche, non moins offensante pour l’honneur du nom françois que pour notre personne même, nous avons répondu :

« Je partirai, mais j’exige deux conditions : la première, qu’on me présente le livre d’or où ma famille est inscrite, afin que j’en raye le nom de ma main ; la seconde, qu’on me rende l’armure dont l’amitié de mon aïeul Henri IV a fait présent à la république1. )>

Nous venons nous rallier au drapeau blanc, près du héros qui vous commande et que nous chérissons tous. Nous nous livrons avec confiance à l’espoir que notre arrivée sera pour vous un nouveau titre aux généreux secours que vous avez déjà reçus de Leurs Majestés impériale et britannique.

Notre présence contribuera sans doute, autant que votre valeur, à hâter la fin des malheurs de la France, en montrant à nos sujets égarés, encore armés contre nous, la différence de leur sort sous les tyrans qui les oppriment, avec celui dont jouissent des enfants qui entourent un bon père.

Louis.

page 51o.

« Arrivée de Mgr le duc d’Angoulême à l’armée de Condé... »

Lettre de Mzr le duc d’Angouléme à Msr le prince de Condé.

Blankembourg, 27 avril 1791.

Monsieur mon cousin, j’attendois depuis longtemps avec une bien vive impatience le moment où il me seroit permis de venir me réunir à mon

\. Cette réponse fut faite au marquis Carlotti, chargé par le sénat de Venise de porter au roi l’ordre de quitter les États de la république. Le podestat Pringli ayant protesté, Sa Majesté répliqua le lendemain dans les termes suivants :

« J’ai répondu hier à ce que vous m’avez déclaré au nom de votre gouvernement ;

PIÈCES JUSTIFICATIVES

frère sous vos ordres. Cet heureux moment est donc enfin arrivé; nous ne perdons pas un instant pour nous rendre auprès de vous. J’espère que vous voudrez bien m’accorder vos bontés et votre amitié. Je vous les demande avec confiance, et je ne négligerai rien pour m’en rendre digne. J’envie à mon frère le bonheur qu’il a eu d’être à l’armée depuis trois ans, pendant que j’étois dans une inactivité cruelle. Les circonstances qui en ont ainsi ordonné me peinoient vivement.

Agréez l’hommage du zèle d’un volontaire, et l’assurance de la haute considération, de l’entière confiance et de tous les sentiments avec lesquels je serai pour la vie,

Monsieur mon cousin,

Votre très-affectionné cousin,

Louis-Antoine.

Lettre de Msr le duc de Berry à Msr le prince de Coudé.

Blankembourg, 27 avril 1797.

Enfin, monsieur, mon frère est arrivé hier. Vous jugerez facilement la joie que j’ai éprouvée en le revoyant. Ma joie est d’autant plus vive que notre retour a l’armée sera très-prompt : nous ne devons rester que cinq ou six jours ici, et nous ne perdrons pas de temps en chemin pour revenir. Je fais bien des vœux pour qu’on ne tire pas de coups de fusil pendant mon absence, mais que cette campagne, qu’on peut bien regarder, je crois, comme là dernière, soit active. Je le désire vivement pour mon instruction et pour mon frère; car je suis bien persuadé qu’il faut que les Bourbons se montrent, et beaucoup, et que hors de France ils doivent commencer par gagner l’estime des François avec leur amour. Nous avons appris que les républicains avoient passé le Rhin à Neuwied, et qu’après avoir repoussé les Autrichiens, ils étoient déjà aux portes de Francfort, lorsqu’un courrier arriva, apportant la nouvelle d’un armistice conclu entre les armées autrichiennes et françoises sur toute la ligne. Un courrier allant de Vienne à Londres, ayant passé ce matin ici, a dit que l’empereur alloit se mettre en personne à la tête de l’armée d’Italie et que l’archiduc Charles alloit reprendre le commandement de celle du Rhin. Dieu veuille nous rendre notre aimable chef et nous mettre encore à portée de combattre sous ses ordres !

Veuillez recevoir, monsieur, l’hommage du vif empressement que j’ai de me retrouver sous vos ordres, et du sincère et respectueux attachement que je vous ai voué pour la vie.

Charles -Ferdinand.

vous m’apportez aujourd’hui une protestation au nom du podestat ; je ne la reçois pas : je ne recevrai pas davantage celle du sénat. J’ai dit que je partir ois.; je partirai en effet dès que j’aurai reçu le passe-port que j’ai envoyé chercher à Venise, mais je persiste dans ma réponse : je me la devois, et je n’oublie pas que je suis le roi de France. »

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(( Le roi trouve dans l’union de sa nièce et de son neveu tout ce que le sentiment a de plus doux réuni à ce que la politique peut avoir de plus important... »

Lettre du roi à Msr te prince de Coudé.

A Mittau, ce 10 juin 1709.

Enfin, mon cher cousin, un de mes vœux les plus ardents est accompli; mes enfants sont unis. Je retrouve dans ma nièce, avec un attendrissement plus facile à sentir qu’à exprimer, les traits réunis des infortunés auteurs de ses jours. Cette ressemblance, si douce et si déchirante à la fois, me la rend plus chère, et doit redoubler l’intérêt qu’elle mérite si bien par elle-même d’inspirer à tout bon François. Le mariage a été célébré ce matin : je m’empresse de vous l’apprendre, bien sûr que vous partagerez ma joie.

Annoncez cette heureuse nouvelle à l’armée : elle ne peut que paroître d’un bon augure à vos braves compagnons, au moment où ils vont rentrer sur vos traces dans une carrière qu’ils ont si glorieusement parcourue, et ils béniront avec moi le souverain magnanime auquel nous devons ce double bienfait. Ajoutez-leur de ma part que j’ai commencé à retrouver le bonheur, mais qu’il ne sera complet pour moi que le jour où je pourrai me retrouver parmi eux au poste où l’honneur m’appelle.

Adieu, mon cher cousin : vous cojinoissez toute mon amitié pour vous.

Louis.

page 511.

c( Le cardinal de Bernis n’existoit plus quand M^r le duc de Berry arriva à Rome. Il ne pouvoit plus offrir à un prince fugitif cette hospitalité qu’il exerça envers les nobles daines dont l’auteur de cet ouvrage honora les cendres à Trieste... »

« En quel lieu du monde nos tempêtes n’ont-elles point jeté les enfants de saint Louis? quel désert ne les a point vus pleurant leur terre natale? Telles sont les destinées humaines : un François gémit aujourd’hui sur la perte de son pays, aux mêmes bords dont les souvenirs inspirèrent autrefois le plus beau des cantiques sur l’amour de la patrie :

Super flumina Babylonis !

« Hélas! ces fils d’Aaron qui suspendirent leur cinnor aux saules de Baby-

PIECES JUSTIFICATIVES

lone ne rentrèrent pas tous dans la cité de David; ces filles de Judée qui s’écrioient sur les bords de l’Euphrate :

O rives du Jourdain ! 6 champs aimés des cieux!

Sacré mont, fertiles vallées,

Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?

ces compagnes d’Esther ne revirent pas toutes Emmaüs et Bethel. Plusieurs laissèrent leurs dépouilles aux champs de la captivité; et c’est ainsi que nous rencontrâmes loin de la France le tombeau de deux nouvelles Israélites :

Lyrnessi domus alta, solo Laurente sepulchrum !

Il nous étoit réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles dp rois 1 dont nous avions entendu prononcer l’oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d’un François aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d’un pauvre gentilhomme à Versailles n’eussent été rien pour des princesses; la prière d’un chrétien en terre étrangère aura peut-être été agréable à des saintes. » ( Voy. les Mélanges littéraires. )

« Le duc de Berry, errant dans les palais détruits des césars, s’égarant dans les Catacombes, parcourant le Vatican désert ou dessinant, assis sur un obélisque tombé, les débris épars du Capitole, offroit luimême un tableau qui manquoit aux ruines et aux souvenirs de Rome. »

Lettre de Msr le duc de Berry à Msr le prince de Condé.

Rome, ce 30 juin 1800.

La nouvelle de l’armistice m’a arreté ici. N’avant rien à faire à Palerme jusqu’au retour de la reine, j’ai obtenu du roi la permission d’aller faire la campagne avec M. le prince de Condé. Cela auroit été un grand bonheur pour moi de le voir; je lui aurois demandé la permission de la faire comme volontaire, avec mon frère. Je me faisois un bien grand plaisir de penser au moment où je pourrois me retrouver avec mes braves compagnons d'armes, auxquels je suis si attaché. Une nouvelle qui m’avoit paru très-naturelle, car on disoit que M. le duc d’Enghien avoit fait des prodiges de valeur avec son régiment à Verderic, m’avoit fait hâter encore plus mon départ de Naples; et

1. Mesdames Victoire et Adélaïde de France, tantes de Louis XVI.

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je ne faisois que de changer de chevaux ici lorsque j’ai appris cet armistice, produit des succès incroyables de Buonaparte. Nous attendons pour voir ce que cela deviendra.

Je prie M. le prince de Condé d’ôtre persuadé du vif regret que j’ai de n’avoir pas pu le rejoindre et lui prouver le sincère et tendre attachement que ses bontés ont gravé dans mon cœur.

Charles-Ferdinand.

Lettre de Msr le duc de Berry à M. Acton, ministre de S. M. le roi des Deux-Siciles.

Je vous écris, monsieur, avec la franchise d’un Bourbon qui parle au ministre d’un roi Bourbon, d’un roi qui n’a cessé de montrer un attachement généreux à la partie de sa famille si cruellement traitée par la fortune.

J’ai appris avec une vive douleur que le roiavoit désapprouvé la démarche quej’avois faite de quitter Rome pour aller joindre l’armée de Condé. La noblesse fidèle avec laquelle j’ai fait huit campagnes n’avoit jamais vu tirer un coup de fusil sans que je fusse à sa tête. Au moment où mon frère venoit de la joindre, il me mandoit : « Nous attaquons le 15 septembre. » Si j’avois attendu les ordres du roi, je perdois le temps : je suis donc parti sur-lechamp; je suis arrivé le 15, et le 16 nous étions au bivouac, devant attaquer le lendemain. Je n’aurois jamais quitté l’armée napolitaine si elle avoit été devant l’ennemi; mais tout paroissoit indiquer de ce côté la plus grande tranquillité. D’ailleurs, volontaire avec M. de Nazelli, ou sous M. de Damas, que j’ai vu si longtemps colonel de l’armée de Condé, ce n’étoit pas une position bien agréable pour moi, et je ne pouvoisy être d’aucune utilité au service du roi. Depuis que la paix a été faite, je vous ai écrit trois fois sans recevoir jamais de réponse de vous. Cette incertitude-là est cruelle : pourquoi ne pas me dire franchement les volontés du roi à mon égard? j’aurois été aussi heureux qu’il est possible lorsqu’on n’est pas dans son pays d’être uni à la famille de Naples, et de tout devoir à des parents aussi bons; mais les circonstances empêchent-elles cette union ? Ma présence seroit-elle incommode? Le traitement qu’on a bien voulu m’accorder est-il une gêne dans un moment où les finances du roi sont si cruellement obérées? Je mets le tout à ses pieds avec la même reconnoissance; je vous supplie seulement de vouloir bien faire continuer de payer les 5,000 ducats que le roi a eu l’extrême bonté d’accorder aux officiers de ma maison. Ces gentilshommes, invariables dans leur devoir et dans leurs principes, ne fléchiront jamais la tète sous le joug d’un usurpateur, et tous ont abandonné leur fortune pour me suivre. Je ne réclame donc rien pour moi que le passé. Je n’ai eu jusque ici d’autres ressources que la générosité du roi; mais vous savez sûrement les retards que j’ai éprouvés. Cela me met dans le plus grand embarras. N’ayant rien à moi, je regarderois comme une infamie de faire une dette.

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Je suis bien sûr que vous sentirez les raisons de mon empressement à connoître mon sort quand vous saurez que dans un mois je n’aurai en vendant mes équipages que de quoi rejoindre mon père.

Charles-Ferdinand.

a Tandis que de puissants monarques étoient forcés d’abandonner leur trône au conquérant, un roi de France proscrit refusoit le sien à Tusurpateur qui Toccupoit... »

Entrevue de Louis XVIII avec M. Meyer.

M. Meyer, président de la régence de Varsovie, fut introduit auprès du roi le 26 février 1803, en qualité d’envoyé du cabinet de Berlin. 11 étoit chargé d’annoncer 'a Sa Majesté que Buonaparte étoit disposé à lui assurer des indemnités en Italie si elle vouloit renoncer, ainsi que les membres de sa famille, au trône de France. Sa Majesté répondit sur-le-champ :

« Je ne confonds pas M. Buonaparte avec ceux qui l’ont précédé: j’estime sa valeur, ses talents militaires ; je lui sais gré de plusieurs actes d’administration, car le bien que l’on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s’il croit m’engager à transiger sur mes droits : loin de là, il les établiroit lui-même, s’ils pouvoient être litigieux, par la démarche qu’il fait en ce moment.

« J’ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi; mais je connois les obligations qu’il m’a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu’à mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui : Nous avons tout perdu, fors V honneur. »

— « L’influence de Buonaparte s’étend sur toute l’Europe. N’est- il pas à craindre, dit M. Meyer, qu’il ne force les souverains dont Votre Majesté reçoit des subsides à les lui retirer? »

— « Je ne crains pas la pauvreté, répliqua le roi; s’il le falloit, je mangerois du pain noir avec ma famille et mes fidèles serviteurs; mais ne vous yr trompez pas, je n’en serai jamais réduit là; j’ai une autre ressource dont je ne crois pas devoir user tant que j’ai des amis puissants : c’est de faire connoître mon état en France et de tendre la main non au gouvernement usurpateur, cela jamais ! mais à mes fidèles sujets ; et crovez-moi, je serois bientôt plus riche que je ne suis. »

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L’envoyé persista, et fit pressentir au roi que Buonaparte pourroit contraindre la plupart des puissances européennes à lui refuser un asile.

« Je plaindrai le souverain, ajouta Sa Majesté, qui se croira forcé de prendre un parti de ce genre, et je m’en irai. »

On connoît l’adhésion des princes à la réponse de Louis XVIII. Ce monarque reçut quelques jours après du prince de Condé la lettre suivante :

Lettre de Msr le prince de Condé au roi.

Wansted, le 22 avril 1803.

Sire,

Après avoir rempli, avec les autres princes de votre maison qui se trouvent en Angleterre , le devoir que nous imposoit l’incroyable circonstance dont Votre Majesté a bien voulu nous faire part, qu’il me soit permis de lui offrir l’hommage particulier de mon admiration pour les superbes réponses qu’elle a faites à la proposition dont elle a daigné nous instruire. Faits pour marcher en toute occasion à la suite de Votre Majesté, c’est avec autant d’enthousiasme que de reconnoissance que nous avons suivi le glorieux exemple et les ordres paternels que Votre Majesté nous donnoit dans ces temps malheureux dont Votre Majesté se trouve (passagèrement, je ne cesse de l’espérer) la première victime. C’est une grande consolation pour ceux qui ont l’honneur de lui appartenir par les liens du sang de n’avoir qu’à suivre les traces d’un roi qui sait si dignement repousser l’injure et répondre avec autant de raison, de noblesse et d’éloquence, à une pareille proposition. Puissent les François apercevoir enfin tout le bonheur dont ils se priveroient s’ils ne remettoient pas sur son trône un roi si digne de les gouverner et dont toutes les paroles et les actions commandent également le respect et l’amour!

Mon attachement particulier à la personne de Votre Majesté redoubleroit s’il étoit possible après ce qu’elle vient de faire; mais il y a longtemps que ce sentiment est aussi fortement gravé dans mon cœur que ma vénération pour les vertus de Votre Majesté et mon profond respect pour elle.

Louis- Joseph de Bourüon.

Réponse du roi.

A Varsovie, le 23 mai 1803.

J’ai reçu, mon cher cousin, à fort peu de distance l’une de l’autre, vos deux lettres dos 9 février et 22 avril. Vous ne pouvez douter du plaisir que m’ont fait les sentiments et les raisonnements de la première; mais, vu sa date, je me borne à vous en accuser la réception, et je passe bien vite à la

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seconde. Votre commune adhésion à ma réponse m’a exalté, m’a rendu fier d’être votre aîné. J’ai reçu avec transport le serment qui la termine si noblement; mais je vous avoue ma foiblesse : mon amour-propre a peut-être encore plus joui de votre lettre particulière. L’approbation d’un parent justement chéri, d’un guerrier blanchi sous les lauriers, d’un connoisseur si délicat en matière d’honneur, est la récompense la plus flatteuse pour celui qui n'a au fond d’autre mérite que d’avoir fait son devoir.

J’ai reçu en même temps la réponse de votre petit-fils : elle est beaucoup plus ancienne; mais, comme de raison, il a cru devoir, pour me la faire passer, préférer la sûreté à la promptitude. Comme il est possible que par le même motif il ne vous en ait pas donné connoissance, j’en joins ici copie, bien sûr qu’elle vous fera plaisir et qu’ainsi que moi vous y reconnoîtrez le sang des Bourbons.

Adieu, mon cher cousin; vous connoissez toute mon amitié pour vous.

Louis.

page 528.

« Un étranger se présente en Angleterre pour proposer aux Bourbons d’assassiner l’usurpateur. Et qui repousse le premier l’idée d’un assassinat sur Buonaparte?... Le grand-père du duc d’Enghien... »

Lettre de Msr le prince de Condé à S. A. li. Monsieur,

comte d’Artois.

Londres, le 24 janvier 1805.

Le chevalier de Boll vous rend compte, ainsi que moi, monsieur, de ce qui s’est passé hier. Un homme arrivé la veille, à ce qu’il m’a dit, à pied, de Paris à Calais, homme d’un ton fort simple et fort doux, malgré les propositions qu’il venoit faire, ayant appris que vous n’étiez pas ici, est venu me trouver sur les onze heures du matin; il m’a proposé tout uniment de nous défaire de l’usurpateur par le moyen le plus court. Je ne lui ai pas donné le temps de m’achever les détails de son projet, et j’ai repoussé cette proposition avec horreur, en l’assurant que si vous étiez ici vous feriez de même ; que nous serions toujours les ennemis de celui qui s’est arrogé la puissance et le trône de notre roi, tant qu’il ne le lui rendroit pas; que nous avions combattu cet usurpateur à force ouverte, que nous le combattrions encore si l’occasion s’en présentoit ; mais que jamais nous n’employerions de pareils moyens, qui ne pouvoient convenir qu’à des jacobins; et que si, par hasard, ces derniers se portoient à ce crime, certainement nous n’en serions jamais complices. Pour mieux convaincre cet homme que vous pensiez comme

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moi, j’ai envoyé chercher l'évêque d’Arras; mais il étoit sorti. Alors j’ai fait venir le baron de Roll, à qui j’ai d’abord exposé le sujet de la mission. Ensuite j’ai fait entrer l’homme, je lui ai dit que le baron avoit toute votre confiance, qu’il connoissoit comme moi la grandeur de votre âme, et que j’étois bien aise de répéter devant un témoin aussi sûr tout ce que je venois de lui dire; ce que j’ai fait. Le baron a parlé comme moi. Après cela, j’ai dit à l’homme qui étoit venu qu’il n’y avoit que l’excès de son zèle qui eût pu le porter à venir nous faire une telle proposition; mais que ce qu’il avoit de mieux à faire étoit de repartir tout de suite, attendu que s’il étoit arrêté je ne le réclamerois pas, et que je ne le pourrois qu’en disant ce qu’il est venu faire. J’espère, monsieur, que vous approuverez ma conduite, et que vous ne doutez pas du tendre et respectueux attachement dont mon cœur est pénétré pour vous.

Louis -Joseph de Bourbon.

« Louis XVIII fut obligé de quitter Mittau avec Madame. »

Extrait du Journal inédit du comte de Hautefort

Le comte de Caraman résidoit à Pétersbourg en qualité d’ambassadeur de Louis XVIII. Tout à coup il reçut l’ordre de partir de cette capitale dans les vingt-quatre heures; il arriva le 19 janvier à Mittau, où sa présence inopinée et ce qu’il raconta de son expulsion soudaine répandirent l’alarme dans la colonie françoise. Ces craintes furent bientôt justifiées. Le 21 janvier, époque fatale, le général Fersen, qui avoit toujours montré beaucoup d’égards pour le roi, monta au château; il étoit chargé de signifier à Sa Majesté qu’elle devoit quitter Mittau dans les vingt-quatre heures. Madame n’étoit pas comprise dans cet ordre; mais elle annonça sur-le-champ quelle ne se sépareroit jamais de son oncle. M. Driesen, gouverneur de Mittau, avoit reçu par le même courrier l’ordre de délivrer des passe-ports nécessaires pour le départ du roi, mais pour douze personnes seulement. Sans la circonstance du 21 janvier, jour que Madame consacroit ordinairement à la retraite et à la prière, le roi auroit désiré partir le jour même; il remit au lendemain. On peut penser quelle étoit la désolation de sa suite. Pour lui, toujours calme, il s’occupoit à fortifier le courage de ceux qui l’environnoient. Il étoit surtout touché du sort de ses gardes du corps, que sa situation ne lui permettoit plus de conserver auprès de lui. Paul Ier leur avoit fait jusque alors un traitement. Qu’alloient-ils devenir dans ce revers ? Le roi voulut du moins consoler ces braves et fidèles serviteurs par un témoignage d’estime. Il leur adressa en partant, le 22 janvier, la lettre suivante, écrite de sa main : « Une des peines

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les plus sensibles que j'éprouve au moment de mon départ est de me séparer de mes chers et respectables gardes du corps. Je n’ai pas besoin de leur recommander de me conserver une fidélité gravée dans leurs cœurs, et si bien prouvée par toute leur conduite. Mais que la juste douleur dont nous sommes pénétré ne leur fasse jamais oublier ce qu’ils doivent au monarque qui me donna asile, qui forma l'union de mes enfants, et dont les bienfaits assurent encore mon existence et celle de mes fidèles serviteurs. Mittau , le 22 janvier 1801. Signé Louis. » A cette lettre, où l’on retrouve cette grâce, cette mesure et cette sensibilité qui régnent dans tous les écrits partis de la même main , le comte d’Avaray joignit une autre lettre, ainsi conçue : « Quand le roi exprime lui-même ses sentiments à ses fidèles gardes du corps, je dois me ranger parmi eux pour jouir en commun des bontés de notre maître. Je n’ai donc qu’un but en ce moment, celui de témoigner à tous ces messieurs le désir de vivre dans leur souvenir, et de leur renouveler l’expression des sentiments dont mon dévouement au roi et à Madame sera le garant. »

Le roi se mit en route le 22 janvier, à trois heures et demie après midi. Son départ offrit un spectacle touchant. Ses gardes du corps, réunis à une foule d’habitants de Mittau, sembloient se disputer à qui lui témoigneroit plus d’intérêt et d’attachement. Les uns et Jes autres paroissoient avoir un égal regret de son départ. On eût dit que c’étoit un père qu’on arrachoit à ses enfants : la vue de cette séparation douloureuse étoit le plus bel éloge de la conduite du roi et la meilleure preuve des sentiments qu’il avoit su inspirer. La suite du roi se composoit de six voitures et deux chariots. Sa Majesté étoit dans la berline de Madame, avec cette princesse, le comte d’Avaray et Mme la duchesse de Sérent. La reine étoit alors aux eaux de Pyrmont, et Msr le duc d’Angoulême étoit à l’armée. Dans les voitures qui suivoient étoient l’abbé Edgeworth, le duc de Fleury, l’abbé Fleuriel, MM. Hardouineau, Hue et Péronnet, avec les gens de service; en tout vingtsix personnes. Deux autres voitures ne partirent que le lendemain ; elles étoient occupées par l’abbé Marie, Mlle de Ghoisy, aujourd’hui Mmc la vicomtesse d’Agoult, MM. de Lukerque, Le Faivre et Colon.

On avoit promis au roi cent mille roubles, montant de six mois du traitement que lui faisoit l’empereur; il ne les reçut point, et on obtint avec peine d’un banquier de Riga trois mille six cent quatre ducats en avance sur cette somme. Le froid était rigoureux, et aucune précaution n’avoit été prise sur une route où il n’v a point de ressources. A la première couchée, un gentilhomme courlandois, M. de Zozff, ne voulut pas laisser descendre le roi à l’auberge, et le reçut dans son château. Cet accueil fait d’autant plus d’honneur à ce gentilhomme, qu’il pouvoit craindre que sa démarche ne déplût à la cour. A la seconde journée on coucha dans un cabaret. Il y avoit au moins quatrevingts paysans rassemblés dans une grande pièce, qui faisoit à peu près toute la maison. Cette société, le bruit, l’odeur de l’eau-de-vie et du tabac, firent de cette nuit un supplice. Madame coucha dans une espèce de fournil mal clos, où l’inquiétude l’empêcha de reposer. Quand on lui parla de sa situation :

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« Je ne suis point à plaindre, disoit l’excellente princesse, je ne souffre que des malheureux que je vois autour de moi. »

Tout ce voyage fut très-pénible dans une telle saison et dans un tel climat. Le froid, le vent, la neige, étoient d’autant plus difficiles à supporter, que la suite du roi n’avoit pas de vêtements préparés pour une telle circonstance. Les gens qui étoient sur les sièges des voitures souffrirent surtout infiniment; et cependant aucun ne le fit paroître, de crainte d’augmenter les chagrins des maîtres les plus sensibles et déjà si fort affectés. Tous ceux qui entouroient le roi étoient soutenus et consolés par sa force d’âme. « Je suis bien loin de désirer qu’on me plaigne, » écrivoit au moment même de cette fuite, et au milieu de tant de souffrances et d’inquiétudes, le loyal et brave officier qui nous a donné ces détails; « ma position est si digne d’envie, que je ne puis même la concevoir ; c’est un rêve. Mon âme est brisée de tous les sentiments qu’elle éprouve. Je vois souffrir les êtres les plus parfaits, et dont le monde n’est pas digne; mais je vois de près leurs vertus, j’admire leur noble constance, je jouis d’être continuellement auprès d’eux. Supérieurs aux coups de l’adversité, leur courage semble s’accroître à raison de leur infortune. » Tels étoient les sentiments qu’au comble du malheur inspiroient le roi et Madame. Le troisième jour il fallut faire une lieue à pied, par le froid le plus âpre et un vent qui coupoit le visage; on se frayoit un chemin dans la neige, qui avoit dix pouces de hauteur. Madame prit le bras de l’abbé Edgeworth, et Mme de Sérent celui de M. Hardouineau. Cette dame très-délicate souffroit beaucoup, quoique le roi lui eût donné sa pelisse : dans cet état, ni le roi ni Madame ne perdirent rien de leur sérénité. La journée finit par un gîte encore plus mauvais que celui de la veille. Le local en étoit fort étroit. Le roi partagea. sa chambre, comme il l’avoit toujours fait jusque là, avec l’abbé Edgeworth et le comte d’Àvaray, et Madame reçut dans la sienne Mme de Sérent et deux femmes de chambre. Le quatrième jour le roi éprouva un moment de consolation dans l’excellente réception que lui fit à déjeuner le baron de Sass, qui ne se démentit point pendant tout le temps que les François passèrent en Courlande, et qui leur rendit constamment, ainsi qu’au roi, tous les services de l’hôte le plus aimable et du gentilhomme le plus loyal. Il avoit chez lui un émigré françois, à l’imitation de beaucoup de ses compatriotes, qui s’étoient empressés d’accueillir quelques-uns de ces honorables réfugiés.

On approchoit de la frontière, et on n’étoit pas sans quelque inquiétude. Tout se passa tranquillement. La garde russe prit même les armes et rendit les honneurs au roi. Le 26 janvier Sa Majesté coucha à Nimmersatt, premier poste prussien, où elle fut très-mal. C’est là qu’elle quitta ses ordres et qu’elle dit aux personnes de sa suite de quitter aussi leurs décorations. Elle prit Y incognito sous le nom de comte de Lille, et Madame sous celui de marquise de La Meillerave. Le 27, le roi arriva àMemel: il y fut bien reçu, quoiqu’il n’y eût encore aucun ordre de la cour. On offrit même de faire rendre les honneurs au roi; le duc de Fleury les refusa. M. de Tliumen, commandant militaire, montra le désir de faire quelque chose d’agréable au roi, et

PIECES JUSTIFICATIVES

M. Loreck, consul de Danemark , justifia par ses soins la réputation que déjà lui avoient acquise ses bons procédés envers les émigrés. Aux lettres qui furent écrites à la cour de Prusse par le roi ou par son ministre Madame en joignit une pour la reine, femme de Frédéric-Guillaume. Cette lettre respiroit toute la sensibilité et la grandeur d’âme de la princesse. Elle y disoit, en parlant de son oncle : « Il est plus d’une voix qui du haut du ciel me crie qu’il est tout pour moi, qu’il me tient lieu de tout ce que j’ai perdu, que je ne dois jamais l’abandonner. Aussi, j’y serai fidèle, et la mort seule m’en séparera. » La cour de Prusse consentit à recevoir Sa Majesté, et la ville de Varsovie fut désignée pour sa résidence.

Le roi s’étoit proposé de partir le 9 février, quand cinq gardes du corps arrivèrent de Mittau, le 8 au soir. On leur avoit assigné l’ordre de partir dans les qurante-huit heures. On peut se figurer l’effet que produisit sur eux cette nouvelle. Mal fournis d’argent et d’habits, un voyage aussi précipité, dans une saison rigoureuse, les exposoit à périr de besoin et de froid. Le roi suspendit son départ pour attendre ces fidèles serviteurs, les voir, les consoler, et tâcher de leur procurer des secours. Il manda les cinq gardes du corps déjà arrivés, et leur parlant avec l’intérêt le plus tendre : « J’éprouve, messieurs, leur dit-il, une grande consolation à vous voir; mais elle est mêlée d’une douleur bien amère. La Providence m’éprouve depuis bien longtemps et de bien des manières, et celle-ci n’est pas une des moins cruelles (ici le roi ne put retenir ses larmes, les 'premières que je lui ai vu verser, dit l’auteur de ce récit); j’espère qu’elle viendra à mon secours. Si le courage m’abandonnoit, le vôtre, messieurs, le soutiendroit. Vous me voyez (montrant le côté gauche de sa poitrine dépouillé de décorations), je ne peux même porter un ordre. Je n’ai plus que des conseils à vous donner. Le meilleur est de filer sur Kœnigsberg pour ne point s’encombrer ici, y porter ombrage, et pour parer à tous les inconvénients qui en pourroient résulter. Je viens de prendre les mesures pour vous faire arriver à Hambourg, où chacun pourra prendre plus aisément un parti ultérieur. » Les cinq vieillards ne purent entendre sans attendrissement ces paroles de bonté. Ils répondirent à beaucoup de questions que le roi leur fit sur eux et sur leurs camarades, et se retirèrent pénétrés de reconnoissance. Les jours suivants, les autres gardes du corps furent présentés au roi à mesure qu'ils arrivoient. Le prince leur parla successivement à tous avec la même bonté, et s’informa de leurs besoins. Un d’eux, M. de Montlezun, ne pouvoit retenir ses larmes. « Mon ami, lui dit le roi en lui prenant la main, quand on a le cœur pur, c’est au dernier terme de l’adversité qu’un François doit redoubler de courage. » Puis adressant la parole aux autres : « Messieurs, si mon courage m’abandonnoit, ce seroit chez vous que j’irois en reprendre et me retremper. » Ces généreux François méritoient en effet ces éloges d’un si bon juge, et ces sentiments du meilleur des maîtres. Tous se trouvoient heureux de partager son sort, et auroient été en quelque sorte humiliés d’être à l’abri du coup qui le frappoit. Ce revers n’a pu abattre leur constance. Les Courlandois, de leur côté, leur ont témoigné le plus vif intérêt. Gentilshommes et bourgeois, tous leur ont fait les

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offres les plus affectueuses, et c’est un devoir pour un François de publier tout ce que la fidélité malheureuse dut dans cette circonstance à la générosité d’un peuple loyal et sensible.

Le roi ne borna point à des paroles sa sollicitude pour ses gardes du corps. Il donna pour eux une somme considérable eu égayd à sa situation. La marquise de La Meillerave (Madame) remit aussi au vicomte d’Agoult cent ducats, qui dévoient être partagés entre les gardes du corps qui en avoient le plus de besoin : elle vouloit surtout ne pas être nommée; mais comment se méprendre sur la source d’un tel bienfait? Le vicomte d’Agoult partit de Kœnigsberg, chargé de fréter un bâtiment et de présider à l’embarquement de ses malheureux compatriotes. Les finances du roi s’épuisant par la dépense exorbitante de chaque jour, Madame offrit à Sa Majesté la vente de ses diamants, offre qui fut acceptée à regret; mais les circonstances ne permettoient guère au roi de refuser. La princesse autorisa, par un acte exprès, Mme la duchesse de Sérent à faire le marché, pour servir, étoit-il dit dans l’acte, dans notre commune détresse, à mon oncle, à ses fidèles serviteurs et à moi-même. Les diamants furent déposés chez le consul de Danemark, qui fit avancer deux mille ducats sur le prix de la vente.

Le 23 février, toute la colonie de Mittau étant défilée, le roi partit de Memel pour Kœnigsberg, où il arriva, sans s’arrêter, le 24. Il n’y passa que peu de jours, et se remit en route le 27 pour Varsovie. Dans ce trajet, le 2 mars, la voiture du roi versa dans un fossé en voulant éviter la voiture d’une dame polonoise qui se croisoit sur la route. La commotion fut trèsforte; une glace fut brisée, et Madame jetée sur l’autre côté de la voiture. Cependant personne ne fut blessé. Le roi n’eut d’autre ressource que de rester sur le grand chemin à attendre les voitures qui suivoient. Il fut pendant deux heures debout sur un morceau de glace pour éviter d’avoir les pieds dans l’eau 1 1! La dame polonoise, désolée d’être la cause, quoique innocente, de cet accident, voulut revenir coucher à Pultusk, dont on n’étoit éloigné que d’une lieue, et fit monter dans sa voiture Mme la marquise de La Meillerave et Mme de Sérent. Elle ne se doutoit point encore qui étoient ces voyageurs, et l’on peut juger de sa surprise quand, arrivée à Pultusk, elle apprit que c’étoit au roi de France et à sa nièce que sa rencontre avoit été si fâcheuse. Le roi fut enfin atteint par la chaise de poste où étoit le duc de Fleury avec l’abbé Edgeworth. Elle n’avoit que deux places; Sa Majesté y monta avec son aumônier. Le comte de Fleury et le comte d’Avaray montèrent sur le siège. Le roi coucha à Pultusk, et y passa la journée du lendemain. Il se mit en route le 4, avec Madame.

Le 6 mars, le roi passa la Vistule, quoique couverte de glaçons, et arriva heureusement à Varsovie. Le général Relier, gouverneur de la ville, attendoit Sa Majesté dans la maison Vassiliowitch, faubourg de Gracovie, que l’abbé André de La Marre lui avoit louée. Les personnes de la suite du roi le rejoignirent successivement; et le 25 mars M?r le duc d’Angoulême arriva de l’armée avec le comte Étienne de Damas. Peu de jours après, on apprit la mort de Paul Ier, arrivée dans la nuit du 23 au 24 mars 1801. II n’avoit pas

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survécu longtemps à ses procédés rigoureux envers un prince en qui ces mêmes procédés, comme on l’a vu par la lettre citée plus haut, n’avoient point effacé le souvenir d’anciens services. Le nouvel empereur de Russie s’empressa d’ailleurs de réparer les derniers torts de Paul à l’égard du roi. Il augmenta le traitement annuel promis. à ce prince, et dans la suite il rappela Louis XVIII dans ses États, et le reçut dans ce même château de Mittau qui lui avoit déjà servi d’asile.

FIN DES PIÈCES JUSTIFICATIVES

LE ROI EST MORT

VIVE LE ROI

LE ROI EST MORT

VIVE LE ROI

Le roi est mort!,.. Jour d’épouvante où ce cri fut entendu, il y a trente ans, pour la dernière fois dans Paris ! Le roi est mort ! La monarchie va-t-elle se dissoudre? La colère céleste s’est-elle déployée de nouveau sur la France? Où fuir? où se cacher devant la terreur et la tyrannie? Pleurez, François! vous avez perdu le roi qui vous a sauvés, le roi qui vous a rendu la paix; le roi qui vous a faits libres; mais ne tremblez point pour votre destinée ; le roi est mort, mais le roi est vivant. Le roi est mort, vive le roi! C’est le cri de la vieille monarchie; c’est aussi le cri de la monarchie nouvelle.

Un double principe politique est renfermé dans cette acclamation de la douleur et de la joie : l’hérédité de la famille souveraine, l’immortalité de l’État. C’est à la loi salique que nous devons, comme nation, une existence dont la durée n’a point d’exemple dans les annales du monde. Nos pères étoient si convaincus de l’excellence de cette loi que, dans la crainte de la violer, ils ne reconnurent point immédiatement Philippe de Valois pour successeur de Charles le Bel. A la mort de celui-ci, la monarchie demeura sans monarque. La reine étoit grosse ; elle pouvoit porter ou ne pas porter le roi dans son sein : en attendant on resta soumis à la légitimité inconnue, et le principe gouverna dans Fabsence de l’homme.

Certes, il peut s’appeler immortel, un État qui a vu le sang d’une même race passer de Robert le Fort à Charles X. « Quel royaume ', dit un vieil écrivain (qui sous Henri III défendoit les droits de Henri IV contre les prétentions des Guise) ; quel royaume, monarchie et république, est aujourd’hui ou a été au monde mieux orné, affermi et

1. De la Noblesse , Ancienneté , etc., de la troisième Maison de France ; Paris, 1587.

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fortifié des plus belles polices, lois et ordonnances que la françoise? Où est-ce que les autres ont une loi salique pour la succession du royaume? Quels rois ailleurs se voient et se sont vus mieux aimés, obéis et révérés? Néanmoins, ils ont laissé régler et limiter leur puissance pair des lois et ordonnances qu’eux-mêmes ont faites ; ils se sont soumis sous la meme raison que leur peuple, et ont, d’ancienne institution, réduit leurs voulants sous la civilité de la loi. Pour raison de quoi tout le peuple, avec une douce crainte, a été contraint de les aimer.

« Qui ont donc été les rois au monde qui se soient plus acquis de gloire par la justice que les nôtres? Ils n’ont pas moins acquis à leur royaume l’honneur et la prééminence des bonnes lettres et des sciences libérales que des armes. Grand nombre d’hommes signalés en savoir et intelligence sont sortis de cette école des lettres, et la France a provigné quant et quant d’excellents capitaines ( outre ceux du sang royal ) par la discipline que nos rois y avoient établie , lesquels rois ont peuplé mêmement les nations étrangères d’hommes héroïques.

« Reste maintenant à exposer les autres grâces, bénédictions et bonnes rencontres d’heur particulières dont il a plu à la divine Providence orner la famille de Hugues Gapet par-dessus toutes les autres : l’une est de l’avoir fait être la plus noble et plus ancienne de toutes les races royales qui sont aujourd’hui au monde; car à compter depuis le temps que Robert le Saxon, que nous prenons pour le chef d’icelle, se voit connu par les histoires, elle a subsisté près de huit cents ans, étant parvenue en la personne de notre très-chrétien roi Henri III jusqu’à la vingt-troisième génération de père en fils, si nous ne comptons point plus avant que ledit Robert 1 .

« A ces premiers bonheurs s’en vient joindre un non moins remarquable que les précédents, qui est d’avoir produit plus de maisons et de familles royales, et donné plus grand nombre de rois, empereurs, princes, ducs et comtes à divers royaumes et contrées.

« Toutes ces bonnes et belles remarques que nous avons proposées jusqu’à ici de nos rois semblent bien leur avoir appartenu en général ; mais outre icelles chacun d’eux (du moins la plus grande partie) s’est encore si bien fait remarquer en son particulier de certaines grâces

1. On sait qu’il y a plusieurs systèmes de généalogie des Capétiens au delà de Robert le Fort. Les uns la font remonter à Witikin le Saxon, les autres aux Carlovingiens, et par eux aux Mérovingiens ; les autres aux rois lombards : peu importe. Robert étoit un prince puissant et un vaillant soldat, qui fut tué en défendant la France contre l’invasion des étrangers, il y a de cela quelque mille ans : tenonsnous-en là.

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et dons d’esprit, qu’elles leur ont acquis ces honorables surnoms, qui rendent encore aujourd’hui leur mémoire illustre. »

Il augmentera la liste de ces illustres monarques, Louis le Désiré, de paternelle et pacifique mémoire, que la reconnoissance, les pleurs, les regrets de la France et de l’Europe accompagnent au tombeau. On peut dire de l’arbre de la lignée royale, né du sol de la France, ce que le poète dit du chêne :

. . . Immola manet, multosque nepotes,

Multa virum volvens durando sæcula, viucit.

Comme ce vieil écrivain dont la fidélité pressentoit Henri IV, l’auteur du présent écrit eut le bonheur en 1814, au second avènement des Bourbons, d’annoncer Louis XVIII. Alors la France étoit envahie ; nous étions accablés de malheurs, environnés de craintes et de périls. Rien n’étoit décidé ; on se battoit sur divers points du royaume ; on négocioit à Paris : Buonaparte habitoit encore le château de Fontainebleau quand il lut l’histoire de ce roi légitime \ qui n’avoit point d’armée dans la coalition des rois, mais qui étoit pour lui plus redoutable que ces monarques. Ce fut en effet la force de la légitimité qui précipita l’usurpation.

Le premier service que l’héritier des fleurs de lis rendit à sa patrie fut de la dégager de l’invasion européenne. La capitale de la France n’avoit jamais été conquise sous la race légitime : Buonaparte avoit amené les étrangers dans Paris avec son épée ; Louis XVIII les en écarta avec son sceptre.

Un peuple encore tout ému, tout enivré de la gloire des armes, vit avec surprise un vieux François exilé venir se placer naturellement à sa tête comme un père qui après une longue absence rentre dans sa famille, ne supposant pas qu’on puisse contester son autorité. Louis XVIII n’étoit point étonné des grandeurs nouvelles, des miracles récents de la France ; il apportoit en compensation mille ans de nos antiques grandeurs, de nos anciens prodiges ; il ne craignoit point de compter avec le siècle et la nation, assez riche qu’il étoit pour payer son trône. On lui rendoit, il est vrai, le Louvre embelli; mais c’étoit sa maison. Jean Goujon et Perrault l’avoient orné par ordre de Henri II et de Louis XIV ; Philippe-Auguste en avoit posé la première pierre et acheté le terrain ; Louis XVIII pouvoit représenter le contrat d’acquisition 2.

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