‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 5 sur 358 · AVANT LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

AVANT LA RÉVOLUTION

Les jugements sont trop durs aujourd’hui à l’égard des écrivains qui ont travaillé à nos annales avant la révolution. Supposons que notre histoire générale fût à composer; qu’il la fallût tirer des manuscrits ou même des documents imprimés; qu’il en fallût débrouiller la chronologie, discuter les faits, établir les règnes; je soutiens que, malgré notre science innée et tout notre savoir acquis, nous n’en mettrions pas trois volumes debout. Combien d’entre nous pourroient déchiffrer une ligne des chartes originales, combien les pourroient lire, même à l’aide des alphabets , des spécimens et des facsimilés insérés dans la Re DipJomatica de Mabillon et ailleurs? Nous sommes trop impatients d’étaler nos pensées; nous dédaignons trop nos devanciers pour nous abaisser au modeste rôle de bouquineurs de cartulaires. Si nous lisions, nous aurions moins de temps pour écrire, et quel larcin fait à la postérité! Quel que soit notre juste orgueil, oserai-je supplier notre supériorité de ne pas briser trop vite les béquilles sur lesquelles elle se traîne les ailes ployées? Quand avec des dates bien correctes, des faits bien exacts, imprimés en beau françois, dans un caractère bien lisible, nous composons à notre aise des histoires nouvelles, sachons quelque gré à ces esprits obscurs aux travaux desquels il nous suffit de coudre les lambeaux de notre génie pour ébahir l’admirant univers.

Du Haillan, Belleforest, de Serres et Dupleix ont travaillé sur l’histoire générale de la France. Du Ilaillan sait beaucoup et des choses curieuses; il a de la fougue; son indépendance nobiliaire est amusante. Dans sa dédicace à Henri IV il dit : « Je n’ai point voulu faire le flatteur ni le courtisan, mais l’historien véritable; j’ai voulu peindre les traits les plus difformes ainsi que

les plus beaux, ét parler hardiment et librement de tout . J’ai

impugné plusieurs points qui sont de la commune opinion des hommes, comme la venue de Pharamond ès Gaules, l’institution de la loi salique, etc. »

Belleforest est diffus, mais sa compilation des anciennes chroniques mot

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sur la voie de plusieurs raretés. Du Haillan le critiqua dans une de ses préfaces. « Je ne suis pas de ces hardis et ignorants écrivains qui enfantent tous les jours des livres et qui en font de grosses forets. » (Allusion au nom de Belleforest).

Jean de Serres étoit protestant. Il est infidèle dans ses citations, fautif dans sa chronologie; son style est chargé de figures outrées et de métaphores. De Serres étoit savant néanmoins : Pasquier et d’Aubigné font repris avec aigreur.

Dupleix procède avec méthode, c’est le premier historien françois, avec Vigué, qui ait coté en marge ses autorités. Avant le chef-d’œuvre d’Adrien de Valois, Dupleix n’avoit été surpassé dans l’histoire des deux premières races que par Fauchet.

Je ne parle pas de d’Aubigné, bien qu’il en valût la peine, parce qu’il s’est renfermé, ainsi que de Thou, dans une période particulière : la même raison me fait omettre Jean Le Laboureur : personne n’a élevé plus haut le style historique que ce dernier écrivain.

Après ces quatre premiers auteurs de notre histoire générale, nous trouvons Mézeray, Varillas, Cordemoy, Legendre, Daniel, Velly , Villaret et Garnier.

On n’écrira jamais mieux quelques parties de notre histoire que Mézeray n’en a écrit quelques règnes. Son abrégé est supérieur à sa grande histoire, quoiqu’on n’y retrouve pas quelques-uns de ses discours débités à la manière de Corneille. Les vies des reines sont quelquefois des modèles de simplicité. Quant au défaut de lecture reproché à Mézeray, la plupart de ses erreurs ont été redressées par l’abbé Le Laboureur, Launoy, Dirois et le père Grifîet. Mézeray avoit été frondeur; rien de plus libre que ses jugements : c’est dommage que son exécuteur testamentaire ait jeté au feu son Histoire de la Maltôte. Amelot de La Houssaye dit que Mézeray a laissé dans ses écrits une assez vive image de l'ancienne liberté. Ménage reproche à cet auteur de n'avoir pas de phrases. C’est Mézeray qui a dit : Sous la fin de la deuxième race le royaume étoit tenu selon les lois des fiefs , se gouvernant comme un grand fief plutôt que comme une monarchie. Tout ce que l’on a rabâché depuis sur les temps féodaux n’est que le commentaire de cet aperçu de génb.

Louis de Cordemoy publia, en l’achevant, Y Histoire de France qu'avoit écrite Géraud de Cordemoy, son père. Cordemoy étoit, comme Bossuet, grand cartésien; son travail exact est le premier où Ion sente la présence de la méthode philosophique.

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L’abbé Le Gendre fit entrer dans l’histoire générale la peinture des mœurs et des coutumes ; heureuse innovation, qui ouvroit une nouvelle route à l’histoire. Le Gendre, flatteur de Louis le Grand dans ses Essais sur le règne de ce roi, juge franchement tout le reste.

Varillas est fort décrié pour son romanesque; il n’est pas cependant aussi menteur qu’on l’a dit. Versé dans la lecture des originaux, il avoit môme perdu la vue h cette lecture; mais il a la plus singulière manie qu’on puisse imaginer : il transporte les actes d’un personnage à un autre, quand ce personnage a des homonymes dans des siècles différents; j’en pourrais citer des exemples curieux.

Après le père Daniel, l’histoire militaire delà France n’est plus à faire. Enfin, sans parler de Y Abrégé chronologique, trop vanté, du président Hénault et des Essais historiques , trop décriés, de Voltaire, le long travail de Velly, deVillaretet Garnier est d’un grand prix. Ce n’étoient pas sans doute des hommes de génie que ces trois derniers écrivains ; mais le génie, qui en a, si ce n’est dans notre siècle, où il court les rues en sortant du maillot, comme un poussin qui brise sa coquille ? Au défaut de ce premier don du ciel, qui nous étoit exclusivement réservé , on trouve dans les historiens que je viens de nommer une consciencieuse lecture, des pages nettement écrites, des jugements sains. Ces historiens se trompent, il est vrai, sur la physionomie des siècles, encore pas toujours.

Quant aux deux premières races, il le faut avouer, Velly est quelquefois ridicule; mais il peignoit à la manière de son temps. Khlovig, dans nos annales anté-révolutionnaires, ressemble à Louis XIV, et Louis XIV à Hugues Capet. On avoit dans la tête le type d’une grave monarchie, toujours la même, marchant carrément avec trois ordres et un parlement en robe longue; de là cette, monotonie de récits , cette uniformité de mœurs qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. Les historiens étoient alors des hommes de cabinet, qui n’avoient jamais vu et manié les affaires.

Mais si nous apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela tienne à la seule force de notre intelligence. Nous venons après la monarchie tombée; nous toisons à terre le colosse brisé, nous lui trouvons des proportions différentes de celles qu’il paroissoit avoir lorsqu’il étoit debout. Placés à un autre point de la perspective, nous prenons pour un progrès de l’esprit humain le simple résultat des événements, le dérangement ou la disparition des objets. Le voyageur qui foule aux pieds les ruines de Thèbes est-il f Égyptien qui demeuroit sous une des cent portes de la cité de Pharaon ?

Ce qui nous blesse aujourd’hui surtout, en lisant notre histoire passée, c’est

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de ne pas nous y rencontrer. La France est devenue républicaine et plébéienne, de royale et aristocratique qu'elle étoit. Avec l'esprit d’égalité qui nous maîtrise, la présence exclusive de quelques nobles dans nos fastes nous irrite; nous nous demandons si nous ne valons pas mieux que ces gens-là, si nos pères n’ont point compté dans les destinées de notre patrie. Une réflexion devroitnous calmer. Oui d’entre nous survivra à son temps? Savonsnous comment s’appeloient ces milliers de soldats qui ont gagné les grandes batailles de l’armée populaire? Ils sont tombés aux yeux de leurs camarades, morts un moment après à leur côté. Des généraux, qui peut-être n'eurent aucune part au succès, sont devenus les illégitimes héritiers de ces obscurs enfants de l'honneur et de la gloire. Une nation n’a qu’un nom; les individus, plébéiens ou patriciens, ne sont eux-mèmes connus que par quelques-uns d’entre eux, jouets ou favoris de la fortune.

Sous le rapport des libertés, une observation analogue se présente. Les historiens du xvne siècle ne les pou voient pas comprendre comme nous; ils ne manquoient ni d’impartialité, ni d’indépendance, ni de courage', mais ils n’avoient pas ces notions générales des choses que le temps et la révolution ont développées. L’histoire fait des progrès dont sont privées quelques autres parties de l’intelligence lettrée. La langue, quand elle a atteint sa maturité, demeure en cet état ou se gâte. On peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux : la poésie a ses bornes dans les limites de l’idiome où elle est écrite et chantée. Mais l’histoire, sans se corrompre, change de caractère avec les âges, parce qu’elle se compose des faits acquis et des vérités trouvées, parce qu’elle réforme ses jugements par ses expériences , parce qu’étant le reflet des mœurs et des opinions de l’homme, elle est susceptible du perfectionnement même de l’espèce humaine. Au physique, la société, avec les découvertes modernes, n’est plus la société sans ses découvertes : au moral , cette société, avec les idées agrandies telles qu’elles le sont de nos jours, n’est plus la société sans ces idées : le Nil à sa source n’est pas le Nil à son embouchure. En un mot, les historiens du xixe siècle n’ont rien créé; seulement ils ont un monde nouveau sous les yeux, et ce monde nouveau leur sert d’échelle rectifiée pour mesurer l’ancien monde.

Toute justice ainsi rendue aux hommes de mérite qui ont traité de notre histoire générale avant la révolution, je dirai avec la même impartialité qu’il ne les faut pas prendre pour guides. On ne se peut dispenser de recourir aux originaux, car ces écrivains les lisoient autrement que nous et dans un autre esprit : ils n’y cherehoient pas les choses que nous y cherchons, ils ne les’1

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voyoient môme pas; ils rejetoient précisément ce que nous recueillons. Ils ne choisissoient, par exemple, clans les ouvrages des Pères de l’Église que ce qui concerne le dogme et la doctrine du christianisme : les mœurs, les usages, les idées ne leur paroissoient d’aucune importance. Une histoire nouvelle tout entière est cachée dans les écrits des Pères; ces Études en indiqueront la route. Nous ne savons rien sur la civilisation grecque et romaine des ve, vr et viic siècles, ni sur la barbarie des destructeurs du monde romain, que parles écrivains ecclésiastiques de cette époque.

A l'égard de nos propres monuments, des découvertes de môme nature sont à faire. Avant la révolution, on n’interrogeoit les manuscrits que relativement aux prêtres, aux nobles et aux rois. Nous, nous ne nous enquérons que de ce qui regarde les peuples et les transformations sociales : or ceci est resté enseveli dans les chartes.

Les écrivains anté-révolutionnaires de l’histoire critique de France sont si nombreux, qu’il est impossible de les indiquer tous; quelques-uns seulement doivent être signalés comme chefs d’école.

L 'Histoire de rétablissement de la Monarchie française dans les Gaules est un ouvrage solide, souvent attaqué, jamais renversé, pas môme par Montesquieu, qui d’ailleurs a su peu de choses sur les Franks. Cn vole l’abbé Dubos sans avouer le larcin : il seroit plus loyal d’en convenir.

11 en arrive de même à l’abbé de Gourcy : sa petite Dissertation sur l’état des personnes en France sous la première et la seconde race, dissertation couronnée par l’Académie des Inscriptions, est d’une méthode, d’une clarté et d’un savoir rares. Ce qu’on écrit aujourd'hui sur le môme sujet est en partie dérobé à l’excellent travail de Gourcy : on a raison de ne pas refaire une besogne si bien faite, mais il faudrait en avertir, pour laisser la louange à qui de droit. 11 y a des hommes qui sont ainsi en possession de ser\ir de moniteurs aux autres : Pagi rara l’éternel flambeau des fastes consulaires; Tillemont est le guide le plus sûr des faits et des dates pour l'histoire des empereurs; Gibbon se colle à lui; il se fourvoie et tombe quand l’ouvrage de Tillemont finit; Saint-Marc a débrouillé le chaos des affaires italiennes du Ve au xue siècle. On ne mentionne point son Abrégé chronologique quand on s’occupe de cette période de l’histoire : ce serait justice cependant; d’autant mieux que l’on commet beaucoup de fautes quand on ne suit plus Saint-Marc, qui lui même a suivi Sigonius et Muratori.

Les Observations de l’abbé de Mably sont écrites d’un ton d'arrogance et de fatuité qui les ferait prendre pour l’ouvrage de quelques capacités du jour,

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si la maigreur n’y remplaçoit l’enflure. Sous cette superbe, on ne trouve pourtant dans Mably que des idées écourtées, une grande prétention à la force de tête, le désir de dire des choses immenses en quelques mots brefs : il y a peu de mots en effet et encore moins de choses. Lisez dans cet auteur gourmé quelques passages sur la transfusion des propriétés : ils sont bons.

Boulainvilliers a bien senti la nature aristocratique de l’ancienne constitution françoise, mais il est absurde sur la noblesse : il n’a pas d’ailleurs assez de lecture pour que son instruction dédommage du vice de son système.

De ces détails il résulte que deux écoles historiques sont à distinguer avant l’époque de la révolution: l’école du xvne siècle et l’école du xvme siècle; l’une érudite et religieuse, l’autre critique et philosophique : dans la première, les Bénédictins rassembloient les faits, et Bossuet les proclamoit à la terre; dans la seconde, les encyclopédistes critiquoient les faits, et Voltaire les livroit aux disputes du monde. L’Angleterre fondoit auprès de nous son école exacte, plus dégagée que la nôtre des préjugés antireligieux. Notre école moderne du xixe siècle peut être appelée l’école politique; elle est philosophique aussi, mais autrement que celle du xvme siècle : parlons-en.

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