ÉCOLE HISTORIQUE MODERNE DE LA FRANCE
L’école moderne se divise en deux systèmes principaux : dans le premier, l’histoire doit être écrite sans réflexions ; elle doit consister dans le simple narré des événements et dans la peinture des mœurs; elle doit présenter un tableau naïf, varié, rempli d’épisodes, laissant chaque lecteur, selon la nature de son esprit, libre de tirer les conséquences des principes et de dégager les vérités générales des vérités particulières. C’est ce qu'on appelle l’histoire descriptive, par opposition à l’histoire philosophique du dernier siècle.
Dans le second système, il faut raconter les faits généraux, en supprimant une partie des détails, substituer l’histoire de l’espèce à celle de l’individu, rester impassible devant le vice et la vertu comme devant les catastrophes les plus tragiques. C’est l’histoire fataliste ou le fatalisme appliqué à l’histoire.
Je vais exposer mes doutes sur ces deux systèmes.
L’histoire descriptive, poussée à ses dernières limites, ne rentre-t-elle pas trop dans la nature du mémoire? La pensée philosophique, employée avec sobriété, n’est-elle pas nécessaire pour donner à l’histoire sa gravité, pour lui faire prononcer les arrêts qui sont du ressort de son dernier et suprême tri-
bunal? Au degré de civilisation où nous sommes arrivés, l’histoire de l’espèce peut-elle disparoître entièrement de l’histoire de Y individu ? Les vérités éternelles, bases de la société humaine, doivent-elles se perdre dans des tableaux qui ne représentent que des mœurs privées?
Il y a dans l’homme deux hommes; l’homme de son siècle, l’homme de tous les siècles : le grand peintre doit surtout s’attacher à la ressemblance de ce dernier. Peut-être aujourd’hui met-on trop de prix à la ressemblance et pour ainsi dire à la calque de la physionomie de chaque époque. Il est possible que dans l’histoire comme dans les arts nous représentions mieux qu’on ne le faisoit jadis les costumes, les intérieurs , tout le matériel de la société; mais une figure de Raphaël avec des fonds négligés et de flagrants anachronismes n’efface-t-elle pas ces perfections du second -ordre? Lorsqu’on jouoit les personnages de Racine avec les perruques à la Louis XIV, les spectateurs n’étoient ni moins ravis ni moins touchés. Pourquoi? Parce qu’on voyoit Vhomme au lieu des hommes.
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,
Que dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé N’en a fait sous son nom verser la Champmeslé.
M. de Barante s’est élevé au-dessus de ces difficultés par la supériorité de son talent et parce qu’il n’a pas tout à fait eaché l 'espèce; mais je crains qu’il
n’ait égaré ses imitateurs.
Voici ce qui me semble vrai dans le système de l’histoire descriptive : l’histoire n’est point un ouvrage de philosophie, c’est un tableau ; il faut joindre à la narration la représentation de l’objet, c’est-à-dire qu’il faut à la fois dessiner et peindre; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps, ne pas les regarder à travers nos propres opinions, principale cause de l’altération des faits. Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l’égalité, de la religion, de tous les principes politiques, nous appliquons cette règle à l’ancien ordre de choses, nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses ce dont ils n’avoient pas même l’idée. Rien n’étoit si mal que nous le pensons; le prêtre, le noble, le bourgeois, le vassal avoient d’autres notions du juste et de l’injuste que les nôtres : c’étoit un autre monde, un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent, mais qui ne manquoit ni de grandeur ni de force, témoin ses actes et sa
PRÉFACE
durée. Ne nous hâtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé : qui sait si la société de ce moment, qui nous semble supérieure ( et qui l’est en effet sur beaucoup de points) à l’ancienne société, ne paroîtra pas à nos neveux, dans deux ou trois siècles, ce que nous paroît la société deux ou trois siècles avant nous? Nous réjouirions-nous dans le tombeau d’être jugés par les générations futures avec la meme rigueur que nous jugeons nos aïeux ? Ce qu’il y a de bon, de sincère dans l’histoire descriptive, c’est qu’elle dit les temps tels qu’ils sont.
L’autre système historique moderne, !e système fataliste, a, selon moi, de bien plus graves inconvénients, parce qu’il sépare la morale de l’action humaine; sous ce rapport, j’aurai dans un moment l'occasion de le combattre, en parlant des écrivains de talent qui l’ont adopté. Je dirai seulement ici que le système qui bannit l’individu pour ne s’occuper que de l 'espèce, tombe dans l’excès opposé au système de l’histoire descriptive. Annuler totalement l 'individu, ne lui donner que la position d’un chiffre, lequel vient dans la série d'un nombre, c’est lui contester la valeur absolue qu’il possède, indépendamment de sa valeur relative. De même qu’un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle; et si un homme est le représentant des idées du temps , plus souvent aussi le temps est le représentant des idées de l’homme.
Le second système de l’histoire moderne a son côté \rai comme le premier. Il est certain qu’on ne peut omettre aujourd’hui l’histoire de Y espèce; qu’il y a réellement des révolutions inévitables parce qu’elles sont accomplies dans les esprits avant d’être réalisées au dehors; que l’histoire de Y humanité, delà société générale, de la civilisation universelle , ne doit pas être masquée par l’histoire de l'individualité sociale, par les événements particuliers à un siècle et un pays. La perfection seroit de marier les trois systèmes : l’histoire philosophique, l’histoire particulière, l’histoire générale; d’admettre les réflexions, les tableaux, les grands résultats de la civilisation, en rejetant des trois systèmes ce qu’ils ont d’exclusif et de sophistique.
Au surplus, s’il est bon d’avoir quelques principes arrêtés en prenant la plume, c’est selon moi une question oiseuse de demander comment l’histoire doit être écrite : chaque historien l’écrit d’après son propre génie ; l’un raconte bien, l’autre peint mieux ; celui-ci est sentencieux, celui-là indifférent au pathétique, incrédule ou religieux : toute manière est bonne, pourvu qu’elle soit vraie. Réunir la gravité de l’histoire à l’intérêt du mémoire, être à la fois Thucydide et Plutarque, Tacite et Suétone, Bossuet et Froissard, et