‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 340 sur 358 · POUR LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

POUR LA MONARCHIE

Les premiers martyrs vendéens furent les paysans pris à l’affaire de Bressuire, le 2h août 1792. Ils refusèrent de crier vive la nation! et on les fusilla pour s’être obstinés à crier vive le roi! Bientôt aux fléaux ordinaires de la guerre se joignent des espèces d’atrocités légales, telles que pouvoient les inventer une Convention et un comité de salut public. Les troupes républicaines eurent ordre de ne faire aucun prisonnier, de tout dévaster, de tout égorger, de brûler les chaumières, d’abattre les arbres, de faire de la Vendée un vaste tombeau.

« Il sera envoyé à la Vendée par le ministre de la guerre, dit l’article 2 du décret de la Convention du 2 août 1793, des matières combustibles de toutes espèces pour incendier les bois, les taillis et les genêts. »

Article 7. « Les forêts seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits, les récoltes seront coupées, et les bestiaux seront saisis. Les biens des rebelles seront déclarés appartenir à la république. »

Autre décret ainsi conçu : « Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin du mois d’octobre. Le salut de la patrie l’exige, l’impatience du peuple françois le commande, son courage doit l’accomplir. »

Autre décret qui ordonne que toutes les villes qui se rendront aux Vendéens seront rasées.

Les représentants du peuple, par un arrêté du 21 décembre, avoient organisé une compagnie d’incendiaires. On forma les fameuses colonnes infernales. Au moment où elles se mirent en marche, un général leur fit cette harangue :

« Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé ; je vous donne l’ordre de livrer aux flammes tout ce qui sera susceptible d’être brûlé et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous rencontrerez d’habitants sur votre passage. » Il faut remarquer qu’avant cet ordre presque toutes les villes de la Vendée avoient été brûlées, et qu’il ne restoit plus à incendier que les hameaux et les chaumières isolées.

« En cinq jours, dit un nouvel historien ', toute la Vendée fut cou-

1. En rappelant toutes ces horreurs, la probité historique oblige de dire qu’il y eut en Vendée des chefs républicains pleins d’honneur et d’humanité. Non-seulement ces

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vertes de débris et de cendres. Soixante mille hommes, le fer et la flamme à la main, la traversèrent dans tous ses contours, sans y laisser rien debout, rien de vivant. Toutes les atrocités précédemment commises n’avoient été qu’un jeu en comparaison de ces nouvelles horreurs. Ces armées, vraiment infernales, massacrèrent à peu près le quart du reste de la population. »

Des républicains, témoins oculaires, décrivent ainsi la marche des colonnes infernales :

a On partit de La Floutière après avoir incendié le bourg. Le général m’ordonna de le suivre et de ne pas m’éloigner de lui : dans la route, on pilloit, on incendioit; depuis La Floutière jusqu’aux Herbiers, dans l’espace d’une lieue , on suivoit la colonne autant à la trace des cadavres qu’elle avoit faite qu’à la lueur des feux qu’elle avoit allumés : dans une seule maison, on tua deux vieillards, mari et femme, dont le plus jeune avoit au moins quatre-vingts ans... Les hussards surtout étoient les plus acharnés : ce sont des désorganisateurs, qui ne savent que piller, massacrer et couper en morceaux... La colonne de... a brûlé des blés, des fourrages, massacré des bestiaux...

« A peine les députés furent-ils de retour, que la colonne de Pouzange, sous les ordres du général, se porta dans la commune de Bonpère, l’incendia en grande partie, massacra indistinctement les hommes et les femmes qui se trouvèrent devant elle , fit périr par les flammes plus de trois mille boisseaux de blé, au moins huit cent milliers de foin et plus de trois mille livres de laine...

a Le 12, la scène augmenta d’horreur. Le général part avec sa colonne, incendie tous les villages, toutes les métairies, depuis La Floutière jusqu’aux Herbiers. Dans une distance de près de trois lieues, où rien n’est épargné, les hommes, les femmes, les enfants même à la mamelle, les femmes enceintes, tout périt par les mains de sa colonne. Enfin de malheureux patriotes, leurs certificats de civisme à la main, demandent la vie à ces forcenés, ils ne sont pas écoutés : on les égorge. Pour achever de peindre les forfaits de ce jour, les foins ont été brûlés dans les granges, les grains dans les greniers, les bestiaux dans les étables; et quand de malheureux cultivateurs connus de nous par leur civisme ont eu le malheur d’être trouvés à délier leurs bœufs, il n’en a pas fallu davantage pour les fusiller; on a

chefs ne se souillèrent point par les forfaits que nous tirons à regret de l’oubli, mais ils s’y opposèrent de tout leur pouvoir. Le général Quétineau, par exemple, fut un digne et noble ennemi des Vendéens; aussi fut-il fusillé par son parti, qui lui fit un crime de sa vertu.

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même tiré et frappé à coups de sabre des bestiaux qui s’échappoient.»

« Si la population qui reste dans la Vendée n’étoit que de trente à quarante mille âmes (dit un représentant du peuple), le plus court sans doute seroit de tout égorger, ainsi que je le croyois d’abord; mais cette population est immense : elle s’élève encore à quatre cent mille hommes, et cela dans un pays où les ravins et les vallons, les montagnes et les bois diminuent nos moyens d’attaque en même temps qu’ils multiplient les moyens de défense des habitants.

a S’il n’y avoit nul espoir de succès par un autre mode, sans doute encore qu’il faudroit tout égorger, y eût-il cinq cent mille hommes. »

Il ajoute ensuite : « Il ne faut point faire de prisonniers : dès que l’on trouve des hommes ou les armes à la main, ou en attroupement de guerre, quoique sans armes, il faut les fusiller sans déplacer.

a 11 faut mettre à prix la tête des étrangers, pourvu qu’on les amène vivants, afin de n’être pas trompés, et qu’on n’apporte point la tête des patriotes.

a II faut mettre les ci-devant nobles et les ci-devant prêtres surtout à un prix, avec promesse d’indulgence, d’ailleurs, pour ceux des insurgés qui les livreront.

« Il faut mettre la personne des chefs à un prix très-considérable, qui sera payé en entier si on les amène réellement, et à moitié seulement si on ne fait qu’indiquer le lieu où les prendre, pourvu que le succès suive l’indication. »

Remarquez que ce représentant du peuple, qui est révolté des horreurs commises dans la Vendée, étoit accusé lui-même d’avoir tué de sa propre main, dans les prisons, des prisonniers vendéens, d’en avoir fait fusiller cinq cents autres, d’avoir fait manger le bourreau à sa table et d’avoir forcé des enfants à tremper leurs pieds dans le sang de leurs pères.

Les vieillards, les femmes et les enfants qui suivirent l’armée vendéenne au delà de la Loire périrent en grande partie après la défaite du Mans. Les femmes, après avoir essuyé les derniers outrages, furent égorgées : on exposa dans les rues leurs cadavres nus unis aux cadavres des Vendéens massacrés; et ces embrassements de la mort furent le sujet d’une plaisanterie républicaine.

Dans une dénonciation juridique, on trouve qu’un général a avoit voulu contraindre une servante à aller chercher une salade dans un jardin oùctoit un cadavre détruit par son ordre , en lui disant... Si tu n'y vas pas , je t'attacherai les mains, je te violerai sur le cadavre , et te ferai fusiller apres. »

Une pauvre fille, appelée Marianne Rustand, de la commune du petit

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bourg des Herbiers, déclara que lorsque les volontaires de la division de... arrivèrent chez elle, elle alla au-devant d’eux pour leur faire voir un certificat qu’elle avoit du général Bard : ceux-ci lui répondirent qu’ils en vouloient à sa bourse et à sa vie; ils lui volèrent 49 livres, et l’obligèrent, en la menaçant, de rentrer chez elle pour leur montrer l’endroit où elle pourroit avoir d’autre argent caché. « Dès qu’elle fut entrée, dit le rapport, quatre d’entre eux la prirent et la tinrent, tandis que les autres assouvirent leur brutale passion sur elle et la laissèrent presque nue; après quoi ils furent mettre le feu dans les granges; ce que voyant la déclarante, elle rassembla toutes ses forces pour aller faire échapper les bestiaux : ce que trois d’eux voyant, ils coururent après elle pour la faire brider avec ses bœufs ; et étant enfin parvenue à s’en échapper, elle se rendit auprès de sa mère, âgée d’environ soixante-dix ans, lui trouvant un bras et la tête coupés, après lui avoir pris environ 900 livres, seul produit de ses gages et de leur travail. Enfin elle fut obligée de l’enterrer elle-même. Après quoi elle se couvrit des hardes qu’on avoit laissées sur sa mère, et parvint enfin à se rendre chez le citoyen Graffard des Herbiers, où elle fut en sûreté, et a déclaré ne savoir signer. »

Nantes seul engloutit quarante mille victimes. Julien mandoit à Robespierre qu’une foule innombrable de soldats royaux avoient été fusillés à la porte de la ville, et que cette masse de cadavres entassés, jointe aux exhalaisons de la Loire, toute souillée de sang, avoit corrompu l’air.

Un autre représentant écrivoit : « Les délits ne sont pas bornés au pillage dans la Vendée : le viol et la barbarie la plus outrée sont dans tous les coins ; on a vu des militaires républicains violer des femmes rebelles sur des pierres amoncelées le long des grandes routes, et les fusiller ou les poignarder en sortant de leurs bras; on en a vu d’autres porter des enfants au bout de la baïonnette ou de la pique qui avoit percé du même coup et la mère et l’enfant. »

Philippeaux (le conventionnel) attribue la disette qui aftligeoit la France en 1793 aux horreurs gratuites dont la Vendée étoit le théâtre, à l’incendie des subsistances et des chaumières, à la destruction des animaux et de toutes les ressources agricoles, dans un pays qui fournissoit quatre cents bœufs par semaine au chef-lieu de la république.

Les prisonniers que par hasard on ne massacroit pas sur le champ de bataille, les vieillards, les femmes et les enfants étoient conduits en différents lieux, et principalement à Nantes. Là on les égorgeoit, on les guillotinoit. M. de Castelbajac a rapporté, dans un article sur la

Convention, l’histoire déplorable de ces enfants vendéens des deux

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sexes qui se réfugioient entre les jambes des soldats chargés de les fusiller. Le philosophe Carrier inventa principalement pour les Vendéens les mariages républicains et le bateau à soupape. On sait que le comité de salut public avoit fort encouragé le patriote qui proposoit la construction d’une guillotine à cinquante couteaux, pour faire tomber à la fois cinquante têtes.

Le chirurgien Geainou écrit à Robespierre : « Il faut te dire que des soldats indisciplinés (les ordres de tuer tout ce qui se présentoit étoient légaux) se sont portés dans les hôpitaux de Fougères, y ont égorgé les blessés des brigands dans leurs lits. Plusieurs femmes des brigands y étoient malades. Ils... et les ont égorgées après. »

Six cents détenus furent enfermés à Doué, dans une prison qui ne recevoit l’air que par un soupirail ; les prisonniers y périssoient étouffés en poussant de sourds mugissements. On n’enlevoit ni les ordures des moribonds ni les cadavres des morts. Le règne de la raison et de la fraternité renouveloit le supplice de Mézence dans les cachots de la Vendée. Enfin la présence d’un soldat républicain finit par produire l’effet de la présence d’une bête féroce : les chiens des paysans, instruits par leurs maîtres, se taisoient quand ils voyoient un proscrit, et poussoient à l’approche d’un bleu d’affreux hurlements.

Le massacre des enfants et surtout des femmes est un trait caractéristique de la révolution. Vous ne trouverez rien de semblable dans les proscriptions de l’antiquité. On n’a vu dans le monde entier qu’une révolution philosophique , et c’est la nôtre. Comment se fait-il qu’elle ait été souillée par des crimes jusque alors inconnus à l’espèce humaine? Voilà des faits devant lesquels il est impossible de reculer. Expliquez, commentez, déclamez, la chose reste. Nous le répétons : le meurtre général des femmes, soit par des exécutions militaires, soit par des condamnations prétendues juridiques, n’a d’exemples que dans ce siècle d’humanité et de lumières. Au reste, quand on nie la religion, on rejette le principe de l’ordre moral de l’univers : alors il est tout, simple qu’on méconnoisse et qu’on outrage la nature.

Plus de six cent mille royalistes ont péri dans les guerres de la Vendée. Presque tous les chefs trouvèrent la mort sur le champ de bataille ou dans les supplices. On évalue à 150 millions la perte causée par l’incendie des moissons, des bois, des grains, des bestiaux. On porte à onze cent mille le nombre des bœufs brûlés ou égorgés. Cinq cents lieues planimétriques furent ravagées et converties en désert.

Nous traversâmes la Vendée en 1803. Sa population n’étoit pas encore rétablie. Des ossements blanchis par le temps et des ruines noircies par les flammes frappoient çà et là les regards dans des

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champs abandonnés. Un demi-siècle d’une administration paternelle ne feroit pas disparaître de ce sol les touchants et nobles témoins de sa fidélité. La plupart des villes et des villages, Argenton, Bressuire, Châtillon, Chollet, Montaigu, Tiffauges, etc., sont à peine rebâtis à moitié.

Ministres du roi légitime, qu’avez-vous fait pour ce pays? Avezvous pansé les plaies du Vendéen? avez-vous couvert sa nudité, relevé ses cabanes, soulagé son infortune? Quelle mesure avez-vous prise pour la restauration de cette province fidèle? quelle ordonnance est venue la consoler? quelle loi reconnoissante a voué à l’admiration de la postérité tant de nobles sacrifices? Loin d’accueillir le Vendéen, ne l’auriez-vous pas repoussé? ne vous auroit-il pas paru suspect? n’auriez-vous point cherché des conspirations dans le sanctuaire de la fidélité? n’auriez-vous point préféré aux habitants du Marais et du Bocage les hommes qui les ont égorgés ou les hommes dont les principes menacent de nous ramener les mêmes crimes et les mêmes malheurs? Tel qui porta le fer et la flamme dans le sein de la Vendée ne jouit-il pas d’une pension considérable, tandis que tel Vendéen meurt de faim et de misère? Ministres du roi légitime, qu’avez-vous fait pour la Vendée? Voyons vos actes. Si vous vous étiez rendus coupables de la plus cruelle des ingratitudes envers un pays dont le dévouement marquera dans les annales du monde, sachez que vous auriez porté un coup mortel à cette monarchie que vous prétendez sauver.

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